Chapitre 1
Le réveil avait hurlé à cinq heures du matin, un son strident qui avait arraché Léa à un sommeil peuplé de chiffres et de dettes. Dans son minuscule studio sous les toits, la bouilloire entartrée faisait un vacarme de fin du monde, couvrant à peine le bruit de la pluie qui s'écrasait contre le velux.
Elle jeta un coup d'œil à son carnet aux pages cornées, posé sur la table bancale de la kitchenette. Le carnet de bord de sa survie. D'un côté, la liste des ménages à enchaîner ; de l'autre, la colonne infernale des dépenses. Loyer, électricité, assurances, et le solde de son compte bancaire, cruellement affiché en rouge vif sur l'écran de son téléphone.
À vingt-quatre ans, sa vie ressemblait à un numéro d'équilibriste permanent au-dessus d'un vide financier absolu.
Son poste de serveuse dans une brasserie du centre ne suffisait plus à éponger les dégâts de l'inflation. Alors, elle jonglait. Elle enchaînait les services de nuit, nettoyait des cages d'escalier ou des bureaux à l'aube, et acceptait toutes les missions d'intérim de dernière minute que les agences voulaient bien lui confier. C'était une course effrénée contre la pauvreté, une lutte quotidienne où le sommeil était un luxe qu'elle n'avait plus connu depuis des mois.
C'est par un concours de circonstances absurde, un soir d'épuisement total où elle cherchait désespérément une mission mieux payée, qu'elle était tombée sur cette offre. Une agence d'intérim fantôme, un taux horaire indécemment élevé, et une seule condition : « Entretien maison d'architecte, discrétion absolue, acceptation immédiate ».
Elle n'avait pas posé de questions. Quand on est au bord de l'asphyxie, on ne crache pas sur une bouée de sauvetage, même si elle a des airs de piège.
Cela faisait maintenant trois semaines qu'elle venait ici chaque matin. Trois semaines qu'elle astiquait les sols de cette forteresse de verre, d'acier et de béton ciré, perchée sur les hauteurs de la ville. Une maison aussi moderne que glaciale, où les bruits se perdaient dans l'immensité des pièces vides. En trois semaines, elle n'avait fait qu'apercevoir furtivement son propriétaire : une silhouette sombre, de dos, se découpant à travers les immenses baies vitrées fumées, ou une ombre fuyant au loin dans les couloirs de l'aile nord.
L'agence l'avait prévenue : le maître des lieux était un homme taciturne, absent la plupart du temps, qui ne supportait pas qu'on croise son chemin. Léa s'en accommodait très bien. Elle venait, nettoyait en silence, empochait ses chèques providentiels qui venaient de sauver son mois de justesse, et s'en allait. Elle se répétait qu'elle n'était là que pour l'argent, que ce monde-là ne la concernait pas.
Ce matin-là, le grincement des freins de sa vieille citadine résonna comme un soupir d'agonie dans l'allée gravillonnée. Léa coupa le moteur, relâcha ses mains crispées sur le volant et ferma les yeux une seconde, le front appuyé contre le plastique froid du tableau de bord.
— Allez, murmura-t-elle pour se donner du courage, bas les masques.
Elle poussa la portière et sortit dans l'air frais de l'aube. Devant elle, la maison se dressait, brutale et silencieuse, tranchant avec la nature sauvage des collines environnantes. Pas de fioritures, juste des lignes pures, des reflets d'acier et l'immensité sombre des vitres sans tain.
Léa ajusta la lanière de son sac de toile, serra les poings pour s'enrager un peu — elle avait besoin de toute sa hargne pour tenir le coup après une courte nuit de sommeil —, et gravit les marches de béton. La porte pivota presque silencieusement sur ses gonds invisibles au moment où elle s'engageait sous le porche.
L'intérieur était un sanctuaire de silence. Les pas de Léa résonnaient à peine sur le sol en résine sombre. Ça sentait la cire de bois hors de prix, le détergent neutre et, par moments, un effluve plus lourd, presque terreux, qu’elle n’arrivait pas à identifier — l'odeur de l'inconnu.
Elle déposa ses affaires dans le vestiaire de service, enfila sa blouse grise de travail — une humiliation quotidienne qu'elle avalait en pensant à son loyer — et commença machinalement sa routine.
Passer le balai à franges dans l'immense salon. Vider les corbeilles. Nettoyer les surfaces de verre. Tout était toujours désespérément propre, stérile, comme si personne n'y vivait vraiment.
Elle se concentra sur les immenses baies vitrées qui donnaient sur la vallée encore endormie. Elle passa le chiffon microfibre avec application, chassant la moindre trace de buée. Elle aimait ce moment, quand la maison était encore endormie, et qu'elle pouvait s'imaginer, l'espace d'un instant, propriétaire de ce lieu.
Le silence fut brisé par un bruit sourd. Un objet lourd qui tombait. Suivi d'un juron étouffé, rauque et masculin.
Léa s'immobilisa, le chiffon suspendu dans le vide. Son cœur rata un battement, puis se mit à tambouriner violemment contre ses côtes.
La maison était censée être vide.
Elle tourna lentement la tête vers le couloir attenant, celui qui menait à l'aile nord, la partie interdite de la maison. Et là, figé à l'angle du mur, dans la pénombre, il était planté.
Vingt-six ans, à peine deux de plus qu’elle, mais dégageant une autorité presque animale. Il portait une chemise noire aux manches retroussées, révélant des avants-bras sculptés et des tatouages sombres.
Ses yeux. C’étaient toujours ses yeux. D'un noir d'encre, totalement vides de chaleur, ils se posèrent sur elle avec une intensité lourde, presque palpable. Un regard de prédateur qui n'a pas besoin de parler pour signifier à sa proie qu'elle est cernée.
Léa sentit un frisson glacial parcourir sa nuque, mais elle refusa de baisser les yeux. Elle redressa le menton, décidée à ne pas montrer sa peur.
Mais alors qu'elle s'attendait à ce qu'il lui ordonne de déguerpir ou de baisser les yeux, un détail la stoppa net. Au milieu de ce visage dur, fermé par une mâchoire tendue, un coin de sa bouche venait de s'arquer.
Il esquissa un sourire.
Un sourire en coin, lent, obscur, qui n'avait rien d'un amusement. C'était le sourire d'un homme qui venait de réaliser qu'il tenait enfin ce qu'il cherchait.








