Celle qui n'a Rien
Trois mois avaient passé depuis la chute de l'Architecte, et la ville avait fini par retrouver un rythme presque normal, ignorante comme toujours de tout ce qui se jouait dans son ombre.
Pour Grâce, en revanche, plus rien n'était tout à fait pareil.
Entre les entraînements réguliers, les missions de terrain et les séances d'évaluation que la Chambre insistait pour organiser presque chaque semaine, sa vie ressemblait de moins en moins à celle d'une lycéenne ordinaire.
— Tu as l'air ailleurs, remarqua David alors qu'ils marchaient côte à côte dans les couloirs de la Chambre, main dans la main, un geste devenu si naturel entre eux qu'aucun des deux n'y prêtait plus vraiment attention.
— Je pensais juste à Ylona.
— Elle va bien, non ?
— Physiquement, oui. Mais je sens bien qu'un truc la ronge depuis quelques semaines.
Ils retrouvèrent justement Ylona un peu plus tard ce jour là, attablée avec eux à la petite cafétéria improvisée que la Chambre avait fini par installer pour son personnel plus jeune. Elle souriait, comme toujours, plaisantait, comme toujours, mais Grâce, qui la connaissait mieux que quiconque, percevait la fissure derrière le sourire.
— Alors, cette nouvelle mission avec Dolvaline, ça donne quoi, demanda Ylona en piquant dans son plateau repas.
— Rien de bien excitant. Une Faille mineure, deux créatures, rien qu'on n'ait pas déjà géré cent fois, répondit David.
— Tu dis ça comme si c'était banal de combattre des monstres venus d'un autre monde.
— Ça finit presque par l'être, avoua Grâce avec un petit rire.
Ylona hocha la tête, son sourire s'effaçant l'espace d'une seconde avant de revenir, un peu trop vite, un peu trop forcé.
— J'aimerais bien savoir ce que ça fait, dit elle finalement, la voix plus basse. Vous en parlez comme d'un truc du quotidien, et moi je suis toujours là, à côté, à faire du soutien logistique.
— Ylona...
— Non, laisse moi finir. Je ne me plains pas, vraiment. Je suis fière de ce que vous faites, tous les deux. Mais parfois, j'ai l'impression d'être la seule à ne rien apporter d'autre que des cafés et de la bonne humeur.
David échangea un regard avec Grâce, visiblement mal à l'aise face à une conversation qu'il ne savait pas trop comment aborder.
— Ta bonne humeur nous a sauvés plus souvent que tu ne le crois, dit il finalement, avec une sincérité qui sembla toucher Ylona plus qu'elle ne s'y attendait.
— C'est gentil, David. Mais ce n'est pas pareil, et tu le sais.
Un silence s'installa, pas hostile, juste chargé d'une vérité que personne n'osait vraiment développer davantage.
— Est ce que Marchal a déjà expliqué pourquoi certaines personnes développent un Reflet et pas d'autres, demanda finalement Ylona.
— Pas vraiment, répondit Grâce. Elle dit que ça dépend d'un choc émotionnel suffisamment fort, mais que personne ne comprend vraiment pourquoi ça arrive à certains et pas à d'autres.
— Alors peut être que ça ne m'arrivera jamais.
— Ou peut être que ton moment n'est simplement pas encore venu, tenta Grâce en posant une main sur celle de son amie.
Ylona lui offrit un sourire un peu plus sincère cette fois, sans pour autant effacer complètement la tristesse qui persistait au fond de ses yeux.
Plus tard dans la soirée, alors que Grâce et David profitaient d'un moment tranquille sur leur toit habituel, Grâce ne parvenait toujours pas à chasser cette conversation de son esprit.
— Je m'inquiète pour elle, dit elle en s'appuyant contre l'épaule de David.
— Je sais. Moi aussi, un peu.
— J'ai l'impression qu'elle se sent laissée derrière, alors qu'elle a toujours été celle qui nous portait, toi et moi, sans qu'on lui demande jamais rien en retour.
David resta silencieux un moment, pensif.
— Peut être que la Chambre pourrait lui trouver un vrai rôle. Pas juste du soutien logistique.
— Peut être, oui.
Ils restèrent un long moment silencieux, regardant la ville scintiller sous eux, loin de se douter que l'univers, lui, avait déjà commencé à répondre différemment à la question d'Ylona, et que la réponse allait arriver bien plus tôt, et bien plus violemment, que n'importe lequel d'entre eux ne l'aurait imaginé.
Car cette nuit là, à l'autre bout de la ville, dans un quartier qu'Ylona ne connaissait que pour y avoir accompagné Grâce une ou deux fois, l'air commença lui aussi à changer, une pression familière et invisible se posant lentement sur les épaules d'un jeune homme qu'elle n'avait encore jamais rencontré.
~ À suivre — Chapitre 2 : Double Éveil ~
Note d'auteur : ce chapitre pose le vrai point de départ du tome 2, le sentiment d'Ylona d'être laissée pour compte face à ses proches. Le chapitre suivant répondra directement à cette question, de la façon la plus inattendue qui soit.








