Chapitre 1 : Foutu week-end
Armelle :
Le cliquetis sec de mes clés résonne dans la rue alors que j’ouvre la porte de mon studio photo. L’air chaud et moite du mois d’août de Buenos Aires s’engouffre aussitôt dans la pièce.
Je ne peux m’empêcher de me sentir apaisée par l’odeur qui se dégage de cet endroit où toutes mes convictions sont étalées. Une légère effluve de lilas et de tulipe emplit mes narines, masquant à peine l’odeur de poussière et de papier chaud.
Il est 8h30. Mon Dieu. Il est temps que je me mette au boulot, j’ai déjà du retard... Ce shooting, je devais le faire hier.
Je dois me reprendre. Je n’ai déjà pas beaucoup de clients, il est hors de question d’insatisfaire l’un des rares qui m’a accordé sa confiance.
Avant de commencer, je bois une gorgée de mon café encore brûlant. L’amertume me racle la gorge. Je branche mon enceinte connectée pour y lancer une playlist soigneusement bercée par Michael Jackson. Les premières notes d’Human Nature enveloppent la pièce d’une atmosphère douce et envoûtante, créant une bulle familière au milieu du bazar de mon atelier — j’ai une légère tendance pour le bordélisme.
Je sors mon matériel quand une ombre que je ne connais que trop bien s’étire sur le sol, bloquant la lumière de l’entrée. Je n’ai pas besoin de me retourner : je sais déjà de qui il s’agit.
À mon plus grand désarroi, c’est encore mon cher époux, Thomas Castillo.
Cela fait déjà deux semaines qu’il a pris cette fichue manie de surgir de nulle part pour troubler mes matinées. Il s’avance à pas feutrés pour venir m’enlacer. La chaleur de son corps contre le mien me hérisse le poil. Je me recule à la hâte, prétextant devoir aller chercher d’autres fonds dans la pièce d’à côté. J’essaye de l’éviter un maximum. Il veut encore me tenir la même discussion que ces derniers jours, un dialogue de sourds auquel je refuse de donner suite. J’ai toujours cette sensation écrasante qu’il a déjà tout décidé pour moi et que je n’ai pas mon mot à dire. Cela me tord les entrailles.
Je ne comprends pas pourquoi il insiste autant. Il tient absolument à ce que j’accompagne ma mère ainsi que mon affreux beau-père à la campagne ce week-end. Pendant ce temps, lui évitera la corvée des dîners familiaux en restant en ville pour « affaires »...
Thomas me rejoint dans la pièce voisine, ne me laissant aucun moyen de fuir.
— Armelle, qu’est-ce qui se passe à la fin ? Ça fait deux jours que tu m’évites...
— Tu oses réellement me poser la question ? Tu te moques de moi, Thomas ?
Je me tourne vers lui, plantant mon regard vif de colère dans le sien.
— Je t’ai répété à plusieurs reprises que je ne voulais pas aller à ce fichu week-end ! J’ai du travail, j’ai déjà du retard ! Ce n’est pas si compliqué à comprendre ?!
Mon ton est ferme, presque agressif, mais ce n’est qu’une façade. Je m’accroche à cette excuse bidon du travail pour ne pas laisser paraître la véritable raison de mon refus. Il ne doit pas savoir. Ça le dégoûterait... comme ça LUI.
Rien que de penser à cette maison d’enfance, la panique me tord les boyaux. L’idée de me retrouver coincée, seule, sans échappatoire avec ce monstre. Mon beau-père.
Thomas s’approche lentement de moi. Il arbore cet air désolé qu’il joue si bien, mais je décèle une pointe d’irritation au fond de ses iris.
— OK, je comprends, ma puce, dit-il d’une voix suave, en posant une main tiède sur mon épaule. Mais il serait bien de te reposer pour être plus créative à ton retour. Ton client te met une pression pas possible, tu seras plus productive après une vraie pause. Tu ne penses pas ? Moi je m’en fiche, je te dis ça pour ton bien, Armelle. Je t’aime et je m’inquiète pour toi. C’est pour ça que j’insiste autant.
Pendant un court instant, ses mots agissent comme un baume. Une bouffée de soulagement m’envahit : je me sens presque comprise, j’ai enfin l’impression qu’il prend mon avis en considération. Je me suis peut-être trop facilement emportée... Après tout, Thomas est mon mari, il ne veut que mon bien. C’est ridicule, mais j’ai tellement envie de croire à cette bienveillance. C’est si rare venant de lui. Je tombe à pieds joints dans son piège, pensant apercevoir une brèche.
— Bon, d’accord... Dans ce cas, si c’est juste une question de repos, j’accepte. Mais je ne vais pas passer le week-end chez mes parents. Je pensais plutôt inviter Luna à la maison, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues. Elle me manque. On pourrait passer la journée à faire du shopping en ville, aller manger une glace chez Carlo’s... Tu sais, mon glacier favori. On se ferait livrer à manger, on boirait de la tequila et on se raconterait nos potins. Comme ça, je resterai pas très loin du studio si l’envie nous prend de shooter !
Ma voix se fait plus enjouée que je ne l’aurais cru. Après tout, Thomas a raison : j’ai besoin de souffler, et retrouver Luna me ferait un bien fou. Elle est ma seule véritable amie.
Mais à mesure que je parle, le visage de Thomas se décompose. L’agacement qu’il dissimulait prend violemment le dessus. Ses traits se durcissent, ses yeux deviennent si froids que j’ai l’impression de faire face à un inconnu. Fini le ton mielleux.
— Es-tu sérieuse, Armelle ?! lance-t-il d’une voix glaciale en croisant les bras sur sa poitrine.
Il souffle lourdement, secouant la tête avec une déception feinte qui me glace le sang.
— Je voulais garder la surprise, mais puisque tu n’en fais qu’à ta tête, tu ne me laisses pas le choix... As-tu la moindre idée de ce que ta mère a mis des semaines à te préparer ? Elle s’est pliée en quatre pour te faire plaisir, et toi tu veux tout foutre en l’air ! Elle t’a organisé une journée mère-fille au bord du lac. Et ce n’est même pas le plus gros...
Il fait une longue pause, ancrant ses yeux dans les miens pour s’assurer que ses paroles me transpercent.
— Elle comptait t’emmener dimanche à l’élevage du vieux Balzano pour t’offrir le malinois de tes rêves. Alors que toi, tu préfères rester ici et te bourrer la gueule avec Luna. Je suppose que je n’ai plus qu’à lui téléphoner et lui dire de tout annuler...
Ses mots m’assènent un coup de poignard en plein thorax. Une culpabilité monstrueuse s’abat sur moi, un poids immense qui m’écrase la poitrine. Maman s’est réellement donnée tout ce mal ? Pour moi ?
Quel genre de fille ingrate préférait traîner avec sa meilleure amie plutôt que de rejoindre sa mère ? Je me dégoûte. La honte me brûle les joues. Je dois prendre sur moi, ravaler ma terreur, passer outre la présence de Cassius et honorer le travail de maman. Son bonheur vaut bien ce sacrifice.
— Je... je ne savais pas, murmurais-je, la gorge nouée par un nœud coulant.
— Bien évidemment que tu ne savais pas, c’était une surprise ! Et elle est gâchée maintenant, par ta faute, Armelle ! J’ai trahi la confiance que ta mère avait placée en moi parce que tu refusais d’écouter ! crache-t-il d’un ton accusateur.
Les larmes de culpabilité jaillissent de mes yeux. Je suis incapable de les retenir.
— D’accord... d’accord, j’y vais, mais jure-moi de ne rien dire à maman, s’il te plaît Thomas, je t’en conjure ! suppliais-je, la voix brisée. Fais comme si j’avais accepté sans rien savoir. Maman serait tellement triste d’apprendre que j’ai encore tout gâché...
Un éclair de pure satisfaction traverse le regard de Thomas. L’espace d’une seconde, le masque tombe. Puis il s’approche, me dépose un baiser froid sur le front et tourne les talons sans un mot de plus.
Il me laisse là, seule au milieu du studio, avec le bruit de ses pas qui s’éloignent et pour seule compagnie mes larmes qui coulent sur mes joues.


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