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La Faim du monde

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Summary

Au début, il ne manque presque rien. Quelques centimètres à la patte d’un chien. Quelques grammes dans un corps humain. Une anomalie impossible à expliquer. Puis le phénomène se répète. À New York, Osaka et ailleurs dans le monde, médecins et scientifiques découvrent que la matière ne se détruit pas. Elle disparaît simplement. Et quelque chose commence à prendre sa place. Tandis que les gouvernements cherchent une origine, un mode de transmission et surtout un moyen de combattre ce qu’ils ne comprennent pas, une évidence devient impossible à ignorer : la Faim ne se propage pas. Elle est déjà là. Sept mois plus tard, retranché sous les ruines d’un monde presque silencieux, Ethan Cole enclenche un dictaphone. Il ignore si quelqu’un entendra son histoire. Mais quelque chose vient de bouger au-dessus de lui.

Status
9h ago
Chapters
7
Rating
n/a
Age Rating
18+

LA DERNIÈRE VOIX — 1/3

La première fois que le mur craqua, Ethan Callahan ne leva pas les yeux.

Le son fut si faible qu’il aurait pu appartenir au bâtiment lui-même: une tension ancienne libérée dans le béton, un tuyau refroidi depuis trop longtemps, quelque chose de métallique qui achevait de céder deux étages au-dessus. Depuis qu’il vivait sous terre, Ethan avait appris que même les lieux abandonnés continuaient de faire du bruit. Les murs se contractaient dans le froid. Les conduites tintaient sans eau. De la poussière grise descendait parfois du plafond en filaments si fins qu’elle semblait flotter dans la lumière avant de se déposer sur ses réserves. Il resta donc assis, les avant-bras posés sur ses cuisses, devant le halo jaune de l’unique lampe qu’il s’autorisait encore à utiliser.

Le reste de la pièce s’effaçait à quelques mètres de lui. Dans la lumière demeuraient une table métallique piquée de rouille, une chaise dépareillée, trois bouteilles d’eau, un ouvre-boîte, une conserve vide et le petit enregistreur numérique posé sur un chiffon plié. Au-delà, les étagères et les conduites se fondaient dans une obscurité épaisse qui donnait au sous-sol des dimensions qu’il n’avait pas. Contre le mur nord, dix-sept boîtes de conserve attendaient sur un vieux rayonnage.

Ethan les avait comptées au réveil, puis recomptées après avoir mangé, comme si leur nombre pouvait changer pendant qu’il avait le dos tourné: deux boîtes de thon, trois de haricots, une de pêches au sirop qu’il gardait depuis presque trois semaines, et onze autres dont l’humidité avait fini par décoller les étiquettes.

Ethan découvrait désormais ses repas quand la lame de l’ouvre-boîte achevait son cercle. Au début, cette part de hasard lui avait offert quelques secondes d’une légèreté presque enfantine; il soulevait le couvercle comme on déballait autrefois un cadeau sans importance, curieux de savoir ce que le métal lui réservait. Mais les jours avaient passé, les réserves s’étaient amenuisées et cette petite incertitude avait changé de nature. Chaque boîte ouverte lui rappelait désormais qu’il en resterait une de moins sur l’étagère, et que viendrait bientôt un matin où aucun couvercle ne céderait plus sous ses doigts.

Sa langue passa sur ses lèvres fendillées. Sa barbe avait envahi ses joues et son cou. Il ne s’était pas regardé dans un miroir depuis assez longtemps pour que son propre visage commence à lui paraître abstrait, comme celui d’un homme dont il aurait seulement conservé le souvenir. Il avait quarante-trois ans lorsqu’il était descendu ici. Il en avait toujours quarante-trois, bien que cette époque lui semblât appartenir à quelqu’un d’autre.

Sur la table, le minuscule témoin rouge de l’enregistreur était la seule lumière qui ne vacillait jamais. Dans la pénombre du sous-sol, ce point immobile semblait presque incongru, dernier signe qu’une machine attendait encore quelque chose d’un homme alors que, là-haut, le monde avait peut-être déjà cessé d’attendre quoi que ce soit de personne.

Ethan laissa son regard s’y attarder. Il savait depuis le matin qu’il finirait par tendre la main vers l’appareil, mais il avait repoussé l’instant comme on retarde une vérité dont le simple fait de la prononcer suffit à la rendre définitive. Tant que l’enregistreur demeurait silencieux, il pouvait encore prétendre qu’il attendait des nouvelles. Dès qu’il commencerait à parler, il ne serait plus un homme réfugié sous New York dans l’espoir que quelqu’un vienne le chercher. Il deviendrait un homme laissant une trace pour ceux qui, peut-être, n’existaient déjà plus.

Lorsqu’il se décida enfin à saisir l’enregistreur, le plastique glacé contre sa paume lui rappela combien le sous-sol s’était refroidi depuis que les installations du bâtiment avaient cessé de fonctionner. Son pouce trouva le bouton d’enregistrement, mais y demeura posé sans l’enfoncer. Il suffisait pourtant d’une pression, d’un geste dérisoire qu’il avait accompli des dizaines de fois pour tester l’appareil, et jamais ce geste ne lui avait paru aussi difficile.

Car tant que le compteur restait éteint, rien n’était encore définitif. Il pouvait continuer à attendre une voix dans la radio, un signal sur son téléphone, un bruit de pas derrière la porte qui ne serait pas celui d’une chose venue d’ailleurs. Il pouvait encore se convaincre qu’il était seulement isolé.

Il pressa finalement le bouton.

Le bip fut si bref qu’il aurait dû disparaître aussitôt dans le silence du refuge. Ethan l’entendit pourtant résonner avec une netteté presque solennelle, tandis que les premiers chiffres apparaissaient sur l’écran.

00:00:01.

Une seconde venait d’être conservée. Peut-être la première d’un témoignage que personne n’écouterait jamais. Ethan rapprocha lentement l’appareil de son visage et, pendant un instant encore, resta incapable d’offrir sa voix au petit microphone.

— Je m’appelle Ethan Callahan.

Sa propre voix le surprit. Elle était plus rauque qu’il ne l’imaginait, trop grande pour la petite pièce, comme si elle appartenait à un autre homme caché dans l’obscurité. Il déglutit, sentit la sécheresse lui râper la gorge, puis recommença.

— Je m’appelle Ethan Callahan. Si quelqu’un entend ça, alors je me suis trompé. Et j’espère vraiment m’être trompé.

Il reposa l’appareil sans quitter le compteur des yeux. Sur l’écran, les secondes continuaient pourtant de défiler, indifférentes à son hésitation.

Il avait répété ce moment dans sa tête. Il s’était imaginé raconter New York, les animaux, les premiers hôpitaux, les vidéos impossibles, les poches, les frontières, Osaka, la frappe. Il avait cru qu’une fois l’enregistrement lancé les souvenirs viendraient dans l’ordre. Au lieu de se ranger docilement dans sa mémoire, les souvenirs affluèrent tous ensemble.

Le vieux poste radio, posé au pied du mur, lui évita de chercher ses mots. Son écran noir reflétait à peine la lampe. Ethan ne l’allumait plus qu’une fois par jour, trois minutes, cinq lorsqu’il se permettait d’espérer. Au commencement, les fréquences étaient encombrées de voix: appels de détresse, messages militaires, stations locales, bulletins, conversations hachées, musique diffusée par des gens qui refusaient encore de croire que le silence finirait par gagner.

Les voix n’avaient pas disparu en une nuit. Ethan se disait parfois que cela aurait peut-être été moins cruel ainsi: un monde encore peuplé de paroles au moment de s’endormir, puis, au réveil, un silence assez immense pour qu’il n’y ait plus rien à espérer. Mais les hommes s’étaient tus lentement, avec cette obstination qu’avait eue toute chose à mourir par morceaux.

Chaque jour emportait une fréquence supplémentaire. Une station qui diffusait encore la veille ne rendait plus, le lendemain, qu’un souffle continu; un indicatif attendu à heure fixe cessait soudain de revenir; ailleurs, une voix inconnue continuait d’appeler pendant des heures avant de disparaître à son tour, sans que personne sache si l’homme qui parlait avait abandonné son poste, perdu son émetteur ou simplement cessé d’exister. Pendant quelque temps, quelques stations automatiques avaient poursuivi leur tâche avec une fidélité absurde, répétant des bulletins devenus inutiles à destination d’une population dont personne ne connaissait plus le nombre. À la fin, il n’en était resté qu’une.

Une voix synthétique revenait à intervalles réguliers derrière un rideau de parasites, amputée de plusieurs mots, parfois de phrases entières. Ethan avait pris l’habitude de l’attendre comme on attend la respiration d’un malade dans la chambre voisine. Tant qu’elle recommençait, quelque chose fonctionnait encore quelque part: une alimentation, un émetteur, une antenne, une machine suffisamment intacte pour continuer à parler au nom d’un monde qui ne lui répondait plus. Trois jours auparavant, le message avait commencé comme les autres. Puis la voix s’était interrompue au milieu d’une phrase.

Ethan était resté devant le poste, persuadé qu’elle reprendrait après quelques secondes. Il avait attendu une minute, puis cinq, avant de parcourir toutes les fréquences qu’il connaissait et quelques-unes qu’il n’avait encore jamais essayées.

Il n’avait trouvé personne.

Depuis ce soir-là, lorsqu’il allumait la radio, il n’entendait plus que le souffle uniforme des fréquences désertes — non pas le silence véritable, mais quelque chose de plus difficile à supporter encore: le bruit que continuait de faire le monde après que les hommes avaient cessé d’y parler.

— Je ne sais pas quelle date on est, dit-il enfin.

Son regard descendit vers la montre restée à son poignet.

— Enfin si. Je peux la calculer. Ma montre dit mardi. Alors on va dire mardi.

L’air du refuge sentait le béton humide, la poussière froide et son propre corps. Il avait longtemps essayé de maintenir une discipline: se laver, changer de vêtements, nettoyer la table, enfermer les déchets dans le second local. Puis l’eau avait commencé à arriver par à-coups, avec une pression de plus en plus faible, jusqu’à ce que l’hygiène devienne une équation d’une brutalité parfaite.

Boire ou se laver. Il n’avait plus eu besoin d’y réfléchir.

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