Chapitre 1 — La petite fille qui surveillait la porte
Luna avait six ans lorsqu’elle comprit qu’un enfant pouvait avoir peur d’être oublié.
Elle ne connaissait pas encore le mot abandon.
Elle ne connaissait pas les troubles de l’attachement, les traumatismes, les blessures invisibles ou toutes ces choses que les adultes expliqueraient bien des années plus tard.
À six ans, Luna connaissait seulement une chose.
Elle détestait entendre une porte se fermer.
Parce qu’une porte qui se fermait pouvait signifier que quelqu’un partait.
Et Luna avait déjà compris que les gens pouvaient partir sans prévenir.
Ce soir-là, elle était assise sur le bord de son lit.
Sa petite sœur dormait à côté d’elle, roulée dans une couverture trop grande pour son petit corps. Dans la chambre voisine, ses deux frères se disputaient pour une voiture en plastique.
— C’est à moi !
— Non !
— Maman !
Luna se leva immédiatement.
Elle avait appris à reconnaître leurs voix.
Elle savait quand une dispute était simplement une dispute d’enfants.
Et elle savait quand elle risquait de devenir autre chose.
Elle ouvrit la porte.
— Arrêtez.
Les deux garçons se turent.
Luna les regarda sévèrement.
Elle n’avait que six ans, mais elle avait déjà cette façon de parler qui donnait l’impression qu’elle était beaucoup plus vieille.
— Donnez-moi la voiture.
— Mais...
— Maintenant.
Le plus petit lui tendit le jouet.
Luna le posa sur l’étagère.
— Vous allez dormir.
— Mais maman elle a dit qu’on pouvait...
Luna baissa les yeux.
— Maman n’est pas là.
Le silence retomba.
Elle détestait prononcer cette phrase.
Maman n’est pas là.
Son père non plus.
Ils travaillaient beaucoup.
Tellement que Luna avait fini par arrêter de demander quand ils rentreraient.
Elle savait qu’ils étaient fatigués.
Elle savait qu’ils avaient leurs problèmes.
Elle savait qu’ils faisaient ce qu’ils pouvaient.
Du moins, c’était ce qu’elle se répétait.
Alors elle avait commencé à faire le reste.
Elle aidait sa sœur à s’habiller.
Elle surveillait ses frères.
Elle rangeait leurs affaires.
Elle vérifiait qu’ils avaient mangé.
Et lorsque quelque chose allait mal, elle essayait de le régler.
Personne ne lui avait demandé de devenir la deuxième maman.
Elle l’était simplement devenue.
Cette nuit-là, Luna retourna dans sa chambre.
Elle se glissa sous la couverture.
Sa petite sœur dormait toujours.
Luna regarda le plafond.
Elle entendit des voix dans une autre pièce.
Des voix d’adultes.
Puis un bruit sourd.
Elle se redressa.
Son cœur se mit à battre très vite.
Elle connaissait ce bruit.
Elle connaissait cette peur.
Elle descendit du lit.
Ses jambes tremblaient.
Mais elle sortit quand même de la chambre.
Parce que ses frères et ses sœurs étaient là.
Et Luna avait déjà décidé qu’elle les protégerait.
Même si personne ne la protégeait, elle.
Les années suivantes ne furent pas beaucoup plus simples.
Luna apprit à ne pas pleurer devant les autres.
Elle apprit à répondre.
À mordre avec les mots.
À frapper lorsqu’elle avait trop peur.
À faire semblant de ne pas être blessée.
Mais surtout, elle apprit quelque chose qui allait la suivre pendant très longtemps :
si elle s’attachait à quelqu’un, elle risquait de le perdre.
Alors elle s’accrochait.
Très fort.
Puis, lorsqu’elle sentait que l’autre personne commençait à s’éloigner, Luna faisait exactement l’inverse.
Elle repoussait.
Elle criait.
Elle provoquait.
Elle disait des choses qu’elle regrettait quelques minutes plus tard.
Et lorsqu’elle se retrouvait seule dans sa chambre, elle pleurait en silence en se demandant pourquoi elle avait encore tout détruit.
À six ans, elle ne savait pas qu’elle passerait une grande partie de sa vie à chercher la réponse.
Elle savait seulement qu’elle était différente.
Et que personne ne semblait vraiment vouloir comprendre pourquoi.
À douze ans, Luna avait déjà gagné une réputation.
La fille avec laquelle il ne fallait pas chercher les problèmes.
Au collège, les professeurs la trouvaient insolente.
Les autres élèves la trouvaient étrange.
Certains avaient peur d’elle.
D’autres cherchaient volontairement à la provoquer.
Mais Luna avait une règle.
On pouvait lui dire ce qu’on voulait.
On pouvait se moquer d’elle.
On pouvait l’insulter.
Mais on ne touchait pas à ses frères et sœurs.
Jamais.
Un après-midi, elle traversa la cour en courant lorsqu’elle vit son petit frère entouré de trois garçons.
— Qu’est-ce que vous faites ?
Les garçons se retournèrent.
— Ça te regarde pas.
Luna s’arrêta.
Son visage changea.
— Si.
— C’est ton petit frère ?
— Oui.
— Alors viens le chercher.
Elle n’hésita pas.
Quelques secondes plus tard, la cour entière criait.
Et quelques minutes après, Luna était assise dans le bureau du principal avec une lèvre fendue et les poings encore tremblants.
Le principal soupira.
— Luna, tu vas devoir comprendre que tu ne peux pas régler tous les problèmes avec tes poings.
Elle fixa le sol.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu recommences ?
Luna haussa les épaules.
Elle aurait pu lui expliquer.
Elle aurait pu dire :
Parce que si je ne le protège pas, personne ne le fera.
Mais elle ne le fit pas.
À la place, elle répondit :
— Je sais pas.
C’était devenu sa réponse préférée.
Je sais pas.
Parce qu’elle ne savait vraiment pas.
Elle ne savait pas pourquoi elle ressentait tout aussi fort.
Pourquoi une petite remarque pouvait lui donner envie de pleurer pendant des heures.
Pourquoi une personne pouvait devenir le centre de son univers en quelques semaines.
Pourquoi elle pouvait aimer quelqu’un tellement fort qu’elle avait peur de respirer sans lui.
Pourquoi elle pouvait ensuite le détester pour une simple absence.
Pourquoi elle avait cette sensation permanente qu’un jour, tout le monde finirait par partir.
Elle ne savait pas.
Pas encore.
Mais un jour, à vingt-six ans, un professionnel poserait enfin un nom sur cette tempête.
Trouble de la personnalité borderline.
Et Luna découvrirait alors que certaines des choses qu’elle avait passées sa vie à détester chez elle avaient une histoire.
Mais ce jour-là était encore loin.
Pour l’instant, Luna n’était qu’une petite fille de douze ans.
Une petite fille en colère.
Une petite fille terrifiée.
Une petite fille qui rentrait chez elle avec les poings serrés...
et qui, avant même de penser à elle, demandait :
— Ils vont bien, mes frères et mes sœurs ?
C’était toujours eux d’abord.
Toujours.

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