Chapitre I : Agnès, l'an du grand hiver
L'an 1620, dans le pays de Roannes, l'hiver dura sept mois, et la famine dura huit.
On mangea les chevaux, puis les chiens, puis les graines qu'on gardait pour les semailles. Le village de Fontcroix, treize familles agrippées au flanc d'une colline pelée, regarda mourir ses vieillards d'abord, ses enfants ensuite, avec cette lenteur atroce des famines qui ne tuent jamais assez vite pour qu'on cesse d'espérer.
Agnès Verrières avait dix-sept ans. Elle avait les mains d'une fille qui avait filé la laine depuis l'âge de cinq ans, et un père, Mathurin, marguillier de la paroisse, qui priait deux fois plus fort depuis que le prêtre était mort de faim en bénissant le pain qu'il n'y avait plus.
Un soir de janvier, un homme frappa à leur porte.
Il portait un manteau de fourrure sombre, trop propre pour la saison, et il se tenait avec une immobilité étrange, comme quelqu'un qui n'a jamais eu froid de sa vie et qui a dû l'apprendre en regardant les autres. On ne voyait pas son visage : une écharpe, remontée haut, un chapeau, rabattu bas, et entre les deux, rien qu'une ombre plus dense que la nuit derrière lui.
« Je cherche un repas, dit-il, et un lit. Je paie bien. »
Mathurin n'avait ni repas ni lit à offrir. Il le lui dit, avec la honte des hommes qui ont toujours su recevoir.
« Alors je paierai autrement », dit l'inconnu.
Il posa sur la table une bourse de cuir noir. Elle tinta comme dix bourses.
« Il y a là de quoi nourrir votre village jusqu'au printemps. Achetez du grain à la ville, achetez du bétail, je ne veux rien savoir de la manière. Je demande une seule chose en échange. »
Il tourna la tête, lentement, vers Agnès, qui filait près du feu et qui, pour la première fois de la soirée, sentit un frisson qui ne devait rien au froid.
« Votre fille. Je l'épouse ce printemps, à la première fleur. Elle partira avec moi un an et un jour. Après quoi, si elle le souhaite, elle reviendra, libre, et le village n'aura plus jamais faim tant que durera sa lignée. »
Mathurin refusa d'abord. Il refusa avec la dignité d'un père, puis avec la colère d'un homme affamé, puis, le lendemain, en regardant sa cadette, cinq ans, incapable de se lever de sa paillasse, il ne refusa plus.
Agnès ne dit rien. Elle avait entendu, par la porte mal jointe, chaque mot de la négociation. Elle regarda sa petite sœur, ses joues creuses, ses yeux trop grands, et elle sut qu'elle n'aurait jamais vraiment eu le choix, quoi qu'elle décidât ce soir-là.
« J'accepte », dit-elle, le lendemain, à l'inconnu qui n'était pas reparti, qui semblait, en fait, ne jamais dormir, ni manger, ni bouger, assis près de la fenêtre à regarder tomber la neige comme on regarde un spectacle qu'on connaît déjà.
Il inclina la tête.
« Vous avez bien fait. On ne me refuse jamais deux fois. »
Elle ne comprit qu'après ce qu'il avait voulu dire.
La bourse tint ses promesses. On acheta du grain, du bétail, des semences ; le village survécut, puis prospéra, d'une prospérité si soudaine que les villages voisins en parlèrent longtemps, sans jamais deviner son prix.
Agnès, elle, passa l'hiver à observer son fiancé.
Il venait chaque soir, s'asseyait près du feu, et parlait avec une politesse ancienne, choisie, comme un homme qui aurait appris la conversation dans des livres plutôt qu'auprès d'autres hommes. Il ne mangeait jamais devant elle. Il ne retirait jamais son écharpe. Une fois, pourtant, une bûche roula hors de l'âtre, et il la repoussa du pied, trop vite, d'un geste que nulle main humaine n'aurait pu suivre.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle un soir, n'y tenant plus.
« Un mari, dit-il. Bientôt. »
« Ce n'est pas une réponse. »
Il tourna la tête vers elle, et bien qu'elle ne pût voir ses yeux, elle sentit un regard, appuyé, presque curieux.
« Vous êtes la première à demander. D'ordinaire, on me remercie, et on détourne les yeux. »
« Je ne suis pas d'ordinaire. »
Un son sortit de lui, qu'elle mit un instant à reconnaître : un rire, sec, presque rouillé, comme un mécanisme qu'on n'avait pas actionné depuis longtemps.
« Non, dit-il. Je ne crois pas que vous le soyez. »
Les noces eurent lieu à la première fleur, comme promis, dans la chapelle du village, sous un prêtre venu de la ville voisine, qui bénit l'union en évitant soigneusement de regarder le marié.
Agnès porta une robe reprisée dix fois, faute de mieux, et une broche d'argent en forme de rose, seul bijou de sa mère morte, épinglée au col.
Le marié, lui, portait un masque, cette fois, pour la cérémonie : un visage de porcelaine blanche, aux traits parfaitement lisses, sans expression, qui donna à toute l'assemblée l'impression fugace d'épouser une statue plutôt qu'un homme.
« Je prends cette femme, dit-il, quand vint son tour, d'une voix qui semblait sortir de très loin derrière le masque. Pour un an et un jour. Et ce qu'elle apprendra de moi durant ce temps, elle seule en décidera l'usage. »
Le prêtre, qui n'avait jamais entendu pareille formule, la répéta pourtant sans oser la corriger.
Agnès crut, sur le moment, que cette dernière phrase n'était qu'une politesse de plus.
Elle se trompait.
Ils partirent le soir même, à pied, dans la direction des collines, et le village entier les regarda s'éloigner sans qu'un seul homme n'ose les suivre au-delà de la dernière maison.
La nuit tombait. Agnès marchait à côté de son mari, dans le froid encore vif, et elle remarqua, pour la première fois, que ses pas à lui ne laissaient aucune trace dans la neige.
« Où m'emmenez-vous ? demanda-t-elle.
— Là où j'emmène toujours mes épouses.
— Combien en avez-vous eu ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Quand il le fit, sa voix avait perdu un peu de sa politesse ancienne, comme si la question l'avait, pour une fois, réellement touché.
« Aucune n'est jamais revenue poser cette question deux fois, dit-il. Vous êtes la première. »
Ils marchèrent encore, en silence, jusqu'à ce que les collines s'effacent derrière un mur de brume qu'aucune carte ne mentionnait.
« Retenez ceci, Agnès Verrières, dit-il enfin, alors que la brume les avalait tout entiers. Je ne mens jamais sur ce que je promets. Je choisis seulement très soigneusement ce que je promets de dire. »
Elle serra, sous son manteau, la broche en forme de rose épinglée à son col, comme on serre la seule chose au monde qu'on soit certaine d'avoir apportée soi-même.
Elle ne savait pas encore que c'était elle qui, dans un siècle qu'elle ne verrait jamais, referait surface entre les mains d'une inconnue de son sang.
Elle ne savait pas non plus qu'elle ne reverrait jamais Fontcroix.
La brume se referma derrière eux, et il n'y eut plus, sur la neige, que les traces de pas d'une seule personne.








