Prisonnier sur Terre
⚠️ À LIRE AVANT DE COMMENCER ⚠️
Bienvenue dans l’univers de Pandore et Shaitan ! Avant que vous ne plongiez dans cette comédie romantique infernale, je tiens à jouer carte sur table avec vous concernant la structure de cette histoire.
L’intégralité de ce roman est disponible 100 % gratuitement sur cette plateforme. Cependant, l’arc narratif principal s’achèvera ici sur une fin ouverte.
La conclusion définitive de leur histoire — le véritable point final de leur romance, incluant les retrouvailles charnelles et l’épilogue exclusif — sera uniquement disponible sur l’abonnement Inkitt.
Je sais que les fins ouvertes ne sont pas du goût de tout le monde. Si c’est une dynamique que vous détestez, je vous conseille de faire demi-tour dès à présent.
Mon objectif n’est pas de vous frustrer ni de vous prendre en traître à la toute dernière page, d’où cette transparence totale avant même le premier chapitre. Je suis une adepte des fins ouvertes, personnellement, qui laisse libre court à mon imagination et j’aime varier les fins sur mes histoires. Je préfère donc que vous lisiez cette histoire en pleine connaissance de ce qui peut vous attendre.
Pour les autres, qui aiment le voyage autant que la destination ou qui sont prêts à braver les Enfers jusqu’au bout avec moi... attachez vos ceintures. Le Diable n’attend plus que vous.
Bonne lecture ! 😈
Le problème avec l’immortalité, c’est que les imbéciles ont tout le temps de se multiplier.
Depuis mon trône d’obsidienne, le bourdonnement qui montait de la Plaine des Supplices n’avait plus rien de la symphonie de terreur dont je me délectais autrefois. À la place, je me coltinais le bruit d’un moteur d’usine en surchauffe. Trop d’humains mouraient, trop d’âmes corrompues franchissaient le Styx, et mes démons commençaient à bâcler le travail. On n’écorchait plus qu’à moitié, on brûlait à la va-vite.
L’Enfer perdait son prestige parce que les hommes devenaient, chaque jour, plus vils que le précédent.
Une ombre squelettique se glissa près de mon accoudoir, tendant une missive en peau tannée.
— Mon Seigneur... murmura le scribe. Les Grands Tourmenteurs menacent de tout arrêter. Ils affirment que la cadence est intenable. Ils mettent en avant le fait qu’ils n’ont plus le temps de torturer convenablement les âmes déchues et ils réclament plus de démons à venir ou, sinon, ils arrêteront tout simplement le travail.
Je ne répondis pas tout de suite, concentré sur le bouton de manchette en or de ma chemise sombre qui semblait, lui aussi, vouloir se faire la malle. Intérieurement, les flammes de ma colère menaçaient d’exploser en une marée volcanique. Mon Imp, recula de trois pas, effrayé. Bien.
Une grève.
En Enfer.
— Qu’ils osent éteindre un seul brasier, dis-je d’une voix si basse qu’elle fit trembler les fondations du palais, et je les jetterai eux-mêmes dans l’éternité du tourment.
Pourtant, la rage n’excluait pas la lucidité. L’Enfer ne connaissait pas l’arrêt. Si les âmes n’étaient plus torturées, c’était tout l’équilibre qui menaçait de s’effondrer. Plus d’Enfer. Plus de Paradis. Rien. Le chaos s’élargirait aux autres royaumes. Et pire que tout, le Saint-Chouchou, Yahweh, mon cher frère si parfait, saisirait la première occasion pour se moquer de moi. Je devais agir. Vite.
— Fais venir Malphas immédiatement, aboyais-je avec l’autorité absolue qui était la mienne.
L’Imp s’inclina avant de déguerpir à toute vitesse. Je n’attendis pas longtemps. Bientôt, les lourdes portes de la salle du trône s’écartèrent dans un grincement sinistre et laissèrent entrer mon fin stratège, flanqué de deux colosses à cornes. Avec sa peau cuivrée, ses lunettes en peau de femme vissées sur son nez crochu et son éternel registre sous le bras, il avait troqué son fouet à clous pour l’allure d’un inspecteur du travail particulièrement teigneux.
— Sa Malveillance, commença-t-il d’une voix de crécelle en ajustant ses lunettes. Je me fais le porte-parole du Collectif des Suppliciateurs en Colère. Nous avons voté le préavis. À minuit, les fleuves de lave passent en service minimum.
— Vous allez quoi ? grinçai-je en me levant de mon trône, toute ma hauteur écrasant la pièce.
— Les chiffres sont formels, poursuivit Malphas sans ciller, tapotant son registre. Le flot d’humains véreux reçus cette semaine a augmenté de quarante pour cent. Nous n’avons plus assez de bras pour fouetter comme il faut. C’est du travail bâclé. Nous exigeons l’embauche immédiate de trois légions de damnés repentis pour nous assister, ou le tisonnier reste au placard.
Je descendis les marches du podium, mon aura noire balayant la pièce comme un blizzard de cendres. Je m’arrêtai à quelques centimètres de son visage, mes yeux virant à l’ambre brûlant.
— Écoute-moi bien, Malphas. Vous allez retourner dans vos fosses, et vous allez consumer ces âmes jusqu’à la dernière miette de leur conscience. C’est un ordre. Pas une négociation.
Le vieux démon déglutit, mais l’entêtement bureaucratique qui le rongeait fit surface. Il resserra l’étreinte sur son registre.
— Avec tout le respect que je vous dois, votre Maveillance... pas de bras, pas de quotas. Ou plutôt : pas de renforts, pas d’effort. Ou pas de milice, pas de supplices. Ou bien...
— Ça va ! Tu vas pas t’amuser à faire de l’esprit en plus ? m’indignai-je, outré.
Me provoquer. Moi. Le Diable.
J’étais à deux doigts de le pulvériser ici même. Mais si je m’exécutais, les autres en feraient un martyr et la grève générale serait inévitable. La rage me brûla la gorge, cependant ma lucidité reprit le dessus.
— Très bien, râlai-je en me rasseyant.
J’étais dans une impasse. Les démons prenaient naissance dans les Terres Noires, entre les mains habiles des Fossoyeurs du Mal, à partir de l’argile. Il fallait une âme tourmentée, au plus haut niveau du vice, pour leur donner vie. Or, un bon démon prenait du temps. Un véritable casse-tête. Je ne pouvais pas gérer cette logistique de crise tout seul. J’avais besoin d’un gestionnaire impitoyable, capable de broyer les velléités de rébellion d’un seul regard et de me fournir un plan d’action.
J’avais besoin d’Astaroth.
Mon Grand Duc. Mon bras droit.
Sauf que ce traître s’était découvert une “fatigue de l’âme” six mois plus tôt. Un caprice d’immortel qui l’avait poussé à s’exiler sur Terre pour s’offrir ce que les humains appellent pompeusement une année sabbatique. Par pure magnanimité — et parce que j’estimais qu’il avait bien servi pendant trois millénaires —, je lui avais autorisé ses ″vacances″ et confié la Clef Unique, afin de revenir facilement quand il le souhaiterait.
« Repose-toi, Astaroth », lui avais-je dit. « Mais au premier signe de désordre, je te rappelle. »
Le désordre était là. Il était temps d’abréger ses vacances.
Je fixai Malphas, mes doigts tambourinant un rythme funeste sur l’accoudoir en os. Je devais plier, mais je refusais de rompre. Un bon souverain sait donner l’illusion d’une concession pour mieux resserrer le nœud coulant.
— J’accepte vos conditions, lâchai-je d’une voix qui fit claquer les vitres de la salle du trône. Je vais veiller à ce que vos efforts soient récompensés.
Le vieux démon cligna des yeux, visiblement déstabilisé par ma soudaine « générosité ». Il s’attendait sans doute à ce que je lui arrache la tête, ce qui aurait légitimé sa révolte. Dommage pour lui, j’étais plus malin.
Je me tournai vers mon Imp, le petit scribe squelettique qui tentait toujours de se fondre dans le décor derrière mon trône.
— Toi, ordonnai-je en le pointant du doigt. Va trouver les Fossoyeurs du Mal à la manufacture. Dis-leur de faire chauffer les fours et d’accélérer la fabrication des corps d’argile. Je veux des dizaines de corps prêts à l’emploi d’ici mon retour. Qu’ils ne chôment pas.
Le petit démon s’inclina si bas que son nez frôla le sol avant de décamper à toute vitesse, terrifié à l’idée d’être en retard.
Je reportai mon attention sur le délégué des grévistes, lui jetant un regard à réveiller les morts.
— Quant à toi, Malphas... puisque tes troupes se plaignent du manque de temps, vous allez changer de cible. Cessez de vous acharner sur le menu fretin, ils ont le temps de se torturer seuls avec leur pensée. Focalisez-vous uniquement sur les âmes qui sont déjà sur le point de basculer totalement dans le noir. Celles qui frôlent le point de non-retour.
Je me levai, dominant à nouveau la pièce de toute ma superbe.
— Poussez-les à s’autodétruire. Finissez-en. J’ai besoin de cette essence pour alimenter vos futurs collègues et augmenter vos ratios. C’est clair ?
Malphas resserra son registre contre son torse, une lueur de respect mêlée d’appréhension dans le regard. Il s’inclina dignement.
— C’est... une stratégie acceptable, Sa Malveillance. Nous acceptons d’assurer le service minimum le temps de votre retour. Mais si vous ne remplissez pas votre part de marché, nous arrêtons tout.
— Épargne-moi tes menaces, Malphas, je peux encore te promettre une éternité de souffrance, grinçai-je, flamboyant. Je ne serai pas long. Maintenant, dégage de ma vue.
Je n’attendis pas qu’il s’exécute. D’un geste sec, je me levai et me dirigeai droit vers la Passerelle du Monde. Un lieu unique qui permettait d’accéder aux différents royaumes. Si le passage vers le Paradis se révélait simple, celui vers la Terre recelait un autre niveau de complexité. Je pouvais aisément franchir le portail cependant, pour revenir, il me fallait la Clef Unique. Elle permettait de créer une porte vers la Passerelle des Mondes depuis n’importe où.
Arrivé à la Passerelle, je levai la main, les doigts griffant l’air. Une étincelle noire jaillit de ma paume, se propageant comme un incendie invisible. Devant moi, l’espace se déchira dans un sifflement strident, révélant un vortex de néant absolu.
Le passage m’arracha une grimace de mécontentement. Pendant une seconde éternelle, je me perdis dans le tout et le rien. Mon esprit millénaire se compressa, étiré, secoué.
Puis, le vide me recracha.
J’atterris dans une pièce éclairée, aveuglé par une lumière blanche qui s’éloignait beaucoup trop des couleurs volcaniques de mon empire. Je mis quelques secondes pour m’habituer à cet environnement. Je me sentais incroyablement... lourd. Pâteux. Je me redressai lentement, chaque articulation de cette enveloppe charnelle émettant un craquement inconnu. Pour ne pas déséquilibrer les forces, le passage sur Terre obligeait un corps proportionnel aux puissances en vigueur. J’étais donc piégé dans cette enveloppe charnelle humaine, soumis à la gravité, à la matière, et à toutes les misères biologiques de cette race de singes évolués. Je devais ramener Astaroth illico presto aux enfers avant de péter un plomb.
— PATRON ! hurla une voix suraiguë, totalement excitée.
Avant que mon cerveau de mortel n’ait le temps d’analyser l’information, une masse d’une vigueur insoupçonnée me percuta de plein fouet. Le choc m’envoya valser en arrière. Je me retrouvai cloué contre le mur le plus proche, le souffle coupé, les poumons broyés par une étreinte digne d’un boa constricteur.
Une sensation d’oppression violente me prit à la gorge. Ma poitrine me brûlait, et une douleur sourde irradiait le long de mes côtes à cause de l’impact.
Foutu corps d’humain.
Une agression aussi basique m’aurait à peine fait ciller en Enfer ; ici, j’avais l’impression d’avoir été écrasé par un convoi de marchandises.
— Ça suffit, Astaroth ! sifflai-je, tentant de déployer toute l’autorité qui me caractérisait.
Le résultat fut pathétique. Ma voix manqua cruellement d’impact. Où était passée la tonalité vibrante et ténébreuse qui faisait trembler les damnés ? Il n’y avait plus d’écho, plus de résonance divine. Juste un son plat, aigu d’indignation, presque essoufflé. De pire en pire.
Heureusement, l’étreinte se desserra. Je pris une grande inspiration, mes yeux larmoyants luttant contre la clarté de la pièce pour retrouver un semblant de vision. Mais lorsque le voile flou se dissipa enfin, je restai totalement choqué. Incrédule.
Astaroth, mon Grand Duc, le démon le plus effroyable et impitoyable de tout mon empire, avait été remplacé par... une femme. Une femme d’une quarantaine d’années, d’une opulence à couper le souffle. Elle était affublée d’une chevelure blonde conséquente, une crinière digne d’une lionne des salons de coiffure, et arborait une poitrine tout aussi monumentale qui semblait défier les lois de la gravité terrestre. Son vêtement, d’un goût hautement provocateur, dissimulait à peine ses courbes volcaniques. Elle dégageait un sex-appeal si agressif qu’il aurait pu faire tourner les têtes de toute une assemblée de saints.
— Astaroth ? demandai-je, la voix tremblante d’un doute profond.
Face à mon désarroi, la créature hocha la tête de haut en bas, un sourire ravi illuminant son visage de porcelaine au maquillage impeccable. Il se tortilla sur ses talons aiguilles, joignant les mains sous son menton.
— Patron, je suis trop heureux de vous revoir ! Vous m’avez manqué !
Pour la deuxième fois depuis mon arrivée dans ce fichu salon, il me fallut encore quelques secondes pour me reprendre. Mon esprit rationnel refusait d’assimiler le spectacle. Finalement, la colère prit le dessus et je grondai :
— Tu te fous de moi ? C’est quoi cette tenue ?
Loin de se démonter, il virevolta sur lui-même, surexcité, faisant onduler sa crinière blonde et ses formes généreuses.
— Ça vous plaît ? Je l’ai imaginée moi-même !
— Si ça me plaît ?! La Terre t’a effacé les derniers neurones qu’il te restait ? Tu es... immonde ! râlai-je, absolument furieux de voir mon bras droit réduit à cette caricature humaine écœurante.
Astaroth prit instantanément un air peiné. Sa lèvre inférieure trembla et des larmes de crocodile perlèrent au coin de ses yeux bleus.
— Vous me brisez le cœur, votre Malveillance...
Je me redressai de toute ma hauteur, stabilisant mes pieds sur son parquet maudit, et adoptai la voix la plus sévère dont mon enveloppe était capable.
— Tu n’as pas de cœur, Astaroth. Je n’aurais jamais dû te laisser venir ici. J’espère que personne d’autre ne t’a vue ainsi... Quelle humiliation.
Il baissa la tête, l’air véritablement contrit, ses épaules voluptueuses s’affaissant sous le poids de mon reproche.
— On réglera ça plus tard, achevai-je d’un ton sec, balayant l’air d’un geste de la main. Je suis venu pour te ramener. On rentre à la maison. Tout de suite.
Astaroth releva brusquement la tête, affichant une expression aussi déçue qu’une enfant que l’on privait de Noël.
— Déjà ? Mais... pourquoi ?
J’éclatai d’un rire mauvais, un rire qui me piqua la gorge à cause du manque de pratique de mes nouvelles cordes vocales.
— Pourquoi ? Déjà parce que ça pue, ici. L’odeur est immonde.
— C’est... c’est une bougie à la vanille, bredouilla-t-il pour sa défense.
Je fis mine de ne pas l’avoir entendue et poursuivis sur ma lancée, pointant un index accusateur vers sa poitrine monumentale.
— Ensuite, parce que tu t’es assez reposé. Beaucoup trop, visiblement. C’est le chaos le plus total aux Enfers, les démons se croient à la table des négociations et j’ai besoin de toi pour briser des nuques. File-moi la Clef, je t’expliquerai tout en route.
Un silence de plomb s’installa dans la pièce. Astaroth tortura le tissu de sa robe provocante, fuyant mon regard de braise.
— Je ne peux pas, répondit-il vite d’une toute petite voix de souris.
Mon agacement passa à la vitesse supérieure. Le rouge me monta aux joues — encore une infamie biologique de ce corps de singe.
— Ne m’oblige pas à m’énerver, Astaroth ! J’ai dit : on file...
— Je ne peux pas parce que... jaiperdulaclé, me coupa-t-il dans un souffle, de plus en plus gêné.








