Chapitre 1
L’histoire que vous allez suivre se déroule au sein des sphères telluriques. Chacune abrite un monde en son centre. Innombrables, elles flottent dans le Néant, reliées les unes aux autres par des phénomènes naturels appelés portails. Ces passages forment un vaste réseau, semblable à une toile d’araignée.
À cette époque, Yuna n’était encore qu’une étudiante de l’académie de magie d’Elyséa, peinant à maîtriser les sorts qu’on lui enseignait. Rien ne la préparait à ce qui allait suivre.
Tout commença lorsque des bêtes magiques, sorties de leur territoire, envahirent l’académie.
Elles étaient puissantes.
Et bien trop nombreuses pour les étudiants et la poignée de professeurs présents.
Une voix claqua au milieu du chaos.
— Yuna ! Qu’est-ce que tu fais ? Tes sorts ne leur font rien ! Va aider à déplacer les blessés !
— Mais, monsieur…
— Pas de « mais » ! Tu nous gênes ! On a déjà perdu assez de monde. Maintenant, suis les ordres !
Yuna resserra les doigts autour de son sceptre. Elle aurait voulu répondre, mais aucun mot ne vint. Elle commença à reculer.
Comment ces foutus loups infernaux sont-ils arrivés jusqu’ici ?
Elle peinait à reprendre son souffle. Les larmes lui montaient aux yeux.
Mon mana est presque épuisé…
Un mouvement attira son attention. L’un des loups avait échappé à la vigilance de la première ligne.
Il avançait vers elle.
Yuna recula encore, le sceptre serré dans sa main. La bête la suivait pas à pas, comme si elle jouait avec sa peur.
Puis elle bondit.
Un éclair s’abattit sur le loup à quelques mètres de Yuna. Jamais elle n’avait vu la foudre frapper avec une telle violence. La créature fut tuée sur le coup.
La jeune femme ne distinguait plus nettement ce qui l’entourait. Sa vision était trouble et ses oreilles sifflaient.
— Qu… qu’est-ce que c’était… ?
Bordel ! Plus j’en tue, moins j’en vois le bout ! Qu’est-ce qu’ils peuvent bien chercher, ces foutus cabots ?
L’homme qui venait de surgir avec la foudre parcourut la cour du regard. Ses yeux azur se fixèrent sur le fond du terrain.
Des survivants. C’est eux qu’ils veulent ! Je dois me dépêcher.
Des éclairs crépitèrent sous ses pieds. D’un bond, il atteignit le sommet d’une tribune, d’où il put enfin observer l’ensemble de la cour.
Quelle bande d’idiots… Au lieu de se concentrer sur la fuite, une partie se bat pendant que l’autre déplace les blessés.
Son regard passa des combattants aux silhouettes qu’on tentait d’évacuer. Les loups étaient trop proches, les positions trop dispersées.
Et vu le foutoir, impossible d’utiliser un sort létal sans risquer de les toucher aussi.
— Tss… Je vais me contenter de déboussoler tout le monde. Ça devrait suffire pour un temps.
Il leva son épée vers le ciel et canalisa son mana dans la lame. La foudre dansait autour de l’acier, ses ramifications se resserrant à mesure qu’il concentrait son sort.
Il ancra ses pieds sur la tribune, puis se propulsa vers les blessés.
À l’instant où il toucha terre, un nouvel éclair éclata.
Il balaya aussitôt les alentours du regard, repérant ceux que la décharge n’avait pas complètement assommés. Quelques loups remuaient encore.
Puis ses yeux s’arrêtèrent sur une jeune femme aux cheveux noirs.
Elle était encore à peu près consciente.
La seule parmi les humains.
Un sourire étira ses lèvres. Mais déjà, il se détournait pour s’élancer vers les bêtes restées debout.
— Ramenez-vous, les toutous !
Il les acheva une à une, jusqu’à ce qu’il ne reste autour de lui que des corps fumants.
Pfiou… Enfin terminé. Ils devraient pouvoir se débrouiller, maintenant.
Il jeta un dernier regard à la jeune femme. Elle semblait légèrement plus jeune que lui. Comment avait-elle pu rester consciente ? Ce détail l’intriguait au plus haut point.
Je verrai ça plus tard.
Il s’obligea à détourner les yeux.
D’abord, faire le tour, au cas où l’un de ces chiens s’en serait tiré. Après, je rentre… Enfin, si je trouve une auberge.
Il en avait déjà assez fait. Et les taxes du dernier portail lui avaient coûté un rein.
⁂
Le lendemain, alors que le soleil approchait de son zénith, il se réveilla sous la lumière qui lui caressait le visage à travers les volets mal fermés.
Il soupira et s’étira.
J’aime bien me la couler douce, de temps en temps. Ça fait pas de mal…
Il commençait à peine à prendre ses aises lorsque des coups furieux retentirent contre la porte.
BOUM. BOUM. BOUM.
— OH ! C’EST L’HEURE DE RENDRE LA CHAMBRE, MONSIEUR LE CHEVALIER !
La voix résonna dans toute la pièce.
Il resta bouche bée.
Hein ? J’ai pourtant donné tout ce qu’il me restait… Ça devait suffire pour une semaine, non ?
La porte s’ouvrit avant qu’il ait trouvé quoi répondre. Une main large et calleuse l’agrippa par le col et, sans lui laisser le temps de protester, l’aubergiste le jeta par la fenêtre.
Ses affaires suivirent.
— NON MAIS ÇA VA PAS ?! QUEL GENRE D’AUBERGISTE JETTE SES HONNÊTES CLIENTS DEHORS ?! PAR LA FENÊTRE, EN PLUS !
L’homme se pencha à la fenêtre.
— HONNÊTE ? TU M’AS TOUT JUSTE FILÉ ASSEZ POUR UNE DEMI-JOURNÉE ! ESTIME-TOI HEUREUX QUE JE T’AIE PAS FOUTU DEHORS IL Y A PLUSIEURS HEURES ! MAINTENANT, FOUS LE CAMP !
— Je savais que ces foutues taxes m’essoraient, mais à ce point ? Fait chier… J’étais juste censé crever ces loups et retourner à la Guilde. Au lieu de ça, je suis coincé ici… Mais au moins, je…
Une main frêle se posa sur son épaule avec assurance, interrompant ses lamentations.
— Tu veux quoi, l’ancien ? Tu vois pas que je déprime, là ? lâcha le chevalier.
Un rire franc échappa à l’homme au visage marqué par l’âge.
— « L’ancien », hein ? Tu n’es sûrement pas du coin pour me parler sur ce ton, jeune homme.
Il s’adressait à lui comme à un enfant insolent, avec une aisance qui ne fit qu’agacer davantage son interlocuteur.
— Je suis Kaelrion, le directeur de l’académie que tu as protégée hier soir.
— Comment pouvez-vous savoir que je suis votre homme ?
— Tu pensais vraiment passer inaperçu avec des cheveux azur comme les tiens ?
Le vieil homme contempla un instant sa chevelure avant d’ajouter, à voix basse :
— Cela faisait bien longtemps que je n’en avais pas vu une pareille…
Sa voix n’avait rien de nostalgique. Elle trahissait plutôt une excitation qu’il semblait à peine chercher à contenir.
— Ta magie est intéressante. La foudre, hein ? Heureusement que j’étais trop loin pour le premier éclair !
Il rit de nouveau.
— Voir réapparaître une magie interdite, disparue depuis presque un millénaire… C’est prodigieux ! Les derniers utilisateurs connus étaient les dragons et leurs enfants !
Le chevalier le dévisageait. Le vieil homme en savait étonnamment long, mais son monologue commençait sérieusement à lui courir sur les nerfs.
— Viens-en au fait, l’ancien ! Si tu continues à t’écouter parler, on est là jusqu’à ce soir !
— Que d’impatience ! Bien, je vais être honnête : ta situation m’arrange.
Un sourire étira les lèvres de Kaelrion.
— Tu es complètement fauché, et moi, j’ai besoin d’enseignants. Quelques-uns ont passé l’arme à gauche hier.
Il avait ajouté cela comme si de rien n’était, sans même perdre son sourire.
— Tu seras nourri, logé, et tu percevras un salaire.
Le chevalier retint la réplique qui lui venait.
Il marque un point. Pas évident de poursuivre mes recherches avec cette vie d’aventurier… Et je devrais pouvoir accéder à leur bibliothèque.
— Et qu’est-ce qui vous fait dire que je suis capable d’enseigner ? Normalement, on demande aux professeurs d’être de bons orateurs. Et, de préférence, de maîtriser plusieurs éléments, contrairement aux mages de terrain. Histoire de pouvoir enseigner au plus grand nombre.
Il poursuivit avant que le directeur puisse répondre :
— En plus, la magie de la foudre restru…
— Elle restructure les canaux de mana, empêchant l’apprentissage de tout autre élément, acheva Kaelrion. Penses-tu réellement m’apprendre quelque chose à ce sujet ?
Un nouveau rire accompagna sa réponse. Puis il planta ses yeux orangés dans ceux du chevalier.
Quelque chose, dans ce regard, troubla ce dernier. Il y avait là une expression qu’il avait rarement croisée, mais qui lui semblait pourtant familière. Il chercha un instant à se rappeler où il l’avait déjà vue.
Le souvenir lui échappa.
— Bien… J’accepte, finit-il par dire en tendant la main au directeur. C’est pas comme si j’avais une meilleure option, de toute façon. Mais venez pas vous plaindre si je fais pas l’affaire.
Il marqua une pause.
— Au fait, je m’appelle Nae Kamisa. Il me semble que je ne me suis pas présenté.
— Parfait. Et moi, à nouveau, Kaelrion. Ravi de pouvoir compter sur toi, jeune homme.
Le directeur avait une fois encore appuyé sur ces derniers mots, prenant délibérément Nae de haut.
⁂
Le soir même, les formalités achevées, Nae arriva enfin au terme d’une visite qui lui avait paru interminable. Il avait passé quatre heures à parcourir l’établissement, à monter et à descendre des escaliers. Il en avait plein les jambes.
Au fil des couloirs, il avait croisé des élèves de tous âges, des adolescents aux jeunes adultes. L’académie ne faisait pas de l’âge un critère d’admission : réussir l’examen d’entrée suffisait.
À sa surprise, on ne lui avait confié qu’une seule classe.
J’espère qu’ils auront un minimum de jugeote…
Il écarta bien vite cette pensée. Pour l’instant, il voulait surtout découvrir ses quartiers et se reposer.
Il monta jusqu’aux dortoirs réservés aux professeurs et ouvrit la porte de sa chambre.
Le luxe des lieux le surprit. Son regard s’attarda sur le lit haut, bien loin des couchages des auberges miteuses auxquelles il était habitué — quand il ne devait pas se contenter d’un campement à la belle étoile.
Il déballa ses affaires. Elles étaient peu nombreuses, mais il prit le temps de les ranger avec soin, donnant à chacune sa place.
Enfin, il déposa un journal sur le pupitre mis à sa disposition. Il l’ouvrit, se saisit d’une plume et commença à y consigner tout ce qu’il avait pu observer au cours de la journée.

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