Chapter I - Du sang et du cidre.
Une lame en plein dans le cœur.
Il ne l’avait pas pu éviter, cette fois.
L’acier glacé s’était plantée dans sa poitrine, transperçant sa chaire pour se frayer un chemin jusqu’au coffre vital.
Zeph sentit son souffle lui échapper. La douleur irradia tout son corps en un éclair, comme si cette épée l’avait foudroyée depuis l’intérieur.
Demi-allongé dans l’herbe, la tête surélevée, son coude retenant ce corps qui était sur le point de s’écrouler, il ne ressentait plus aucun muscle, rendant impossible le moindre mouvement.
La respiration entrecoupée, le regard mi-clos, manquant de s’éteindre pour de bon, il s’efforçait de fixer d’un regard sombre, la silhouette qui se dressait devant lui.
Elle était debout, droite, immobile, comme une statue dont le visage était méconnaissable à cause du contre jour.
Zeph n’arrivait pas à la dévisager correctement, sa main ne voulait même pas bouger afin qu’il puisse se couvrir les yeux du soleil qui créait un halo tout autour de la silhouette.
Et malgré cela, il la regardait, droit dans ce qu’il pensait être ses yeux. Ses lèvres s’entrouvrirent avec difficulté et dès qu’elles le furent, du liquide rouge s’en échappa, coulant lentement sur son menton.
« Salope d’aristocrate… » murmura t-il dans un seul souffle qui s’évanouit aussitôt.
Une déferlante de toux suivirent ses mots et le sang gicla d’avantage de sa bouche, il s’étouffait presque avec.
Son regard devenait progressivement flou alors qu’il luttait pour garder les yeux levés vers elle. Il vit sa longue chevelure valser au rythme de la brise, qu’il n’arrivait même plus à ressentir.
Il vit également sa main, aux doigts fins et gantés de cuire, retenant fermement le manche de l’épée qui était entrain de lui ôter la vie.
Zeph ressentit enfin quelques chose ; le froid mordant et terrifiant de la mort qui rongeait peu à peu tout son être.
Il n’allait pas pleurer, non. La rage bouillonnait bien trop en lui pour qu’il puisse verser la moindre larme.
« Va au diable, Zeph. » prononça la silhouette d’une voix terriblement douce.
Comme celle d’un ange. Un ange qui lui apportait la mort.
« Sale… » tenta t-il de rétorquer entre deux toux.
Ses yeux finirent par céder. Ses sens l’abandonnèrent enfin, le son du vent qui soufflait bruyamment, le parfum des bois et du sang, la douleur de l’épée qui se retirait lentement de sa poitrine.
Il avait cessé de vivre, lui qui le voulait tant.
Assez…
« ASSEZ ! »
La voix grave de Zeph résonna dans toute la petite taverne, partiellement remplie de villageois, tous interpellés par son hurlement.
« Commandant… Tout va bien ?! » souffla d’un ton surpris un jeune homme en avançant précipitamment vers Zeph.
Il tenait entre ses mains, deux chopes, pleines à rabord, dont la mousse blanchâtre débordait légèrement le long du bois.
« Vous m’avez demandé d’aller vous reprendre à boire, pourquoi ce cris ? » il jeta un œil à droite, à sa gauche, le visage crispé par l’embarras. « Tout le monde nous épie maintenant… »
Zeph plissa les yeux. Son regard balaya tout ce qui l’entourait. Les murs sombres et dégarnies de cette taverne où il avait l’habitude de s’y rendre.
Le comptoir au fond à sa gauche, face aux portes bâtantes de l’entrée, où gesticulaient Granger et Denise, le tavernier et sa fille qui trimaient au service de leur clientèle.
Les cierges à la flamme vacillante, enfermés dans leur lanterne de verre, accrochée aux murs et illuminant la salle qui ne recevait pas une seule lueur du jour à l’extérieur.
Sa respiration ralentissait et regagnait peu à peu en régularité alors qu’il laissait échapper un long soupire de soulagement.
Cette scène, lui et elle dans cette clairière…
Ce n’était que le fruit de son imagination qui lui avait encore joué un mauvais tour.
Son souffle se fit plus lourd et sa mâchoire se resserra tandis que ses deux mains, posées sur la table devant lui, se refermèrent a en blanchir ses jointures, laissant apparaître les veines saillants qui parcouraient le long de ses avant-bras.
« Qu’est-ce que vous regardez… » murmura t-il presque pour lui-même en se penchant en avant, le visage dissimulé par les mèches sombres qui retombaient devant ses yeux.
Le garçon qui était arrivé face à lui, posa doucement les gobelet sur la table et fit un pas en s’abaissant légèrement pour mieux entendre.
« Qu’avez-vous vous dit, Commandant… »
« QU’EST-CE QUE VOUS REGARDEZ, VOUS TOUS ?! » grommela brusquement Zeph en relevant furieusement la tête.
Ses yeux noirs, fous de rage, scrutaient chaque visage de ceux qui se trouvaient dans ce bar et avaient osés le regarder par curiosité. Tous mirent fin à leur coup d’œil et détournèrent le regard sans la moindre protestation.
Le jeune homme au regard brun et à la mine bien embêtée, pinça les lèvres, sans voix, et s’asseya rapidement en se recroquevillant légèrement à cause de la gêne qui le consumait sur place.
« Commandant… Que vous arrive t-il bon sang ? »
Zeph ne dédaigna pas lui jeter un seul regard et saisit une des deux chopes, renversant quelques gouttes de liqueur sur la table.
« Ces idiots étaient tous là à me fixer comme si j’étais fou. Ils ne peuvent pas s’occuper de leur cue plein de bière ? » grogna t-il avant de s’interrompre par une longue gorgée.
« Oui mais… »
« Tait toi, Tristan, » grogna le Commandant entre deux lampées de plus.
Le jeune homme assit en face de Zeph se tut aussitôt en s’excusant à demi-mot, le regard fuyant. Il entremêlait ses doigts gantés entre eux, tout en levant rapidement les yeux vers son Commandant qui lui, s’abreuvait toujours sans aucune gêne.
Lorsque Zeph reposa enfin le pot presque vide, il posa un coude sur la table et appuya son menton dans le creux de sa paume en soupirant.
« J’ai encore fait ce stupide rêve, ou plutôt ce cauchemar… »
Tristan releva immédiatement la tête, les yeux grands ouverts par la surprise et l’intérêt.
« Celui où la princesse vous plante sa lame dans le cœur ? »
Le silence fut la réponse.
Tristan regarda ailleurs en tournant ses pouces, puis revint vers Zeph.
« Pensez-vous que cela puisse être… une sorte de rêve prémonitoire ? Je lis un roman passionnant où un personnage fait le même rêve chaque nuit et au final, ce rêve devi– »
« Tristan. Es-tu entrain de me dire que tu penses que cette connasse arrivera à mettre fin à mes jours ? »
Le jeune homme se paralysa, le regard planté dans celui, terrifiant de Zeph. Il finit par secouer vivement la tête en esquissant un sourire maladroit.
« Absolument pas ! Ce n’était qu’une hypothèse– Non ! De la fiction ! C’est tout simplement de la fiction. Il n’existe aucun monde où vous pouvez perdre contre elle ! »
Zeph le dévisagea un instant de plus avant de relever sa chope pour en terminer le fond.
« Et il n’existe aucun monde où je peux gagner contre elle, non plus. »
Tristan hocha vivement la tête avant de réaliser ce sur quoi il acquiesçait.
Il s’immobilisa de nouveau en baissant les yeux sur la deuxième chope encore pleine d’alcool, Zeph ne semblait pas l’avoir remarqué. Heureusement.
Du bout de son index, il poussa la pot vers Zeph, le bois du récipient frotta lourdement contre celui de la table dans un son crissant.
« Ceci est votre dernière tournée on dirait. Granger m’a dit qu’il ne leur restait plus de cidre pour aujourd’hui. »
Le pot claqua sur la table et Zeph haussa les sourcils en terminant de déglutir sa dernière gorgée.
« Encore ? La semaine dernière également ils ne leur en restait plus ! Tout le royaume s’abreuve de la même boisson ou bien ?
Tristan se gratta l’arrière du crâne en regardant les deux chopes, repensant aux cinq autres qu’avait terminé son Commandant plus tôt. Il ne comptait rien dire sur ça évidemment, même s’il en pensait beaucoup.
« Et bien, paraît-il que les pommiers se font de plus en plus rare dans la région. Il va falloir passer à une autre boisson de prédilection.
Pourquoi pas le Poiré ? »
« J’ai horreur de la poire. »
« Et l’Hydromel ? »
« Je déteste le goût du miel. »
Tristan l’observa quelques secondes, puis un sourire vint relever le coin de ses lèvres.
« Vous n’en avez pas l’air mais vous êtes un homme aux goûts très compliqués. »
« Tait toi, Tristan. Je ne suis pas compliqué, je préfère tout simplement éviter de consommer de la merde. »
Le jeune homme ne pu retenir un ricanement alors qu’il suivait du regard, la main de Zeph saisir la deuxième chope.
« Commandant, pourquoi buvez-vous autant ?
N’est ce pas une Journée Écarlate aujourd’hui ? Ça pourrait pencher en votre défaveur et vous le savez. »
Avant que Zeph ne porte le pot à ses lèvres, il prit le temps de répondre à son subordonné, non pas sans un agacement visible.
« Tu sais petit, depuis que je suis à la tête de l’armée et que je me retrouve en première tête sur le front, je n’ai jamais perçu une Journée Écarlate comme une sentence ou un potentiel allée sans retour vers la mort. »
Pour la première fois depuis leur arrivée dans cet endroit, Zeph esquissa un léger sourire qui captiva le jeune homme, surpris par cette expression si rare de la part de son chef.
« Je la vois plutôt comme un jour à célébrer, où pour seulement quelques fois dans toute une putain d’année, je peux vraiment être moi-même. Donc je bois. »
Et il s’exécuta. Tristan le scrutait en plissant les yeux, incapable d’émettre à voix haute un avis qui ne risquerait pas de mettre en colère son Commandant, pour l’instant visiblement détendu.
« Je ne vous comprends pas… »
« Pas étonnant, tu n’es chevalier sous mes ordres que depuis quelques mois. Tous mes hommes savent qu’il vaudrait mieux éviter de m’emmerder quand je bois. Alors pour la dernière fois, tait toi, Tristan. »
Et pour la première fois, il se tut, non pas sans une dernière grimace d’appréhension. Il avait encore tant de questions pour cet homme dont tout le monde savait le nom et en craignait, mais que personne connaissait réellement derrière l’armure.
Ses yeux glissèrent justement sur cette cuirasse. L’acier noir poli, semblable à de l’onyx, reflétait les lueurs fragiles des lanternes avec une telle netteté que cela en devenait presque envoûtant.
Le surnom que beaucoup donnaient au Commandant : « Le Chevalier Noir », paraissait davantage cohérent dans l’esprit de Tristan à cet instant. En plus de sa chevelure et de ses yeux également sombres, cela devenait encore plus évident.
Seule sa peau mate détonnait de cette obscurité. Et encore, elle n’était que très peu visible, étant donné que chaque souvenir que Tristan avait de Zeph, il portait son armure.
Il l’avait toujours comme si c’était une seconde peau plus qu’une simple protection de combat.
Tristan se permit de zieuter un instant le visage de son Commandant lorsque ce dernier rabaissa la chope un moment, le regard perdu à l’intérieur du pot.
Son faciès n’était pas moins effrayant que son regard ou sa dégaine. Ses traits ciselés lui conféraient une sévérité innée qui, en plus de son regard naturellement froid, pouvait faire arrêter de sourire n’importe qui.
Et pourtant les légers poils de barbe qui recouvraient son menton, lui donnaient une allure plus négligée, comme si la rasée toutes les semaines n’était pas sa priorité.
Et c’était cela, la caractéristique la plus marquante de cette homme. Son apparence semblait ne compter que très peu pour lui, contrairement aux autres hauts placés du système. Il était très effrayant, et profondément simple.
Et malgré cela, Tristan ne pouvait s’empêcher de penser à leur marche depuis le camp pour venir jusqu’ici, où chaque regard de désir évident et chaque accostage de la part de femmes quelconques, l’avait mit mal à l’aise.
Et bien sûr, toute cette attention était dirigée vers Zeph. Cela n’avait aucun sens et Tristan en a même commencé à ressentir de l’irritation face a ce manque d’attention féminine, que son Commandant semblait recevoir sans le moindre geste ou la moindre parole.
« Sérieusement, comment vous faites… » geint le jeune chevalier en s’appuyant également contre son coude posée sur la table.
« Comment je fais quoi ? »
Tristan secoua la tête, ses boucles brunes dansants dans le mouvement en affirmant qu’il pensait juste à voix haute, sans donner plus de détail.
De même, Zeph ne lui en demanda pas plus et préféra plutôt terminer d’une traite sa précieuse boisson.
Un semblant de calme reprenait doucement la place alors que Tristan songeait encore et que Zeph digérait silencieusement, tapotant du pouce le manche de la chope, le regard perdu ou alors attiré dans le vide.
Mais l’instant d’après, le silence qui commençait presque à devenir plaisant, se brisa brusquement lorsque les portes battantes se fendirent et qu’un homme y entra en alerte.
Zeph leva les yeux et reconnu aussitôt un de ses plus fidèles hommes, plus précisément, son Commandant adjoint.
Ce dernier ne s’arrêta pas même une seconde pour balayer la salle du regard et trouver celui qu’il recherchait.
Il se dirigea immédiatement vers le fond ouest de la taverne, droit vers les deux chevaliers, son équipement cliquetant à chaque pas.
« Zeph, qu’est ce que tu fiches ? T’as toujours pas finis ?! » grommela t-il en s’arrêtant devant la table.
Tristan releva les yeux vers lui. Zeph resta indifférent une seconde de plus avant de toiser le chevalier.
« Pourquoi hurles-tu de si bon matin, Ulrick ? »
« Il est environ midi. Et je cris car nous sommes parés pour le départ et n’attendons plus que toi ! »
En laissant échapper un très long soupire, Zeph glissa une main dans sa chevelure, hérissant ses mèches de jais vers l’arrière, dégageant un visage ferme.
Sans un mot, il se leva du tonneau sur lequel il siégeait, en fourrant une main dans la petite bourse en tissus brun, attachée à sa ceinture.
Il jeta une poignée de pièces en or qui roulèrent sur le bois, puis fit un léger mouvement de tête à Tristan, pour lui faire signe de se lever également.
« Allons-y, » murmura t-il en passant près de son second, tout en lui tapotant l’épaule.
Il s’éloigna lentement vers la sortie, ses bottes en fer claquants lourdement à chaque pas, comme un tonnerre grondant bruyamment.
Ulrick resta immobile quelques instants, le visage désespéré, tout en soupirant une injure indescriptible, mais que Tristan ne manqua pas d’entendre en se levant rapidement.
« Le Commandant Warron vient toujours boire comme un tonneau avant chaque bataille… » geint le jeune chevalier en ajustant sa ceinture de travers.
« Ouais, » souffla Ulrick en tournoyant pour se diriger vers la sortit. « Je suppose que c’est ça manière à lui de faire retomber le stress de l’affrontement. Et le pire, c’est que cet enfoiré tient étonnamment bien l’alcool. Je ne l’ai jamais vu torché… »
Il haussa les épaules en mettant le pas vers les portes, jetant un dernier regard maussade sur l’ensemble de la pièce qui avait retrouvée son animation dès que Zeph l’eut quittée.
« Dépêchons nous petit. J’ai hâte de retrouver Lauvren et sa princesse sur le champ de bataille. »








