Chapitre 1 — Le retour
La première chose qu’Élise Varenne remarqua en entrant dans Port-Lys, ce fut l’odeur. Le sel. Il s’était glissé dans l’air comme dix ans plus tôt, porté par un vent humide qui faisait vibrer les arbres le long de la route côtière. À travers la vitre entrouverte de sa voiture, Élise sentit quelque chose qu’elle n’avait pas prévu de ressentir.
Pas de nostalgie.
Pas exactement.
Plutôt une impression de retour en arrière, comme si son corps reconnaissait l’endroit avant même que son esprit accepte d’y être revenu.
Elle referma la vitre.
Le panneau indiquant PORT-LYS apparut quelques secondes plus tard.
Elle ralentit sans vraiment s’en rendre compte.
Dix ans.
Elle avait quitté cette ville à quatorze ans et n’y était presque jamais revenue. Quelques visites rapides au début. Puis plus rien. Les années avaient fait leur travail. Les souvenirs avaient perdu leurs contours, les visages leur précision, les rues leurs noms.
Ou c’était ce qu’elle avait voulu croire.
Elle tourna dans la rue qui descendait vers le centre.
La boulangerie était toujours là.
Le petit cinéma aussi.
Le vieux kiosque avait disparu.
Une façade avait été repeinte en bleu pâle.
Une autre était désormais couverte de lierre.
Port-Lys avait changé.
Pas assez.
C’était peut-être cela qui lui faisait le plus mal.
Elle aurait préféré ne rien reconnaître.
Sa main se resserra autour du volant.
Au bout de la rue, elle aperçut la mer.
Une bande grise entre deux maisons.
Elle détourna immédiatement les yeux.
Elle n'était pas revenue pour les souvenirs.
Elle était revenue pour la maison.
La maison de sa mère.
Elle avait reçu les clés trois semaines auparavant, avec une pile de documents, quelques factures et une phrase de notaire qu’elle avait déjà oubliée.
Il faudra faire vider les lieux rapidement.
Comme si une vie pouvait se vider rapidement.
Elle gara la voiture devant le portail.
Le moteur resta allumé.
Élise regarda la maison.
Les volets étaient fermés.
La peinture blanche s’était ternie.
Une partie de la gouttière penchait légèrement.
Rien de spectaculaire.
Rien de différent de ce qu’elle avait gardé dans son souvenir.
Et pourtant, elle eut soudain du mal à respirer.
Elle coupa le moteur.
Le silence tomba.
Pendant quelques secondes, elle ne bougea pas.
Puis elle sortit.
Le portail grinça lorsqu’elle le poussa.
Le jardin était envahi par des herbes hautes. Quelques rosiers avaient survécu sans que personne ne s’en occupe. Sur le côté de la maison, une vieille chaise en métal reposait sous une bâche.
Élise s'arrêta devant la porte.
La clé entra difficilement dans la serrure.
Elle dut s’y reprendre à deux fois.
Lorsqu’elle ouvrit enfin, une odeur de poussière et de bois froid lui parvint au visage.
Elle resta sur le seuil.
Sa mère n'était plus là.
Cette pensée aurait dû être la plus douloureuse.
Pourtant, ce ne fut pas elle qui traversa Élise.
Ce fut une autre.
Léna aurait su où se trouvait la clé de secours.
Elle ferma les yeux.
Une image apparut.
Deux adolescentes assises sur les marches.
Des genoux écorchés.
Un paquet de biscuits ouvert entre elles.
Léna riait.
Puis l'image disparut.
Élise rouvrit les yeux.
— Pas maintenant.
Sa voix résonna dans l'entrée.
Elle posa son sac au sol.
La maison était exactement comme sa mère l'avait laissée dans certaines pièces. Des livres sur les étagères. Des cadres retournés. Une horloge arrêtée à une heure qu'Élise ne chercha pas à identifier.
Elle commença par ouvrir les volets.
Un à un.
La lumière entra dans les pièces.
Elle passa ensuite la matinée à faire ce qu'elle était venue faire.
Trier.
Jeter.
Mettre de côté.
Donner.
Décider.
Chaque objet semblait exiger une décision.
Chaque décision ressemblait à une petite trahison.
Vers dix-sept heures, elle s'assit sur le sol de la chambre de sa mère avec un carton ouvert devant elle.
Elle trouva des vêtements.
Des factures.
Une vieille boîte à bijoux.
Quelques photographies.
Elle prit la première.
Elle et sa mère devant la mer.
Elle devait avoir huit ans.
Elle sourit malgré elle.
Puis une autre photographie glissa derrière.
Élise la retourna.
Elle reconnut immédiatement les deux adolescentes.
Elle.
Et Léna.
Elles avaient quatorze ans.
Léna avait les cheveux attachés n'importe comment et un sourire immense.
Élise, à côté d'elle, faisait semblant d'être agacée.
Au dos, sa mère avait écrit une date.
14 octobre.
Élise sentit ses doigts se refroidir.
Elle reposa la photographie.
Elle savait pourquoi cette date lui faisait quelque chose.
Elle ne savait simplement pas quoi.
Elle se leva brusquement et quitta la pièce.
Dans la cuisine, elle ouvrit un placard sans raison.
Puis un autre.
Elle prit un verre.
Le remplit d'eau.
Le posa sur le comptoir.
Elle n'en but pas une goutte.
Son téléphone vibra.
Elle sursauta.
Un message.
Une publicité.
Elle expira lentement.
— Idiote.
Elle retourna dans la chambre.
La photographie était toujours là.
Le 14 octobre.
La nuit.
La falaise.
La mer.
Elle se força à regarder l'image.
Quelque chose lui échappait.
Quelque chose de minuscule.
Elle ne savait pas quoi.
Elle prit son téléphone pour photographier le cliché.
L'écran s'alluma.
Une notification apparut.
Cette fois, ce n'était pas une publicité.
Numéro inconnu.
Élise hésita.
Puis ouvrit le message.
Tu n’as jamais oublié cette nuit. Tu as seulement oublié pourquoi.
Elle relut.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Son cœur battait plus vite.
Elle vérifia le numéro.
Aucun nom.
Aucun indicatif étrange.
Rien.
Elle tapa :
Qui êtes-vous ?
Son doigt resta suspendu au-dessus de l'écran.
Elle effaça.
Écrivit de nouveau :
Vous vous trompez de personne.
Elle effaça encore.
Finalement, elle verrouilla son téléphone.
Le posa sur le lit.
S'éloigna.
Deux secondes plus tard, elle le reprit.
Aucun nouveau message.
Elle retourna dans la cuisine.
Le soleil commençait à descendre derrière les maisons.
Dehors, le vent s'était levé.
Élise ouvrit la fenêtre.
La mer était visible au bout de la rue.
Elle resta immobile.
Pendant dix ans, elle avait appris à ne plus poser certaines questions.
Où était Léna ?
Pourquoi était-elle partie ?
Pourquoi n'était-elle jamais revenue ?
Pourquoi avait-elle laissé tout le monde croire qu'elle avait simplement fugué ?
Pourquoi Élise, qui avait été sa meilleure amie, n'avait-elle rien compris ?
Elle avait eu quatorze ans.
C'était ce qu'on lui répétait chaque fois que les souvenirs revenaient.
Tu étais jeune.
Tu ne pouvais pas comprendre.
Léna voulait partir.
Il faut accepter.
Avec le temps, les phrases étaient devenues une sorte de mur.
Élise avait fini par vivre derrière.
Elle referma la fenêtre.
Le téléphone vibra encore.
Elle le regarda.
Un deuxième message.
Son ventre se noua avant même qu'elle l'ouvre.
Demande à Mara ce qu’elle faisait là.
Élise resta parfaitement immobile.
Mara.
Le prénom ne lui disait rien.
Elle relut.
Puis encore.
Quelqu'un venait de lui donner un nom.
Un nom qu'elle n'avait jamais associé à cette nuit.
Elle s'assit lentement sur une chaise.
Dans sa tête, quelque chose venait de bouger.
Pas un souvenir complet.
Seulement une sensation.
Une lumière blanche.
Le bruit du vent.
La falaise.
Puis une silhouette.
Élise ferma les yeux.
Elle vit presque un visage.
Presque.
Et une voix, très loin, sembla traverser le souvenir.
— Élise…
Elle rouvrit brusquement les yeux.
La cuisine était vide.
Le téléphone était toujours dans sa main.
Elle regarda une dernière fois le message.
Demande à Mara ce qu’elle faisait là.
Pour la première fois depuis dix ans, Élise se demanda si elle avait réellement voulu oublier.
Ou si quelqu'un avait simplement compté sur le fait qu'elle n'essaierait jamais de se souvenir.








