Chapitre 1
Ding !
L’écran d’un téléphone s’illumine et une bulle de conversation s’affiche. « Vous avez reçu un nouveau message de… ».
Un bras s’allonge et une main attrape l’appareil. L’écran se rallume et éclaire un visage à moitié endormi d’une jeune femme. Elle se frotte les yeux et déverrouille le portable. Elle ouvre l’application, mais la referme aussitôt.
— Va chier, gronda-t-elle, balançant l’appareil dans son lit.
Un bras posé sur ses yeux, elle soupir longuement, visiblement irritée, puis se lève enfin pour commencer sa journée.
Il est 7 h.
En bas, du bruit. Ses parents étaient déjà en train de se préparer pour partir travailler. Ses pas résonnaient dans les escaliers et une voix enjouée l’accueillit.
— Bonjour, ma chérie ! Tu as bien dormi ?
— Salut, grommela-t-elle, venant plaquer un baiser sur la joue de sa mère puis de son père encore assis à la table, buvant son café.
— Salut, chérie, dit-il. Tu n’as pas de rendez-vous avec l’éditeur, aujourd’hui ?
— Si, dans très exactement quatre heures… soupira la jeune femme, attrapant un petit pain au lait dans la corbeille du petit-déjeuner que sa mère prenait toujours soin de remplir dès qu’elle se levait. Mais je dois encore terminer un chapitre pour que l’éditeur puisse tout lire.
— Tu t’es couchée à quelle heure cette nuit ? Demanda sa mère.
— Trois heures je crois.
— Tu vas jamais tenir le rythme comme ça, fit-elle remarquer.
— J’y peux rien si mon cerveau a décidé qu’à deux heures je devais encore écrire parce qu’il a imaginé une scène entre un cheval et un tigre, soupira la fille.
Ses deux parents se figèrent, se jetèrent des regards avant de reprendre là où ils s’étaient arrêtés.
— Je ne veux même pas savoir la suite, dit son père, plongé dans sa lecture de journal.
— Bah hormis que le dindon a fait glouglou et que le cheval a dézingué le tigre, raconta-t-elle en haussant les épaules comme si c’était parfaitement normal.
— Bon ! Fit l’homme en costume bleu marine. Je vais y aller moi ! Je vais finir en retard sinon !
Il replia son journal, vida sa tasse de café, embrassa sa fille puis sa femme, attrapa manteau et mallette, puis quitta la maison en leur souhaitant une bonne journée, les écoutant rire derrière lui.
La mère ne tarda pas à quitter à son tour, souhaitant une excellente et prolifique journée à sa fille avant de rejoindre sa voiture et de déguerpir, laissant le soin à Saevaniya de faire le ménage avant de reprendre son travail et de quitter les lieux pour sa journée.
Jeune femme de 25 ans, elle était la fille unique d’un duo assez comique qui pouvait avoir l’humour le plus tordu du monde, mais qui rougissait dès que la moindre mention de fesse ou de scène de sexe écrite par leur fille se faisait au détour d’une conversation. C’était ça, sa vie avec des parents un peu prudes, mais qui n’avaient aucune limite sur l’humour noir ou complètement décalé. Elle était le fruit de cet amour, mais également un ajout en plus dans une famille qui avait désespéré voir un bébé arriver. Âgés de respectivement 56 ans et 63 ans, Danika et Orlando Lyland avait eu leur fille après plusieurs essaies infructueux.
Comme on dit, il aura suffi d’une seule fois, la bonne, pour qu’un bonheur arrive. Ce fut ce moment où, alcoolisés à souhait, après une dépression suite à un nouvel échec que ce petit bonheur fut conçu. Ouais, personne n’a dit qu’il fallait que ça se fasse dans des moments Disney, faut pas abuser non plus. Mais voilà qu’après une grossesse surprise sur fond de vodka et de kirsch que Saevaniya Lyland vit le jour. Depuis cet instant, elle n’avait eu de cesse d’être leur petite princesse. S’ils tentaient d’être autoritaires et justes avec elle, le rappel constant que s’ils ne s’étaient pas murgés au comble du désespoir, elle ne serait jamais née, alors ils lui passaient beaucoup de choses.
Mais n’allez pas croire que cette petite miraculée est devenue une enfant pourrie gâtée. Bien au contraire ! Oui, ses parents la choyaient avec un amour inconditionnel et elle le leur rendait chaque jour. Elle était craintive du monde et même si son langage avait bien évolué ainsi que sa façon d’être, elle n’en restait pas moins terrifiée à l’idée de devoir, un jour, vivre avec quelqu’un, peu importe qui c’était. Pourquoi ?
Parce qu’elle l’avait déjà tenté et que ça ne s’était clairement pas bien passé. Terminé à l’hôpital à trois heures du matin, le visage tuméfié par une bagarre parce qu’elle avait refusé de coucher avec son compagnon de l’époque était la cause principale de son retour chez ses parents. Cependant, elle avait refusé d’y rester sans rien faire. Elle effectuait de petits boulots à droite à gauche, en plus d’écrire des livres. C’était sa passion depuis toujours, mais maintenant, elle pouvait fièrement exposer son travail. Ce jour-là, elle avait une réunion avec son éditeur pour son nouveau roman, une histoire de romance entre des démons et des humaines cabossées qui allait donner à ses lecteurs des moments de migraines assez fortes. Puis, elle devait se rendre dans une boutique de soins du corps pour y travailler quelques heures et finirait sa journée par du nettoyage dans un restaurant jusqu’à minuit.
Plusieurs fois par semaine, elle enchaînait deux, voire trois jobs à la fois. Non pas qu’elle avait urgemment besoin d’argent, mais parce qu’elle n’aimait pas rester sans rien faire, malgré les traumatismes. Elle était suivie, oui, mais avait constamment besoin de bouger, d’arrêter de penser. Quand elle écrivait, ce qui était en grande partie son activité, elle s’enfermait dans une bulle et plus rien ne pouvait l’atteindre.
L’argent qu’elle gagnait allait, en partie, dans un loyer qu’elle payait à ses parents. Le reste, elle l’économisait. Pour quoi ? Aucune idée, juste elle le gardait de côté. Vous connaissez sans doute le « sait-on jamais, ça peut toujours servir ».
Saevaniya termina son petit-déjeuner, fit un brin de ménage et remonta pour se doucher, se changer et s’atteler à l’écriture du chapitre final de son premier tome. Si celui-ci n’attirait personne, elle serait vraiment déçue.
Ramenant ses cheveux en une queue de cheval précaire, elle se lança dans l’écriture. L’exercice lui demanda une certaine concentration et c’est au bout de deux heures quarante qu’elle réussi enfin à mettre le point final. Soulagée, elle avisa l’heure et se mit à paniquer. Elle allait être en retard ! Ni une ni deux, elle sauvegarda son travail, le transféra sur une clé USB qu’elle mit dans son sac et quitta la maison. Par chance, un bus passa au moment où elle arriva à son arrêt. Elle lui fit signe de s’arrêter et la laissa grimper. Soulagée de ne pas avoir à décaler son rendez-vous à cause de sa session qui avait duré plus longtemps que de nécessaire, elle se laissa choir sur un siège et compta les minutes jusqu’à sa destination.
Son téléphone émit un bruit, lui indiquant qu’une conversation venait de se lancer. Elle le sortit de sa poche de jean et déverrouilla l’engin pour découvrir un message d’un de ses amis. Son regard s’assombrit.
Depuis plusieurs jours, sa bande habituelle tentait de lui faire rencontrer de nouvelles personnes, tout en sachant pertinemment qu’il lui était impossible de faire le moindre pas pour ça. Ses amis étaient tout ce qui lui fallait et surtout depuis sa rupture houleuse avec Justin, son ex-compagnon. Mais voilà qu’ils s’étaient tous mis en tête de l’inscrire sur une application de rencontre. Tout y passait de la simple appli à des trucs plus spécifiques, voire clairement pas fait pour elle.
Si vos amis se décident à vous inscrire sur des appli de rencontres pour fans de pieds, fuyez.
Elle regarda l’écran s’éteindre, refusant de répondre. Et puis, que leur dire qu’elle n’avait pas déjà exprimé avant ? Leur dire pour la cent cinquante et unième fois qu’elle ne veut pas et qu’elle ne peut pas ? Pourtant, au fond d’elle, elle voulait faire ce pas. Le blocage était bien trop féroce dans son esprit pour que ses doigts agissent.
Elle rangea son portable et se leva. Son bus arrivait. Elle appuya sur le bouton d’arrêt et attendit que le véhicule s’immobilise, puis ouvre ses portes pour la laisser descendre.
Enfin dehors, elle devait encore marcher une dizaine de minutes pour rejoindre les bureaux de son éditeur qui se planquaient dans une ruelle assez discrète pour celui ou celle qui n’y faisait pas attention. Un peu comme le fond du placard dans Narnia.
Elle déploya sa canne et la laissa glisser sur le sol, la guidant. Oui, la rupture avec Justin ne l’avait pas laissé indemne. Elle s’en était sortie, mais avec des dégâts irréversibles. Entre sa peur psychique et le physique détruit par endroits comme une page écornée et jaunie par le temps, voilà ce qu’était cette jeune femme avec à son compteur, que 25 ans.
Elle tourna sur la gauche et marcha encore un peu jusqu’à arriver devant la porte vitrée de l’éditeur. Elle sortie son badge, le passa sur le scanner et la porte se déverrouilla pour elle. À l’intérieur c’était aussi fourni et actif que dans une fourmilière. Des pas précipités courant d’un bureau à l’autre, des cris un peu partout, des exclamations. Octobre approchait et avec lui Halloween, une des fêtes préférés de l’agence et de Saevaniya. C’était une des périodes où l’éditeur sortait le plus de bouquins. Alors il fallait presser les prestataires, récupérer les manuscrits, s’assurer des corrections et que les révisions soient parfaites.
— Oh ! Saevy ! S’exclama une voix sur sa droite.
— Bonjour, je viens déposer mon manuscrit, dit-elle en sortant la clé USB de son sac.
— Ah, super ! Merci ma grande ! Tu vas bosser ? S’enquit la femme qui récupéra l’objet.
— Oui, je suis en retard, d’ailleurs.
— Ok. Merci d’être passée ! Bon courage !
— À vous aussi ! Lança la jeune femme avant de faire demi-tour et de se mettre de nouveau en chemin.
Direction le centre de soin. Elle avait trois clientes pour cette petite après-midi et ensuite devrait aller à la crêperie pour faire le dernier quart de service du soir puis le nettoyage avant de pouvoir rentrer.
Rien de bien méchant, juste une habitude et surtout, le besoin de ne plus panser aux blessures, à la peur de marcher seule, de se dire qu’à chaque pas, il pouvait être là. Finalement, elle repensa à l’application, mais elle savait qu’elle n’oserait pas. Non, elle ne le ferait pas.
C’était décidé.
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