Chapitre 1
Ce roman se lit à plusieurs voix. Ninon raconte ce qu’elle vit, Fred et Caro ce qu’ils voient d’elle et d’eux-mêmes. Chaque chapitre porte le nom de celui ou celle qui parle. Il arrive que la même nuit soit racontée deux voir trois fois : ce n’est pas une erreur, c’est le jeu.
— Ninon
J’ai sonné alors que j’avais déjà le code.
C’est idiot. Caro me l’avait envoyé la veille, avec l’étage, le nom sur la boîte aux lettres, un à tout à l’heure et un sourire en visio un peu trop large. J’aurais pu entrer. J’ai sonné. Aux Herbiers, on n’entre pas chez les gens comme si c’était déjà chez soi.
Le sac de sport tirait mon épaule vers le bas. Des serviettes, parce que maman avait peur qu’on n’en trouve pas, à Paris, à vingt-quatre ans, comme si j’allais en camp scout. Dans l’autre sac, mon carnet à spirale, celui aux pages un peu gondolées, et le gros classeur des annales pour le concours. Papa avait tapoté dessus en le posant sur la table : « Cette fois, tu es sûre de toi ? » Ce n’était pas méchant. C’était juste la troisième fois qu’il posait la question depuis deux ans.
La porte s’est ouverte avant que j’aie le temps de me trouver une phrase.
Caro. T-shirt, pieds nus, cheveux relevés. Elle m’a prise contre elle une seconde — un parfum propre, un peu cher — et elle a dit enfin comme si je venais de la pièce d’à côté, pas de l’autre bout de la France.
— Tu as trouvé facilement ?
— Oui. Enfin non. Le boulevard, au début.
— Tout le monde se trompe. Entre. Tu es toute jolie.
Derrière elle, l’appartement était trop grand pour ce que j’avais calculé. Parquet. Lumière de fin d’après-midi. Cuisine ouverte. Des dessins sous un aimant. Un plat sur la console, déjà, pour les clés.
Fred est arrivé de la pièce du fond. Salut Ninon. Il m’a serré la main et a pris le sac de sport sans demander si c’était lourd. Je me souviens de ses mains plus que de son visage, ce jour-là. Polies. Rien d’autre. Un homme qui porte un sac.
— La chambre est au bout du couloir en face de la notre, a dit Caro. Sur la cour. C’est plus calme. Enfin, calme à Paris. On entend un peu les voisins quand ils laissent la fenêtre ouverte mais ça va.
J’ai hoché la tête comme si je savais ce que ça voulait dire.
J’avais voyagé en train.
Nantes, le hall, les gens qui courent sans en avoir l’air. J’avais mis le sweat de Théo dès Angers. Je lui envoyais une message : « Je suis dans le train » . Il avait répondu « ok courage » et un cœur, un seul, le même depuis des années.
J’ai regardé la Loire sans la voir.
Sur la tablette, un magazine people acheté au présentoir, après les sandwiches. Une actrice, une photo volée, un mariage, une rupture. Les mêmes visages qu’à la caisse de l’Intermarché, en plus grand. Je tournais les pages pour que ça tourne. Une robe. Un bateau. Une légende : ils ne se cachent plus. J’ai refermé. J’ai rouvert. Ce n’était pas pour lire. C’était pour ne pas penser à une chambre que je n’avais vue qu’en visio, à un couple qui souriait trop bien, à un loyer que je n’aurais pas pu payer.
J’avais dessiné pendant tout le trajet : une femme endormie contre la vitre, un enfant qui comptait les poteaux électriques, mes propres mains sur mes genoux, que je n’arrivais jamais à réussir. Depuis Angers, j’avais arrêté de dessiner et je regardais la Loire sans la voir.
Vingt-quatre ans, et je recommençais tout. Trois ans de fac d’histoire, une licence dans un tiroir, un mémoire à moitié fini sur je ne sais plus quel peintre flamand, et puis un jour dans une salle du Louvre, devant un Vermeer, j’avais pleuré sans raison précise, et j’avais compris que je m’étais trompée de porte d’entrée. J’avais quitté la fac. J’avais bossé un an dans une librairie pour payer la prépa au concours. Ce n’était pas un caprice, même si à la maison, on avait mis du temps à le croire.
« Cette fois, tu es sûre de toi ? » Oui, papa. Cette fois, oui.
Gratuit contre le mercredi, et parfois le soir. « Ce n’est pas un job, c’était de l’entraide », avait dit Caro à l’écran. J’avais dit oui trop vite. Le calcul m’avait fait mal au ventre : la prépa au Louvre coûtait cher, un studio à Paris coûtait plus cher encore, et je n’avais plus l’âge de demander à mes parents de continuer à payer pour une fille qui s’était déjà trompée une fois.
Montparnasse. Le mauvais sens, puis le bon. Pierre de taille, troisième étage. Et moi qui sonne.
Ma nouvelle chambre pour au moins un an, trois mètres sur quatre, à vue de nez. Un lit une place tout neuf. Une fenêtre trop propre. Une armoire dont je n’utiliserais qu’une porte. Un bureau trop vide, déjà, avec une lampe.
— Tu as tes toilettes juste à côté, a dit Caro. Douche quand tu veux. Tu manges avec nous si tu veux. Tu ne manges pas avec nous si tu veux. On n’est pas une pension.
Elle a souri.
— Le petit est chez sa grand-mère ce soir. Léo. Tu le verras demain. Il est facile.
Facile. Comme un appareil qui ne tombe pas en panne. J’ai pensé à mes frères. Rien n’est facile. J’ai dit : d’accord.
Fred est resté sur le seuil.
— Tu as faim ?
— Non. Merci.
J’avais faim. Je ne savais pas encore où poser mes mains dans leur cuisine. Merci, déjà. Merci pour le sac, merci pour la chambre, merci pour l’hébergement gratuit. Je me suis entendue empiler les mercis comme on empile les assiettes pour qu’elles ne tombent pas.
— Les règles, a dit Caro, en tapotant le chambranle. Il n’y en a presque pas. Tu préviens si tu rentres tard. On prévient si on rentre tard. Le mercredi toute la journée c’est toi, sauf si on dit autrement. Wifi sur le frigo. Et… fais comme chez toi.
J’ai souri. Le sourire des filles sages.
Chez moi, on ferme les portes. Chez moi, on n’écrit pas le wifi sur le frigo. Chez moi, fais comme chez toi veut dire : n’oublie pas que tu es invitée.
— D’accord, ai-je dit.
Fred a posé le sac au pied du lit.
— Si quelque chose manque, tu le dis. On n’est pas des lecteurs de pensées.
Un peu d’ironie, chez lui, très légère.
Ils m’ont laissée.
J’ai fermé la porte. Doucement. Comme on ferme la porte chez moi.
Je me suis assise au bord du lit. Le magazine dépassait du sac à dos, encore ouvert sur la robe. Je l’ai sorti. Je l’ai posé face contre le bureau.
À maman : Bien arrivée. Ils sont super gentils. La chambre est bien.
À Théo : Je suis là.
Il a appelé deux minutes plus tard. Fond sonore d’une télé. Elle est comment. Ils sont comment. Bien. Bien. La voix du pays dans une cour parisienne, c’est bizarre : trop proche, trop loin.
— Je t’aime.
— Moi aussi.
Après, le silence de l’appartement. Pas tout à fait un silence. Une chasse d’eau quelque part. Des pas. La vie d’un couple qui n’a pas à chuchoter pour une fille de vingt-quatre ans qu’ils viennent d’installer au fond de leur appartement.
J’ai défait mon sac, rangé mes affaires. J’ai aligné les stylos, les feutres et mes crayons sur le bureau, sorti mon ordinateur. Mon carnet de croquis. Les cours n’avaient pas commencé. J’étais une fille qui attendait d’être étudiante, dans une chambre qui n’était pas à elle, avec un sweat trop large et une faim que j’avais niée.
Le soir, j’ai entendu Caro et Fred dans la cuisine. Pas les mots. Le ton. Un couple. Un vrai.
Je me suis dit : je ne ferai pas de bruit.
Je me suis dit : je garderai cette chambre.
Je me suis dit : demain je dirai encore merci, et ça suffira.
Dans la cour, un voisin a rentré des chaises. J’ai éteint. Le plafond était trop blanc. Aux Herbiers le plafond de ma chambre a une fissure que je connais par cœur. Ici, rien à suivre des yeux.
Puis on a tapé à la porte.
— C’est Fred. On dîne dans cinq minutes. Caro a fait trop de gratin de pâtes, tu nous rendrais service.








