Chapitre 1 - La soirée
Je déteste les soirées. Pas les gens, exactement, mais le bruit qu’ils font en s’assemblant, ce brouhaha qui exige qu’on ait quelque chose d’intéressant à dire.
Si je suis là, c’est à cause de Mireille. « Tu as vingt-cinq ans, Amalia, pas quatre-vingt-cinq. Une heure. Juste une heure. » Elle a glissé l’invitation d’un vernissage dans la poche de mon tablier et fermé le café avec un sourire de complice que je n’ai pas su combattre.
Alors me voilà, dans une galerie du Vieux Lyon, un verre d’eau pétillante à la main, adossée au mur le plus éloigné des tableaux et des conversations.
— Vous fuyez quelqu’un ou quelque chose ?
L’homme s’est assis sur le banc à côté de moi sans demander la permission, mais sans que ça ressemble à une intrusion. Costume sombre, cravate desserrée, des yeux gris, fatigués et doux.
— Les deux, je réponds. Un peu.
Il rit, bas.
— Moi, je fuis mon frère. Il est doué pour les soirées. Ça m’épuise.
Il s’appelle Adam. Nous parlons de livres, de la pluie qui menace, de la manière dont certains silences reposent. Il ne me pose aucune de ces questions qui m’étouffent d’habitude : tu fais quoi dans la vie, tu as quelqu’un ? Quand il me tend un mouchoir en papier pour éponger le verre renversé par un passant, ses doigts frôlent les miens, et je sens quelque chose passer, minuscule et net, comme une étincelle d’électricité statique. Pour la première fois de la soirée, mes épaules redescendent.
— Tu as trouvé la seule personne calme de la pièce, Adam. Elle va t’adorer, et elle va s’ennuyer.
Je lève les yeux. Même visage. Exactement le même : la mâchoire, la bouche, le pli entre les sourcils. Mais là où Adam est un feu de cheminée, celui-ci est un orage qui n’a pas encore décidé où tomber. Il ne sourit que d’un côté. Il me regarde comme on regarde un problème qu’on a déjà décidé de résoudre, et son regard s’attarde, une demi-seconde de trop, sur la base de mon cou, là où mon pouls s’est mis à battre.
— Noah, dit-il, sans me tendre la main. Elle a peur de moi.
— Non, je réponds, et ma propre voix me surprend. J’ai peur de ne pas avoir peur.
Silence. Adam retient un sourire. Noah, lui, ne bouge plus du tout.
Je pars avant minuit. Dans l’escalier, sa voix me rattrape :
— On se reverra, Amalia.
Ce n’est pas une question. Et je n’ai donné mon prénom qu’à Adam.








