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QUANTIUM

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Summary

Depuis plus de mille ans, sept Corporates gouvernent le monde sous l'œil d'une intelligence artificielle, MSVIA. Leurs héritiers sont formés au Quantium, une école d'élite installée dans un ancien monument du secteur 181, où chaque élève est mesuré, classé, évalué. Tous ignorent à quoi servent vraiment ces données. Ziren Vantarel, fils du dirigeant de VANTA, a appris à séduire, manipuler et vendre n'importe quoi, même lui-même. Derrière son sourire d'acteur, il mène une guerre secrète contre le système qui l'a façonné. Une nuit, il regarde un assassin masqué de KHEM massacrer ses propres camarades, puis se jeter du sommet d'une tour. Il devrait vouloir sa mort. Il n'éprouve que de la fascination. Quelques semaines plus tard, une nouvelle élève arrive au Quantium : Zahayla. Brillante, violente, impossible à cerner. Sa mission : trouver la source d'une fuite, et l'éliminer. Entre eux commence une guerre froide faite de pièges, de mensonges et de provocations, qui devient peu à peu tout autre chose. Mais le Décennal approche, et avec lui le vote qui décidera de l'avenir des Corporates et du sort de leurs héritiers. Dans une école où tout le monde porte un masque, certains secrets coûtent plus cher que la vie.

Status
1h ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 - 2 âmes


Sur une même planète, à six heures de décalage, deux êtres pouvaient vivre deux réalités parallèles, avec les mêmes sensations, les mêmes sentiments et le même désespoir face à une existence privée de liberté. Ils n’avaient pourtant rien vécu de semblable, mais auraient pu se comprendre dans un regard, un geste, jusque dans chaque respiration que le monde leur accordait. L’un se battait pour gagner une place, l’autre pour rester dans l’ombre d’une place déjà faite.

Leur rencontre allait bouleverser bien davantage que leurs propres existences. Il suffisait parfois de peu pour fissurer un ordre établi depuis mille cent cinquante-quatre ans, depuis que les Corporates avaient repris le contrôle du monde et enfermé la liberté de chacun derrière des contrats. Sept Corporates, sept péchés transmis d’héritier en héritier, toujours justifiés au nom de la survie.

KHEM incarnait l’orgueil : une sécurité poussée jusqu’au contrôle omniprésent. VANTA incarnait la luxure : les désirs et les vices transformés en instruments de pouvoir. ENNA incarnait la gourmandise : une surconsommation irréfléchie devenue aliénation. AION incarnait l’avarice : l’accumulation héritée d’une ancienne puissance. SOMA incarnait l’envie : vouloir dépasser le vivant, quoi qu’il en coûte. NAR incarnait la colère : l’injustice contenue par la répression. SYNN incarnait la paresse : penser à la place des autres, pour qu’ils n’aient plus à le faire.

Ainsi s’était construit un monde capable de maintenir les hommes et les femmes dans une cage dorée, sous l’autorité d’une intelligence non humaine créée par l’humanité pour assurer sa propre survie.

Sans douleur. Sans faim. Sans crainte.

Mais sans véritable liberté, sans expression et, peu à peu, sans âme.

Ces deux êtres avaient été façonnés, brisés puis repoussés encore et encore au-delà de leurs propres limites. Leur rencontre finirait par emporter avec elle une partie de cet ordre. Peu importeraient les conséquences, car l’égoïsme restait ce que l’humain savait faire de mieux.

À vingt et une heures trente, l’héritier se tenait devant un miroir. Son regard fatigué restait calculateur, attentif au moindre détail, comme si même son propre reflet pouvait encore lui fournir une information utile.

À trois heures trente du matin, l’assassin faisait face à un autre miroir et ne laissait rien transparaître.

Les gestes étaient semblables. Leurs vies, elles, ne l’étaient pas.

Dix-sept années de conditionnement avaient produit deux armes différentes. KHEM avait transfomé sa chair, son sang et ses os pour en faire un instrument capable de tuer. VANTA avait construit un acteur capable de détourner les convictions d’un autre, de manipuler ses désirs et, s’il le fallait, de vendre jusqu’à sa propre chair.

L’héritier laissa couler un filet d’eau sur son visage, remit ses cheveux courts en ordre, ajusta sa chemise blanche immaculée puis enfila une veste à la coupe impeccable. Derrière son oreille, le filament du NIS suivait discrètement la peau. Il vérifia une dernière fois son apparence avant d’y ajouter le seul masque dont il avait réellement besoin : son sourire.

L’assassin ajusta sa combinaison sombre et activa les capteurs biométriques. Il fixa les lames dans son dos, plaça le M6 contre sa hanche, puis ajusta son masque avec la même précision que le reste. Une fois en place, celui-ci ne laissait plus rien deviner de son visage ni de l’identité qu’il recouvrait.

L’héritier redressa les épaules.

L’assassin fit de même.

Ils inspirèrent au même instant, à six fuseaux horaires et plusieurs milliers de kilomètres de distance, puis prononcèrent les mêmes mots :

— Il est temps d’affronter cette soirée.

L’héritier ouvrit la porte. La lumière entra.

L’assassin ouvrit la sienne. L’obscurité attendait.

Les ascenseurs les attendaient au bout du couloir.

Dans la tour VANTA, celui de Ziren était déjà plein : escortes, vieilles fortunes, femmes apprêtées à l’excès et visages connus qui se tournèrent pour la plupart dans sa direction lorsqu’il entra. Quelques sourires apparurent, plusieurs têtes s’inclinèrent avec cette déférence automatique qu’il connaissait depuis l’enfance. Il sélectionna le cinquantième étage.

Au même instant, dans une planque de KHEM, l’assassin entra dans une cabine vide et choisit le niveau zéro.

Le même vrombissement accompagna leur trajet, l’un vers les hauteurs de VANTA, l’autre vers les profondeurs de la planque. Un bruit régulier, rassurant malgré le brouhaha des conversations autour de Ziren et le silence complet qui entourait l’assassin.

Pendant quelques secondes, leurs pensées dérivèrent pourtant vers le même endroit : une île sans IA, sans Corporates, sans contrats ni cages. Seulement le bruit des vagues, la chaleur du soleil et la douceur du sable. Personne n’exigeait rien d’eux, personne ne surveillait le moindre geste. Ils pouvaient simplement respirer sans calculer ce que chaque mouvement leur coûterait.

L’illusion prit fin lorsque les portes s’ouvrirent.

Ziren déboucha au cinquantième étage, dans une réception saturée de lumière, d’alcool et de vieille fortunes . Les plus riches représentants des Corporates s’abandonnaient à l’opulence et aux excès dont VANTA avait fait une industrie, sous le règne d’Aurelian, son père.

À plusieurs milliers de kilomètres, l’assassin atteignit le niveau zéro de la planque KHEM et sortit dans une ruelle obscure où quelques néons et se reflétaient dans les flaques. il y avait également d’anciennes appellations chinoises subsistant ici et là malgré la disparition des États.

Ziren avançait parmi les invités.

L’assassin courait dans la nuit.

Deux prédateurs à la recherche d’une cible : l’un devait plaire, séduire et détourner, l’autre devait tuer. Pourtant, sous les regards avides de la réception comme sous les écrans détournés par KHEM, la même sensation persistait : celle d’être constamment observé.

Le premier obstacle se présenta aussitôt.

— Merde. C’est parti pour le show.

À des milliers de kilomètres de distance, les mots sortirent à voix haute de leurs bouches au même moment.

— Bonsoir, Ziren.

Luciana se plaça devant lui avec un sourire trop large.

— Je vois que vous devenez de plus en plus beau. Votre père doit être ravi. J’attends toujours votre réponse pour mon prochain film. Il a déjà donné son accord, il ne manque plus que vos disponibilités.

Aurelian avait donc encore vendu son fils avant même de lui demander son avis. Ziren conserva son sourire. Puisqu’on l’avait déjà engagé à sa place, autant en tirer quelque chose.

— Bonsoir, Luciana. Avec plaisir. Mais vous savez que je suis excessivement cher.

Son sourire prit une nuance carnassière qui la fit rire. Luciana appartenait au genre de personnes qu’il avait appris à manipuler avant même d’être assez âgé pour comprendre ce que cela signifiait : vaniteuse, arrogante et convaincue que tout pouvait s’acheter à condition d’y mettre le prix.

— Je connais votre prix.

Elle se rapprocha.

— Et moi je n'ai pas de limite quand cela en vaut le coup.

Ziren comprit aussitôt. Elle ne voulait pas seulement l’acteur. Elle voulait l’héritier, un trophée supplémentaire à accrocher à sa collection.

— Vous êtes certaine de votre offre ? demanda-t-il. Vous pourriez le regretter.

— Bien sûr que non. Je suis prête à beaucoup pour vous avoir.

— Dans ce cas, je veux 60% de votre société.

Son sourire disparut.

— Pardon ?

— Soixante pour cent.

— Vous exagérez un peu.

Ziren inclina la tête.

— Vous trouvez ? Le dernier film dans lequel je suis apparu a quintuplé le chiffre d’affaires du studio. Ils m’avaient proposé 80% de leurs parts. Pour vous et notre longue relation, je vous fais une faveur.

— Il ne me resterait que quarante pour cent…

— Et moi qui pensais être votre chef-d’œuvre. Dommage. Revenez me voir lorsque vous saurez réellement ce que vous voulez.

Il s’inclina pour la saluer puis la frôla en passant. Il avait déjà remarqué la manière dont son regard descendait continuellement vers son corps, le changement de sa respiration lorsqu’il souriait et la tension de ses épaules chaque fois qu’il réduisait la distance entre eux. Ce contact suffirait. Il lui donnait deux heures avant qu’elle revienne lui céder ses parts.

Ziren poursuivit son chemin, arrêté plusieurs fois par des salutations et des compliments auxquels il répondit mécaniquement. Sa véritable cible se trouvait plus loin : Donald Smith, dirigeant d’AION.

Même à distance, il était impossible à manquer. Très corpulent, bruyant, vulgaire, entouré d’un luxe caricatural, Donald était pourtant célèbre pour son avarice. Il négociait chaque contrat jusqu’à l’absurde, pressurait le peuple sous ses contrats et refusait régulièrement de payer correctement les services qu’il consommait chez VANTA.

Ses préférences privées étaient autrement plus sordides. Donald recherchait depuis longtemps des profils de plus en plus jeunes, jusqu’à franchir très largement la limite de la majorité. Chez VANTA, ce goût pour les mineurs n’était plus réellement un secret. Certains détournaient les yeux, d’autres s’en servaient comme d’un levier lorsqu’il fallait négocier avec lui. Ziren, lui, comptait utiliser ce vice contre Donald ce soir.

Il saisit un verre de whisky sur un plateau et poursuivit son approche.

Dans la nuit, l’assassin glissa entre les bâtiments.

Cinq cents mètres le séparaient encore de la cible. L’équipe cyber avait nettoyé le secteur, préparé les relais et cartographié les accès. Plusieurs Lames avaient également été positionnées autour de la zone.

Sur le papier, la mission restait simple : éliminer un opposant politique d’AION, sur contrat direct de Donald Smith. L’homme gagnait trop d’influence et bénéficiait désormais du soutien de Presley Smith, le propre fils du dirigeant. Donald avait placé cinquante mille étos sur sa tête, une somme étonnamment élevée venant de lui.

La difficulté se trouvait ailleurs. L’immeuble appartenait à Presley et avait été en grande partie isolé du réseau. Tout accès direct était impossible, ne laissant qu’un ancien ascenseur de service condamné depuis plusieurs années.

Soixante étages à escalader, deux heures avant le lever du soleil et le départ de la cible. À cela s’ajoutait un détail : l’homme avait engagé des agents de KHEM pour assurer sa protection. L’assassin devrait donc probablement éliminer des membres de sa propre Corporate.

Aucune pitié chez KHEM.

Une communication s’ouvrit dans son NIS.

— Cible endormie. Soixantième étage confirmé. La zone extérieure est dégagée, vous pouvez rejoindre directement le point d’ascension. Les nouvelles barrières nous empêchent d’entrer dans le système interne ; nous conserverons uniquement un suivi thermique. Aucun support à l’intérieur. En cas de problème, rejoignez le toit et utilisez la combinaison Vertige. Bonne chance.

— Va te faire foutre. Il est trois heures trente du matin, je n’ai pas dormi et vous allez me faire grimper soixante étages à mains nues pendant que vous restez tranquillement derrière vos écrans.

— C’est une exigence de la Direction…

Il coupa la communication avant la fin de la phrase.

L’assassin reprit sa course. La bouche d’aération se trouvait à une cinquantaine de mètres du bâtiment. Quelques minutes lui suffirent pour l’atteindre et s’y engouffrer.

Ses lunettes projetèrent aussitôt la cartographie du réseau : deux tunnels sur la droite, des conduites électriques et des circuits d’alimentation protégés par des gaines de titane qui longeaient les parois avant de rejoindre le bâtiment principal. Plus loin se trouvaient l’accès au premier niveau, puis l’entrée condamnée de l’ascenseur de service.

Il prit de l’élan, sauta, agrippa un rebord et fixa contre la paroi la première ventouse à compression d’air transportée dans son dos. Soixante étages plus haut, la cible dormait encore.

— Putain de soirée de merde…

L’ascension commença.

Ziren atteignit enfin Donald.

Le dirigeant d’AION était installé près du buffet, une employée de VANTA assise sur ses genoux, tandis que son épouse Karen occupait le siège voisin. Pour atteindre le mari, Ziren allait d’abord devoir écarter la femme.

Il inspira discrètement.

— Karen. Quel plaisir de vous revoir. Toujours aussi magnifique. Comment vont vos enfants ?

Le sourire était calibré : flatteur sans paraître intéressé, chaleureux sans devenir intime.

Karen tourna lentement la tête vers lui.

— Ziren. Cela faisait longtemps. Toujours aussi élégant. Votre père doit être fier. J’aimerais tellement que Wesley vous ressemble davantage.

Elle avait pourtant deux fils jumeaux, mais Presley était rarement mentionné, comme s’il avait cessé d’exister.

— Wesley et moi serons dans la même promotion au Quantium. Ce sera avec plaisir de le prendre sous mon aile pour ma dernière année.

Le visage de Karen s’éclaira.

— Vous êtes exquis. Il en aura bien besoin, vu la figure paternelle dont il a hérité.

Elle lança à son mari un regard rempli de mépris.

— Donald est beaucoup plus doué pour courir après tout ce qui bouge chez VANTA que pour s’occuper de ses enfants.

Donald ne réagit pas. Aux yeux de Ziren, les Smith formaient une caricature des travers que les anciennes États-Unis avaient laissés derrière eux : richesse obscène, arrogance et conviction que tout leur appartenait.

Il conserva pourtant son sourire.

— Madame, vous êtes terrible. Votre mari a tout de même participé à la création d’un fils remarquable.

Son regard descendit ensuite vers sa robe.

— Vous portez celle que je vous avais offerte. Vous me flattez.

Karen sourit.

— Et puisque nous parlons de plaisir… j’ai également fait préparer quelque chose pour vous.

Ziren claqua des doigts. Quatre hommes s’approchèrent : grands, athlétiques, d’origine asiatique, chacun vêtu d’un costume différent. Il les avait choisis en fonction des préférences qu’il avait fait relever sur Karen et, surtout, parce qu’ils lui ressemblaient.

Karen les observa avant de laisser échapper un gloussement satisfait.

— Ils sont magnifiques.

— La même chambre que d’habitude vous attend.

Ziren reporta son attention sur les quatre hommes.

— Messieurs, veillez à répondre aux demandes de madame.

— Oui, monsieur.

Deux d’entre eux lui offrirent leur bras et l’accompagnèrent vers la sortie. Le dégoût qu’ils éprouvaient pour Ziren était bien dissimulé, mais pas assez pour lui échapper. Leur contrat les obligeait néanmoins à obéir.

Donald regarda son épouse disparaître et poussa un soupir de satisfaction.

— Merci, jeune homme. Vous venez de me débarrasser de ma tique.

Sa main se posa sous la jupe de la jeune femme installée contre lui. Elle se raidit, mais Ziren croisa brièvement son regard et elle comprit qu’il lui demandait de tenir encore quelques instants.

— Puis-je m’installer avec vous ? demanda-t-il. Votre compagnie m’avait manqué.

Donald éclata de rire.

— Toujours aussi flatteur. Un chien ne fait pas un chat. Vous ressemblez vraiment à votre père.

Ziren détestait cette comparaison, mais son sourire ne bougea pas.

— Vous me flattez également. D’ailleurs, je ne sais pas si mon père vous en a parlé, mais nous proposons désormais certaines offres réservées à une poignée de clients.

Donald se redressa aussitôt.

— Ah bon ?

L’intérêt venait de changer dans son regard, comme Ziren l’espérait.

— Une nouvelle génération de synthétiques.

— Quel genre ?

Ziren laissa volontairement passer quelques secondes.

— Des modèles capables de reproduire des profils beaucoup plus jeunes que les générations précédentes. Jusqu’à des apparences clairement mineures, si c’est ce que recherche le client.

Le regard de Donald changea immédiatement. Il n’avait pas besoin d’en demander davantage pour comprendre ce que Ziren lui proposait.

— Des mineurs ?

Ziren soutint son regard.

— Leur apparence, oui. Le modèle reste synthétique.

La curiosité de Donald effaça tout le reste.

— Les synthétiques ne m’ont jamais vraiment intéressé. Il leur manque quelque chose.

Ziren savait quoi. Il poursuivit néanmoins, décrivant seulement les améliorations destinées à reproduire la peur, la résistance et la détresse avec davantage de réalisme. Les mots lui laissèrent un goût infect dans la bouche, mais Donald sourit comme si on venait enfin de lui présenter quelque chose digne de son intérêt.

— Jusqu’où peuvent aller les âges simulés ?

Cette fois, il n’y avait plus aucune ambiguïté. Donald ne cherchait même pas à dissimuler ce qu’il voulait.

Ziren sentit son estomac se contracter, mais soutint son regard.

— Aussi bas que le client le demande.

Le sourire de Donald s’élargit. Ziren eut envie de vomir. Son propre sourire, lui, resta intact.

Donald allait poursuivre lorsqu’une voix les interrompit.

— Ziren.

Aurelian.

Ziren se leva immédiatement.

— Père.

Ils s’étreignirent brièvement, rejouant une scène familiale répétée assez souvent pour ne plus demander le moindre effort.

— Tu ne viens même plus saluer ton père ?

— Veuillez m’excuser.

Aurelian regarda Donald, puis son fils.

— De quoi parlez-vous avec notre très cher ami ?

— D’affaires. Et de la manière dont je pourrais rendre le séjour de notre invité plus agréable.

Le regard d’Aurelian parcourut lentement son visage. Ziren soutint l’examen sans bouger. Deux acteurs conscients de jouer, même lorsqu’aucun public n’était nécessaire.

— Très bien, mon fils.

Aurelian se tourna vers Donald avec un sourire.

— Faites attention. Il pourrait finir par vous voler la moitié de votre Corporate.

— Je suis moins sauvage que vous, père. Vous seriez capable de lui voler son siège sans même quitter le vôtre.

Ils rirent tous les trois, mais Ziren connaissait la part de vérité contenue dans la plaisanterie. Aurelian conservait des dossiers sur la plupart des dirigeants : informations privées, habitudes, contrats, faiblesses, tout ce qui pouvait devenir un levier lorsque la négociation classique échouait.

Seuls KHEM et NAR semblaient encore lui résister, et Ziren cherchait depuis des années à mettre la main sur leurs dossiers sans jamais y parvenir.

— Bien, je vous laisse.

Aurelian serra la main de Donald.

— Nous finalisons demain ?

— Bien sûr.

Il ouvrit ensuite les bras vers son fils. Ziren s’approcha, et Aurelian l’enlaça avec l’affection crédible d’un père devant témoins avant de murmurer près de son oreille :

— Ne fais rien qui puisse compromettre mon accord. Tu en paierais les conséquences.

Ziren sourit.

— Bien sûr, père.

Aurelian s’éloigna tranquillement.

Ziren attendit qu’il disparaisse dans la foule avant de claquer des doigts. Une bouteille fut apportée aussitôt.

— Un millésime de 1990, annonça-t-il. Un petit cadeau de dégustation entre nous.

Donald contempla la bouteille avec intérêt. Ziren lui servit un verre généreux, reprit place et retrouva le sourire qu’on lui avait appris à porter. Le travail pouvait reprendre.

L’assassin avait déjà avalé vingt étages. Un sifflement continu remontait le tunnel vertical de l’ancien ascenseur de service, mêlé au bruit des ventouses qui adhéraient puis se décrochaient de la paroi. L’épuisement pesait désormais sur chacun de ses mouvements. Encore quarante putains d’étages.

Le NIS affichait les chiffres dans son champ de vision : trente minutes pour les vingt premiers niveaux. D’après l’analyse de ses constantes biologiques et de son rythme actuel, il lui faudrait encore une heure et vingt-trois minutes pour atteindre le soixantième. Il ne lui resterait alors que sept minutes pour trouver la cible et l’éliminer. Sept minutes après plus d’une heure d’ascension. Grotesque. Il fallait pousser son corps plus loin.

Une seringue sortit d’un compartiment de sa combinaison. Il s’injecta directement dans le sang un boosteur créatinique et vasoconstricteur, l’équivalent d’une boisson énergisante administrée sans détour par le système circulatoire. Efficace, mais particulièrement mauvais pour le cœur.

Il rangea la seringue vide dans son compartiment. Cinq minutes plus tard, l’effet devint impossible à ignorer. Il accéléra l’ascension, sa respiration se raccourcit jusqu’à devenir sifflante et le NIS émit trois alertes successives.

PRESSION ARTÉRIELLE : +15 %

SURCHARGE MUSCULAIRE

DÉGRADATION PRÉVISIBLE DES RÉFLEXES

— Ferme-la, j’ai pas le choix. Tu enverras mon acte de décès au médecin ou à la Direction si besoin.

Ses bras reprirent leur mécanique : ventouse, traction, appui, nouvelle prise. Le trente-cinquième étage passa et le temps continua de filer. À partir du quarantième, le boosteur ne suffit plus à masquer ce que son corps encaissait. Ses épaules brûlaient, ses cuisses tremblaient, son dos protestait à chaque extension. Un faux mouvement et ce serait la chute. Seules l’adrénaline et l’obligation d’avancer le maintenaient encore en mouvement.

La sueur coulait sous sa combinaison tandis que le NIS multipliait les alertes dans son oreille. Encore vingt étages, quarante-huit minutes avant l’heure critique. Il fallait continuer, et surtout aller plus vite.

Le nombre 43 passa dans son champ de vision, puis 47. Ses prises devenaient moins propres. Chaque inspiration lui arrachait quelque chose à la poitrine, chaque mouvement exigeait un effort supplémentaire pour empêcher ses muscles de lâcher.

55.

Plus que cinq. Ses membres tremblaient sans interruption et sa tête tournait assez fort pour brouiller la paroi. De courts flashs blancs coupaient sa vision avant de disparaître.

Putain, je vais crever ici.

Cinquante-six. Cinquante-huit.

Soixante.

Il se hissa une dernière fois au-dessus du rebord avant de s’effondrer au sol. Pendant deux minutes, il ne put rien faire d’autre que respirer par petites goulées courtes et irrégulières, tandis que ses membres tétanisés refusaient encore de répondre.

Le NIS avait déjà envoyé sept alertes au médecin pour épuisement physique, ainsi qu’une autre à la Direction signalant un danger immédiat pour l’agent. La réunion qui suivrait promettait d’être mémorable.

Au bout de deux minutes, l’assassin se redressa comme un mort sorti de sa tombe. Il saisit le M6 d’une main et une lame de l’autre. Il ne restait que dix minutes.

L’aération située sur la droite donnait directement sur le couloir. Il sortit de sa poche arrière le brouilleur Stryx, une petite machine dont la forme rappelait une sauterelle, conçue pour se déplacer rapidement avant de saturer localement les communications et prendre contrôle des IA. Il lâcha l’appareil dans le conduit et le regarda disparaître dans l’obscurité. Quelques secondes plus tard, le signal arriva, les caméras tombèrent et le capteur thermique s’activa.

Quatre Lames et cinq Neufs apparurent, répartis près des portes. L’assassinat silencieux venait de devenir une putain de mauvaise blague.

Il força la grille d’aération avec ses outils. Malgré la douleur qui remontait de chaque muscle, l’assassin se glissa dans le couloir et activa le fonction IA control du Stryx.

La lumière s’éteignit.

Les gardes bougèrent aussitôt, armes sorties, cherchant leurs positions dans le noir tandis que les premiers ordres partaient déjà trop tard. Les tirs suivirent. L’assassin avait changé de position avant la première détonation. Quatre autres claquèrent dans la foulée, courtes et sèches, et quatre corps tombèrent sous les tirs du M6.

Un cinquième se rapprocha assez pour qu’il lui saisisse la tête à deux mains. Un mouvement sec brisa la nuque.

Il restait une Neuf et trois Lames, regroupés dans les embrasures des portes. Jusque-là, ce n’étaient encore que des signatures thermiques, des obstacles à supprimer pour atteindre la cible. Pourtant, derrière ces silhouettes se trouvaient aussi des collègues, peut-être des connaissances, peut-être des amis. KHEM lui avait appris très tôt à ne pas s’attacher : aller vite, couper les émotions lorsqu’elles devenaient inutiles, terminer le contrat.

L’assassin attrapa un corps au sol et le releva devant lui. Les tirs reprirent, chaque impact secouant le cadavre utilisé comme bouclier. Du sang éclaboussait le couloir et coulait sur ses mains, qui retenaient encore ce corps chaud. Il progressa pas après pas, puis projeta le cadavre sur la Neuf.

Il lança aussitôt une lame qui entra dans la gorge de l’un des lames.

Cette fois, le noir ne suffit plus à effacer ce qui venait de se passer. Le visage apparut : un coéquipier d’entraînement, un ami de beuverie. Des heures passées ensemble à s’entraîner, à boire, à raconter des conneries après les exercices. Une présence devenue banale à force d’être là.

Un dernier râle s’échappa, puis plus rien. L’assassin resta figé une fraction de seconde de trop.

Une autre silhouette surgit sur le côté. Il arracha la lame de la gorge de son coéquipier et la planta dans la cuisse de la personne. Un nouveau visage apparut, celui d’une femme qui lui avait autrefois prêté ses notes avant un examen, puis l’avait aidé à préparer ses révisions quand personne d’autre n’en avait eu envie.

Elle était devenue mère récemment.

Elle ne verrait jamais son fils grandir.

L’assassin leva son arme. Une détonation suffit. Sa tête bascula et la lumière quitta son regard.

Cette hésitation lui avait déjà coûté trop de temps. Une lame entra brutalement dans son omoplate.

— Merde !

Le M6 pivota par réflexe et tira dans l’abdomen de l’assaillant. Encore un visage connu, et cette fois cinq années lui remontèrent d’un coup : cinq ans à travailler ensemble, à encaisser les mêmes entraînements, à se retrouver au sommet de la plus haute tour de KHEM pour effectuer des sauts en Vertige. Ils avaient ri là-haut. Fait des compétitions stupides. Cherché qui sauterait le plus tard, qui tiendrait le plus longtemps avant d’activer le système.

Tout cela s’arrêtait ici. Les sauts, les rires, les compétitions. Il ne resterait plus que les souvenirs et cet horizon devant lequel il n’y aurait désormais personne.

Sa respiration devint difficile, mais cette fois l’épuisement n’y était pour rien. Des larmes coulèrent. Quelque chose se brisait encore. On l’avait prévenu qu’il y aurait des camarades parmi l’équipe de protection, mais pas ceux-là. Pas des gens aussi proches.

Le Directeur avait pourtant enseigné la règle depuis longtemps :

— Tout ce que tu considères comme proche devient une arme.

La leçon prenait enfin tout son sens. Ce qui avait commencé à compter venait d’être éliminé sous ses propres yeux, de ses propres mains, et cette régle s’imprima plus profondément que toutes les précédentes.

La solitude serait la seule protection possible.

Un mouvement attira son attention. La dernière Neuf avait lâché son arme. Ses mains tremblaient et les larmes coulaient sans retenue.

— S’il vous plaît… ne me tuez pas. J’ai seulement dix-sept ans.

Le M6 se leva, puis resta suspendu. Face à l’assassin se tenait un miroir du même âge, probablement là pour un stage imposé par l’école de formation de KHEM avant l’intégration. Encore jeune, naïve, pure peut-être.

Rien de tout cela n’avait encore eu le temps d’être arraché.

— Pardon.

Le coup partit. Le corps tomba.

Amis, coéquipiers, futurs agents : tous morts. Le couloir retrouva son silence et l’assassin resta seul devant la dernière porte.

La lame plantée dans son omoplate n’avait pas bougé. La retirer maintenant risquait de provoquer une hémorragie, alors elle resterait là jusqu’à la fin. Dans son champ de vision, le NIS affichait le temps restant : deux minutes.

Son esprit vacillait encore sous le poids de ce qui venait de se passer, mais la tristesse n’avait plus sa place ici. Sa vie elle-même n’en avait pas beaucoup plus. Une promesse, en revanche, comptait davantage que la douleur, que les morts laissés derrière lui et même que sa propre vie.

Il posa la main sur la poignée.

La porte s’ouvrit.


Ziren fit entrer Donald dans un vaste salon privé, chargé d’œuvres de l’ancien monde : peintures, bijoux, poteries, objets dont la valeur n’avait plus grand sens tant Aurelian les accumulait. Son père collectionnait tout. Les choses comme les gens. Et sa pièce la plus chère restait sans doute Ziren lui-même, une œuvre qui avait fini par surpasser le maître.

Donald avait déjà assez bu pour que ses gestes deviennent lourds. Deux VANTA les aidèrent à traverser la pièce avant que Ziren ne l’installe dans un fauteuil de velours rouge. Il ouvrit ensuite une bouteille de scotch anglais datant de la Seconde Guerre mondiale, issue des anciennes réserves de la reine Élisabeth. Le prix de la bouteille aurait suffi à acheter une ville entière dans certains secteurs.

— Vous cherchez à me rendre ivre, très cher Ziren.

— Bien sûr que non, monsieur. Je veux simplement que votre soirée soit exceptionnelle. Tenez, un cigare du secteur 11. Une denrée rare.

Donald récupéra le cigare avec un sourire satisfait.

— Vous me gâtez trop. Des putes de luxe, de la boisson de rêve et maintenant un cigare…

— En effet.

Ziren s’installa face à lui, jambes croisées, le verre à la main, avec cette désinvolture princière qu’on lui avait enseignée assez tôt pour qu’elle lui soit devenue naturelle. Il claqua des doigts et les deux VANTA quittèrent la pièce.

— Bien. Maintenant que nous sommes seuls, je peux vous présenter les Synths.

Il claqua de nouveau des doigts.

Quatre Synths entrèrent dans le salon. Leur apparence avait été conçue pour reproduire celle de très jeunes filles. Les modèles avaient été différenciés jusque dans leurs traits et leurs morphologies afin de répondre aux préférences les plus variées.

Donald se redressa aussitôt.

— Putain… elles sont magnifiques.

Un filet de salive brillait déjà au coin de sa bouche. Ziren sourit. Enfin. Il venait de trouver la faille. Pas l’avarice, pas l’orgueil, pas même l’alcool. La perversion.

— Et surtout, aucun problème législatif, n’est-ce pas ? demanda Donald.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

Le sourire de Ziren ne bougea pas. Donald, lui, perdit un peu de son assurance. Une fine pellicule de sueur apparut au-dessus de sa lèvre.

— Hum… Bien. Nous ne sommes pas là pour ça. Dites-moi plutôt : elles vous plaisent ?

— Oui. Beaucoup. Combien ?

Ziren posa son verre.

— La moitié des parts de la filiale Vostok Synthesis.

Donald le fixa. L’alcool avait ralenti ses gestes, pas son instinct.

— Pourquoi voulez-vous cette filiale ? Elle ne produit que des additifs et des intermédiaires pour l’alimentation. Et elle est implantée au fin fond du secteur 4, sous réglementation de NAR. Vous savez ce que coûte une implantation là-bas. Les taxes sont monstrueuses.

— C’est pour un nouveau commerce que je développe autour des expériences VR de VANTA. J’ai amélioré avec SYNN les sensations physiques, mais il me manque encore la réponse psychique. Je veux développer un composé hédonique plus puissant. Quelque chose qui augmente suffisamment le plaisir pour rendre l’expérience difficile à abandonner.

Donald ne répondit pas. La méfiance restait là, et Ziren le vit immédiatement.

Sous l’accoudoir, un doigt bougea à peine. L’un des Synths, le plus petit des quatre modèles, s’avança.

— Monsieur, souhaitez-vous que je vous resserve un verre ? murmura le Synth. Je suis à votre entière disposition, quelle que soit votre demande.

Ziren garda son visage immobile. Il n’avait pas le choix.

Il fallait rester là, regarder cette merde et continuer à sourire. Son collaborateur comptait sur lui, et ce qu’il endurait ce soir ne représentait rien à côté du travail commencé trois ans auparavant. Trois années à chercher de quoi dénoncer ce qu’ils avaient découvert, d’abord aux populations, mais surtout à MSVIA avant le prochain Décennal.

Donald frémit et attira le Synth vers lui.

— Viens là, ma mignonne…

Ziren claqua de nouveau des doigts. Le Synth s’écarta aussitôt et reprit sa place avec les trois autres.

— 50 %, reprit Ziren. Et ensuite, vous faites ce que vous voulez. Je vous offre même les modèles, en toute discrétion, et nous pouvons apporter les modifications que vous souhaitez. Sinon, nous en restons là et je vous laisse profiter de la VANTA qui vous attend déjà dans votre suite.

Donald hésita. La méfiance n’avait pas disparu, mais l’alcool faisait son travail, tout comme le cigare chargé en stimulant hédonique et, surtout, tout ce que Ziren avait passé la soirée à construire autour de lui.

Donald finit par tendre la main.

— Cinquante pour cent. Mais je veux les rapports d’activité et cinq pour cent du marché sur la nouvelle molécule que vous créerez.

Le sourire de Ziren s’élargit.

— Parfait, monsieur Donald.

Il sortit un petit capteur.

— Voici le système de contrôle. Il se connecte directement à votre interface et adapte leur comportement à vos réactions. Vous n’aurez même pas besoin de formuler chaque demande.

Il le lui tendit. Donald fixa le dispositif derrière son oreille.

— Merci, mon cher Ziren.

À peine la connexion établie, les quatre Synths réagirent. Ziren se leva.

— Je vais donc vous laisser profiter de votre soirée. Évitez simplement de salir la banquette, elle date de l’époque napoléonienne.

Donald ne l’écoutait déjà plus.

Ziren détourna les yeux et accéléra vers la sortie. Il eut pourtant le temps d’apercevoir les mouvements des modèles, ces corps volontairement conçus pour paraître beaucoup trop jeunes pour être associés à quoi que ce soit de sexuel, puis d’entendre derrière lui le râle de satisfaction de Donald.

Son envie de vomir revint aussitôt.

Le monde avait eu plus de mille ans pour progresser, perfectionner ses technologies, supprimer des maladies, abolir des frontières et reconstruire jusqu’au fonctionnement de la société. Il n’avait pourtant jamais réussi à arracher aux hommes certaines formes de perversion.

Et Ziren venait de leur fournir un nouvel outil.

Il s’en voudrait jusqu’à sa mort d’avoir participé à la création de ces Synths. Il ne pouvait plus qu’espérer qu’ils n’engendreraient pas quelque chose de pire.

Il referma la porte au même instant qu’une autre s’ouvrit.


La chambre était plongée dans le noir. Les moniteurs de contrôle du sommeil poursuivaient leur veille et une lune artificielle se projetait au plafond. Malgré le vacarme qui venait d’éclater dans le couloir, aucun bruit n’avait franchi les murs. C’était là toute l’efficacité des immeubles intelligents, beaucoup trop intelligents parfois : le monde pouvait s’effondrer derrière une porte sans que l’occupant d’une pièce cloisonnée n’en sache quoi que ce soit.

L’assassin avança dans l’obscurité en préparant le M6. À mesure qu’il réduisait la distance, le visage du vieil homme se dessina.

Marc ne dormait pas.

Les yeux ouverts, allongé dans son lit, il attendait avec un grand sourire.

— Je vous attendais. Je savais que mes heures étaient comptées, je me demandais seulement quand vous viendriez. Vous savez, je suis vieux, alors la mort ne me dérange pas vraiment. Mais puis-je vous soumettre ma dernière volonté avant de mourir ? Je ne vous prendrai que 3 min.

Il ne restait pourtant que deux minutes. Marc en demandait trois, et l’alerte DÉPASSEMENT DU TEMPS OPÉRATIONNEL s’afficha aussitôt dans le champ de vision de l’assassin.

Il resta immobile quelques secondes. Dehors gisaient ses amis, ses coéquipiers et une Neuf à peine sortie de l’école, tous morts pour protéger cet homme. Une autre part de son humanité était restée dans ce couloir avec eux. Mais voulait au moins rendre leur rendre hommage.

Il coupa donc l’alerte. Les conséquences de ces 3min seront payées plus tard.

— Je vous écoute, monsieur.

Un siège se trouvait derrière lui. L’assassin s’y installa avec précaution, en évitant autant que possible de répandre davantage de sang.

Marc inclina la tête.

— Je vous remercie. Alors voici ma dernière volonté : aidez Presley. S’il vous plaît. Par tous les moyens possibles. Je suis son tuteur, son ami, son père de substitution. Ce garçon est bon. Surtout, il veut faire le bien. Le peuple est trop malmené. Je devais disparaître ce matin, mais ce sera manifestement impossible maintenant que vous êtes ici.

Marc tendit un petit paquet. À l’intérieur se trouvait une disquette datant des années 1990, peut-être même antérieure.

L’assassin la regarda sans la prendre.

— Qu’est-ce que c’est ? Et surtout, pourquoi je transgresserais un ordre pour Presley Smith ? Qu’est-ce que j’y gagne ? Je suis un assassin, pas un livreur. Utilisez les flux de courrier. Le tube est en bas et votre courrier arrive en cinq minutes après dématérialisation.

— Je ne peux pas. C’est beaucoup trop précieux et vital pour l’humanité.

— J’en ai rien à carrer de l’humanité.

Le ton était monté tout seul.

Merde. Il fallait reprendre le contrôle.

Marc, lui, se mit à rire.

— Vous me rappelez quelqu’un. Il a votre âge, et la même colère.

Le M6 remonta vers lui.

— Je vous conseille d’éviter de trop analyser, grand-père. Sinon je vous refroidis maintenant, et votre disquette, vous vous la mettrez là où je pense.

Marc rit encore plus franchement.

— Je sais que je vais mourir. Ma mort ne vaut pas grand-chose, alors cela me convient. Mais je veux vous offrir quelque chose en contre partie de cette dernière volonté. Je connais votre profession. Je sais aussi que chaque personne que vous tuez reste quelque part avec vous. Je ne veux pas devenir l’un de ces fantômes de regret que vous traînerez encore pendant des années.

Le sourire s’effaça peu à peu de son visage.

— Alors je vous pardonne. Voilà ma contrepartie pour la livraison. Je vous pardonne pour tous les meurtres de cette nuit. Tous. Et j’aimerais que, un jour, vous arriviez à vous pardonner aussi.

L’assassin ne répondit pas. Le silence dura avant qu’il se lève et parcoure les quelques pas qui le séparaient encore du lit.

— Donnez-moi la disquette, grand-père. je ferai la livraison

Marc la tendit. L’assassin la récupéra.

— Allongez-vous, fermez les yeux, retournez-vous.

Marc obéit sans discuter.

L’assassin leva le M6. Le canon tremblait, son doigt resta posé sur la détente.

Le coup ne partit pas.

C’était trop pour une seule nuit. Trop de visages, trop de morts, trop de souvenirs laissés dans ce putain de couloir. Et maintenant cet homme venait d’offrir quelque chose que ce cœur asséché d’amour et de pardon n’avait plus rencontré depuis des années.

Marc parla sans se retourner.

— Ça va aller. Vous pouvez y aller. Je vous pardonne.

Le canon trembla encore.

— Je sais que ce que vous faites est difficile. Je sais aussi que votre souffrance est bien plus grande que la mienne, peut-être même que celle de beaucoup de vos victimes. Alors respirez. Comprenez seulement une chose : je n’ai aucune colère contre vous. Aucun regret. Aucune tristesse concernant ma mort. Je l’ai acceptée depuis longtemps.

Marc inspira lentement.

— Et je suis heureux que ce soit vous.

Un silence passa.

— Maintenant, libérez-moi.

L’assassin remonta son arme. Avant de tirer, il récita doucement :

« Que le souffle t’accompagne lorsque ta voix s’arrêtera, que la mer emporte loin de toi tout ce que ce monde t’a fait subir et que ton âme demeure entière là où personne ne pourra plus jamais la posséder. »

Marc sourit contre l’oreiller.

— Merci.

Le coup de feu partit. Les alarmes s’enclenchèrent aussitôt.


Au même instant, sur le balcon privé de la tour VANTA, une alerte stridente vibra derrière l’oreille de Ziren. Il sursauta.

— Putain, il se passe quoi ? NIS, allume les caméras d’urgence et appelle Presley.

La connexion s’établit aussitôt. Presley répondit sans attendre.

— Marc a un problème, Ziren. Ses constantes se sont éteintes… Tu as accès aux caméras. Regarde, s’il te plaît, et partage.

Sur les caméras d’urgence, Ziren et Presley virent l’assassin ranger son arme. Un poignard restait planté dans son omoplate, du sang assombrissait sa combinaison et Marc reposait sur le lit comme s’il dormait. Presley tenta aussitôt de joindre les gardes extérieurs, mais aucun ne répondit. Tous étaient morts.

— Putain…

Il déclencha le verrouillage général du bâtiment. Les sorties extérieures se bloquèrent les unes après les autres, puis les ascenseurs et les portes donnant accès au toit. Il ne restait plus que les fenêtres, bien trop hautes pour constituer une issue normale.

Une communication s’ouvrit dans le NIS de l’assassin. La voix de la Direction retentit :

— Toutes les issues sont bloquées, le toit également. Pourquoi tu as mis autant de temps ? Débrouille-toi pour sortir. Sinon, ce qui t’est le plus cher en paiera les conséquences.

L’assassin ne répondit pas. Il effectua un scan rapide de la pièce : sorties condamnées, fenêtres inutilisables. Le verrouillage bloquait les portes, mais pas la ventilation située au-dessus du lit. Elle constituait désormais la seule possibilité d’atteindre le toit.

Merde. Le corps de Marc gênait l’accès.

Il glissa le M6 dans son étui, passa les bras sous le vieil homme et le souleva avec une précaution qui tranchait avec le carnage laissé dans le couloir. Il déposa Marc sur le canapé sans brusquer son corps, puis referma doucement ses paupières d’une main.

— Pardon, grand-père…

L’assassin revint vers le lit, monta dessus et ouvrit la trappe de ventilation.

Ziren resta quelques secondes fixé sur l’image. Ce geste le dérangeait plus que le meurtre lui-même. L’assassin venait de massacrer tous les gardes de l’étage, de tuer Marc, et pourtant il avait pris le temps de déplacer son corps comme s’il risquait encore de lui faire mal. Quelque chose avait aussi été murmuré. Quoi ? Et surtout, pourquoi ?

Il récupérerait l’enregistrement plus tard. Pour l’instant, il fallait empêcher cet assassin de disparaître. Sur l’écran, il le vit se hisser dans le conduit avec le poignard toujours planté dans l’omoplate.

— Un grand malade, lâcha Presley. Il n’a pas l’air pro du tout. Envoie les drones, Ziren. Il a peut-être le message que Marc voulait nous faire parvenir.

— Je les lance.

Trop tard. L’assassin avait déjà disparu dans la ventilation.

Il dut ramper, se tirer encore et encore dans l’étroit conduit alors que chaque mouvement réveillait la lame plantée dans son omoplate, que le sang continuait de couler sous sa combinaison et que ses muscles n’avaient toujours pas récupéré de l’ascension.

La sortie apparut enfin. Il arracha la grille et l’air frais le frappa aussitôt, suivi d’un vent violent qui balayait le sommet de la tour. À cette hauteur, un saut en Vertige relevait déjà de la folie en temps normal. Cette nuit, avec l’épuisement, les blessures et les rafales, c’était pire. Pas le choix.

Le NIS se mit au travail : direction du vent, vitesse nécessaire au lancement, trajectoire, paramètres cochléaires de stabilisation. Tout s’afficha dans son champ de vision tandis que le système analysait les rafales les unes après les autres. La fenêtre exploitable faisait moins de vingt secondes.

L’assassin recula autant que possible pour prendre de l’élan.

Sur le balcon de la tour VANTA, Ziren agrandit l’image.

— Qu’est-ce qu’il fout ? demanda-t-il. Il veut se suicider ?

Presley observa quelques secondes.

— Non. Il veut sauter en Vertige.

— À cette hauteur ?

— Impossible. Pas dans ces conditions. S’il tente vraiment ça, il est masochiste.

Ziren fixa l’écran.

— Au moins, on récupérera son cadavre en bas de la tour.

Ils ignoraient encore à qui ils avaient affaire. Dans cette catégorie, personne n’était plus recherché. Les contrats pour obtenir les services de l’assassin atteignaient des sommes exorbitantes et participaient au chiffre d’affaires le plus élevé de KHEM, sans que les clients sachent jamais quelle identité se cachait derrière le masque.

Un bruit mécanique éclata dans le dos de l’assassin. Le bourdonnement des hélices et le claquement des articulations des drones se rapprochaient déjà.

Le NIS décompta. Dix secondes avant la fenêtre.

L’assassin leva le M6. Un tir, et le premier drone tomba dans le vide. Une quinzaine d’autres arrivaient derrière, pour seulement cinq balles restantes.

Un deuxième coup partit. Il recula encore, puis lança sa course d’élan. Quelques mètres seulement le séparaient du bord. Un drone tira et l’impact le frappa en pleine accélération, mais il continua de courir.

Trois secondes avant la prochaine rafale meurtrière. Deux. Une.

Puis le vide.

Les lumières de la ville s’étendirent sous lui tandis que le sifflement du vent couvrait tout le reste. Sa combinaison n’était pas encore activée. Pendant quelques secondes, le bâtiment, les ordres et les Corporates cessèrent d’avoir la moindre importance. Il ne restait que la chute.

Malgré les morts laissés derrière lui, malgré ce cœur brisé et ces mains couvertes de sang, quelque chose refusait encore de céder. Une rage de vivre qui dépassait même la promesse. Quelques secondes sans aucune attache suffisaient à donner un nom à cette sensation : la liberté.

— Allez vous faire foutre ! Je vous emmerde !

L’assassin se retourna en plein vide. Deux coups de feu partirent et deux drones explosèrent. Il activa la combinaison Vertige dans la seconde suivante, mais le vent accrocha brutalement le dispositif et le planage commença mal, instable, difficile à contrôler. L’adrénaline maintenait ce qui lui restait de lucidité tandis que le NIS corrigeait sa trajectoire.

Quelques minutes de liberté, rien de plus. Elles valaient dix ans de prison.

Puis l’assassin disparut entre les bâtiments.

Presley resta bouche bée devant l’écran.

— Ça doit être lui, cet enfoiré. Le troisième associé qu’il tue en trois mois. On va perdre tout nos soutiens, Ziren. On ne pourra jamais faire ce qu’on veut si ça continue.

Aucune réponse.

— Ziren ?

Ziren n’écoutait plus. L’image était figée sur l’instant du saut.

L’assassin avait tué Marc. Il aurait dû ressentir de la colère, vouloir le retrouver, demander vengeance. Pourtant, ce qui montait en lui ressemblait davantage à de la curiosité et, plus dérangeant encore, à de l’envie.

Il regardait cette silhouette se jeter du sommet d’une tour avec une balle dans le corps, un poignard dans l’omoplate et quinze drones au cul, et une seule pensée revenait : il aurait voulu sauter aussi. Quelques secondes seulement, juste assez pour cesser d’être l’héritier de VANTA, oublier ce qu’il venait de faire et ne plus entendre les contrats, les ordres ou les menaces.

Et oublier, quelques secondes, qu’il venait d’offrir à un pédophile des répliques d’enfants, que son père cherchait à l’éliminer et que son plan commençait à s’effriter. Tout ce qu’il construisait depuis des années pouvait encore lui exploser au visage. Mais, sur cette image, rien de tout cela n’existait. Il n’y avait que le vent et les lumières de la ville.

— ZIREN !

Il sursauta.

— Pardon. Oui. Je comprends. On va récupérer et analyser toutes les images, Presley. Rien n’est perdu. J’ai cinquante pour cent de Vostok. On avance doucement, mais on avance. Donc respire. On se voit demain, mon frère. D’ici là, reste discret. Je dois te laisser.

— D’accord. Je compte sur toi. J’attends ton rapport demain. Les autres seront là aussi, alors sois concis et, s’il te plaît, pas d’acting.

Ziren sourit.

— Tu sais bien que je suis né pour ça.

Il coupa la communication et resta seul sur le balcon. Une dernière fois, il relança la séquence.

La course.

Le bord.

Le vide.

Le cri.

Ziren alluma une cigarette sans quitter l’image des yeux.

Puis il se mit à rire.

Pas son rire d’acteur. Pas celui qu’il servait aux invités, à son père ou aux caméras. Un vrai rire, franc, incontrôlé, devant la folie de cette silhouette qui venait de jouer à la roulette russe avec sa propre vie dans le ciel.

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