Le Bruit De Mes Silences by Jeremie Happily at Inkitt
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Le bruit de mes silences

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Summary

À quarante-cinq ans, Marc semble avoir tout pour être heureux : une famille aimante, une maison et un emploi stable. Pourtant, derrière son calme apparent, la colère gronde. Incapable de dire non à un patron qui l’écrase et à des collègues qui profitent de sa gentillesse, Marc rapporte chaque soir ses frustrations à la maison. Lorsqu’il accepte enfin de consulter un psychologue, il ignore que neuf mois de thérapie vont réveiller une enfance presque effacée, des blessures enfouies et des secrets qu’il n’était pas prêt à affronter. Pour retrouver les siens, Marc devra d’abord retrouver l’enfant qu’il a laissé dans le silence. Peut-on se libérer du passé sans l’effacer ?

Status
5d ago
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
16+

Prologue


Le cahier qui refuse de brûler

Le feu hésite autant que moi.

Une flamme se lève dans la vasque, fine et droite, puis se couche sous le vent avant de reprendre. Elle grignote le bord d’une bûche, éclaire un instant la terrasse et fait danser sur le mur l’ombre de mes mains. Entre mes doigts, le cahier paraît plus lourd qu’il ne devrait. Ce n’est pourtant qu’un cahier ordinaire, avec sa couverture noire, ses coins fatigués et ses pages gondolées par les mois passés à être ouvertes, refermées, parfois froissées.

Neuf mois de ma vie tiennent là-dedans.

Neuf mois et quarante-cinq années.

Je l’approche du feu. La chaleur atteint mes phalanges. Il suffirait d’un geste, d’un seul. Une page toucherait la flamme, puis une autre. L’encre se tordrait, le papier se recroquevillerait, et tout ce que j’y ai déposé finirait en cendres. Les insultes. Les colères. Les phrases jamais prononcées. Le visage de mon père. Les silences de ma mère. Les couloirs du collège. Les nuits où je m’étais demandé s’il existait une bonne raison de continuer jusqu’au matin.

Paul m’avait dit que je pourrais le brûler quand je serais prêt.

Il n’avait pas dit que je devais le faire.

Derrière moi, la porte-fenêtre coulisse avec un bruit léger. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est Marie. Après toutes ces années, je reconnais sa façon de se déplacer dans une pièce, le rythme de ses pas, même la prudence particulière avec laquelle elle referme une porte lorsque les enfants dorment.

Elle vient se placer à côté de moi. Elle porte le vieux gilet gris qu’elle prétend vouloir jeter chaque hiver et qu’elle remet dès les premiers soirs frais. Ses mains disparaissent dans les manches. Elle regarde la vasque, puis le cahier.

- Alors ? demande-t-elle.

Je hausse les épaules.

- Alors quoi ?

- Tu sais très bien.

Oui, je sais. Depuis une semaine, je parle de cette soirée comme d’une cérémonie. J’ai acheté les bûches, nettoyé la terrasse et attendu que les enfants soient couchés. J’avais même imaginé une sorte de discours. Quelques mots graves avant de rendre au feu tout ce qui n’avait plus à m’appartenir. Dans ma tête, c’était simple. Élégant, presque cinématographique. Le héros brûlait les traces de son passé, la musique montait, la caméra reculait et le générique pouvait commencer.

Dans la réalité, le héros a froid aux pieds et n’arrive pas à lâcher un cahier acheté dans un supermarché.

Marie s’assoit sur la marche. Elle ne me demande pas de la rejoindre. Elle sait que, lorsque je lutte contre moi-même, il vaut mieux me laisser croire quelques minutes que je suis seul. C’est une délicatesse qu’elle a apprise très tôt, bien avant que nous devenions un couple. À dix ans déjà, elle savait rester près de moi sans envahir mon silence.

- Tu n’es pas obligé de le brûler, dit-elle.

- C’était le but.

- Non. Le but, c’était d’aller mieux.

Je regarde le cahier. Sur la couverture, une trace plus claire dessine un demi-cercle. Un jour de colère, j’y avais posé une tasse trop chaude. Je me souviens de la séance qui avait suivi. Paul avait observé la marque avant de me demander si j’avais enfin écrit ce que je retenais depuis l’enfance. J’avais répondu que oui. Il avait attendu. J’avais ajouté que cela n’avait servi à rien.

Il avait souri de cette manière qui m’agaçait parfois, parce qu’elle signifiait qu’il avait compris quelque chose avant moi.

- Vous êtes revenu, avait-il simplement dit.

À l’époque, je n’avais pas saisi. Maintenant, oui. J’étais revenu au rendez-vous. J’étais revenu vers le cahier. Plus important encore, j’étais revenu vers moi.

Une fenêtre s’allume à l’étage. La silhouette de notre fille passe derrière le rideau. Quinze ans. Elle doit lire alors qu’elle nous a promis d’éteindre depuis une heure. Plus loin dans le couloir, notre fils de dix ans dort probablement en travers de son lit, une jambe hors de la couverture, entouré des livres et des objets qu’il collectionne avec le sérieux d’un scientifique.

Je souris malgré moi.

- Quoi ? demande Marie.

- Rien. Je pensais aux enfants.

- C’est rarement rien, quand tu penses à eux.

Elle a raison. Ils ont longtemps été ma raison de tenir. Avec leur mère, ils formaient le barrage entre mes idées noires et moi. Je me répétais que je ne pouvais pas leur infliger mon absence. Je croyais que cela suffisait pour être un bon père : rester vivant, travailler, payer les factures, les accompagner à l’école et leur dire de faire attention en traversant.

Je sais maintenant qu’un père peut être présent dans une maison tout en restant enfermé très loin de ses enfants.

Je les aimais, bien sûr. Plus que tout. Mais l’amour que l’on ressent ne devient pas automatiquement l’amour que l’autre reçoit. Il faut des mots, des gestes, de l’attention. Il faut parfois fermer son ordinateur, poser son téléphone et écouter jusqu’au bout une histoire qui commence au collège, passe par trois camarades dont on confond les prénoms et se termine par une question que l’enfant n’osait pas poser.

Avant, je voulais résoudre leurs problèmes avant même de les avoir entendus. Ou bien je m’énervais pour un verre renversé, parce qu’un collègue m’avait humilié deux heures plus tôt et que j’avais gardé ma réponse coincée dans la gorge. Je ramenais à la maison tout ce que je n’avais pas eu le courage de déposer ailleurs.

Mon patron appelait cela ma fiabilité.

Paul appelait cela mon incapacité à poser des limites.

Moi, je ne l’appelais pas. Je ne nommais rien. Pendant longtemps, ne pas prononcer les choses avait été ma spécialité.

Le feu claque. Une étincelle s’élève et s’éteint avant d’atteindre la rambarde.

Je m’assois enfin près de Marie. Le cahier repose sur mes genoux. Elle pose sa tête contre mon épaule et nous restons silencieux. Ce silence-là ne ressemble pas à ceux de mon enfance. Il ne punit personne. Il ne cache ni une trahison ni une colère. Il laisse simplement respirer la nuit.

J’ouvre le cahier.

Les premières pages sont couvertes d’une écriture serrée, presque illisible. Les mots montent et descendent. Certaines phrases s’arrêtent au milieu d’une ligne. J’écrivais vite, comme si quelqu’un risquait d’entrer et de me surprendre. Pourtant, personne ne me surveillait. À quarante-cinq ans, j’avais encore peur d’être pris en faute au moment de dire ce que je ressentais.

Je tourne quelques pages. Ici, le nom de mon père revient si souvent qu’il finit par ne plus ressembler à un nom. Là, j’ai collé une photographie de moi enfant. Je ne souris pas. Autour du visage, j’avais écrit les mots entendus pendant des années : trop gros, trop doux, trop sensible, trop faible. J’avais ajouté, en lettres plus grandes : pas assez homme.

Sur la page suivante, une phrase de Paul est entourée plusieurs fois : « Qui a décidé de la définition ? »

Je me revois dans son cabinet, assis bien droit sur la chaise alors que le canapé me semblait réservé aux patients qui savaient comment se comporter chez un psychologue. Je revois le parquet, la lumière, la porte ouverte derrière lui. Je me souviens de mon souffle après les trois étages, de mon inquiétude, de ma plaisanterie maladroite et du magnifique « merci bonchoir » que je lui avais offert en partant.

Marie rit doucement lorsque je lui rappelle la scène.

- Tu vois, dit-elle, tu as toujours su laisser une impression.

- Pas forcément la bonne.

- La tienne. C’est déjà beaucoup.

Je referme le cahier. Le feu est assez fort maintenant. Si je le voulais, tout pourrait disparaître en quelques minutes.

Mais ce cahier ne contient pas seulement ce dont je me suis libéré. Il garde aussi la preuve du chemin parcouru. Il y a l’enfant qui se taisait pour ne pas provoquer de dispute. L’adolescent qui baissait les yeux devant les autres garçons. Le fils qui attendait de son père des mots qui ne sont jamais venus. Le comptable qui réparait les erreurs de ses collègues avant de se faire reprocher leurs retards. Le mari qui aimait sans toujours savoir écouter. Le père qui avait peur de transmettre ce qu’il avait reçu.

Et, page après page, il y a l’homme qui a commencé à répondre.

Pas toujours. Pas parfaitement. Il m’arrive encore de me taire lorsqu’il faudrait parler, de douter quand quelqu’un hausse la voix, de sentir l’ancien Marc revenir se placer derrière mon épaule. La différence, c’est que je le reconnais. Je sais d’où il vient. Je peux lui dire qu’il n’a plus besoin de décider à ma place.

Je me lève et éloigne le cahier du feu.

Marie ne sourit pas comme si j’avais réussi une épreuve. Elle se contente de se lever à son tour.

- Tu vas le garder ?

- Je crois.

- Pour quoi faire ?

Je regarde la couverture noire, les coins abîmés, les pages pleines de tout ce que j’avais cru devoir cacher. Une idée me traverse. Elle est déraisonnable, immense, peut-être un peu ridicule. C’est souvent ainsi que commencent les choses que je n’aurais jamais osé faire avant.

- Je pourrais raconter.

- Raconter quoi ?

- Comment j’en suis arrivé là.

Marie observe le cahier, puis mon visage. Dans ses yeux, je retrouve la petite fille du couloir, celle qui m’avait invité à jouer sans me demander d’être quelqu’un d’autre. Elle acquiesce.

Nous rentrons. J’éteins le feu, mais je laisse le cahier sur la table de la cuisine. La maison est calme. Avant de monter, j’ouvre la première page restée blanche et je prends un stylo.

Pendant quelques secondes, ma main demeure suspendue au-dessus du papier.

Puis j’écris :

Pourquoi n’ai-je presque aucun souvenir de mon enfance ?

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