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Je hais l'occasion

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Summary

"Je hais l’occasion" est le monologue d’un homme qui déteste tout ce qui a déjà vécu : les objets usés, les souvenirs des autres, les vies en seconde main. Une diatribe féroce contre la brocante, le recyclage et cette étrange manie de donner une seconde chance aux choses. Jusqu’à ce que l’on comprenne que ce qu’il refuse vraiment n’est peut-être pas l’occasion, mais ce qu’elle dit de lui-même.

Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
13+

Je hais l'occasion

Je hais l’occasion.

La seconde main, le réemploi, le reconditionné — autant de mots creux, forgés par une époque malade d’impuissance et masquée sous de grands airs de vertu.

On nous vend la relique comme un salut, la vétusté comme une conscience, et l’usure comme un art de vivre.

Mais la vérité est bien plus triviale : l’occasion n’est jamais qu’une déchéance consentie, un renoncement paré des loques de la modernité et des hardes de la responsabilité.

Tout ce qui a servi porte déjà l’empreinte du vieux.

Tout ce qui a été utilisé porte la griffe irrémédiable du passé.

Un objet usagé n’est pas un objet chargé d’âme ; c’est un objet mutilé par l’existence d’un autre.

Il porte sur lui la fatigue des corps anonymes qui l’ont manipulé, le souffle invisible de poumons inconnus, le sébum de mains oubliées, les rayures légères ou profondes laissées par la maladresse de propriétaires éphémères.

Un meuble d’occasion conserve le pli des habitudes d’un inconnu ; un vêtement de seconde main garde en filigrane le spectre d’une posture qui n’est pas la nôtre.

C’est une promiscuité spectrale et forcée avec des fantômes difformes et laids.

Pourquoi devrions-nous vivre au milieu des détritus du quotidien d’autrui ?

Pourquoi faudrait-il célébrer ce voyeurisme matérialiste où l’on s’entoure des restes de vies rangées au débarras ?

De la virginité du neuf, l’occasion a beau essayer de briller pour y ressembler : il n’est qu’une pâle copie érigée sur une pureté désormais passée.

On polie le cuir râpé, on repeint la coque fendue, on change la batterie fatiguée d’un téléphone reconditionné, et l’on essaie de nous faire croire au miracle de la résurrection.

Quelle imposture !

Ce bricolage cosmétique ne trompe que ceux qui veulent bien l’être.

L’objet réparé reste un infirme méprisé par le temps.

On a colmaté ses brèches, ajusté ses coutures, nettoyé ses circuits, mais le vice originel demeure : il a déjà vécu.

Sa première étincelle a été consommée par un autre.

Il a connu son heure de gloire, son déballage inaugural, cette seconde sacrée où le plastique craque sous les doigts et où la matière exhale son parfum brut, intouché, absolu.

Ce que l’on rachète d’occasion, ce n’est que la dépouille d’un enthousiasme effacé, un cadavre mécanique ou esthétique à qui l’on essaie d’injecter un peu de courant pour faire illusion.

Je n’aime pas les brocanteurs, souvent marchands de malheur, toujours d’avides profiteurs.

Voyez-les s’activer dans la pénombre de leurs échoppes encombrées ou sur les tréteaux des marchés aux puces, ces vautours du souvenir.

Ils se présentent en passeurs de mémoire, en amoureux du beau geste, en esthètes de la patine.

Il n’en est rien.

Ce sont des cyniques qui font commerce de la ruine et du deuil.

Le brocanteur ne crée rien, n’invente rien, ne prend aucun risque industriel ou artistique.

Il attend.

Il attend la faillite d’une famille, le décès d’un vieillard, le divorce qui pousse à vider un appartement à la hâte.

Il s’engouffre dans les successions douloureuses, rachetant pour une poignée de centimes les souvenirs d’une vie entière, pour les revendre dix fois plus cher à des bourgeois en mal d’authenticité théâtrale.

Leur business model repose sur la perte des autres.

Ils flairent l’odeur du meuble abandonné comme d’autres la chair fraîche.

Avec leur bagou mielleux et leur œil calculateur, ils transforment la nostalgie en marge brute et la décrépitude en marchandise de luxe.

Rien n’est plus antipathique que cette rapacité travestie en poésie du temps qui passe.

Ils ne vendent pas de la mémoire ; ils exploitent les décombres.

Et si l’on me parle de l’art des siècles passés, je ne lui reconnais que l’avoir de l’histoire.

On m’opposera les musées, les cathédrales, les commodes estampillées, la peinture des maîtres, le marbre taillé par les anciens.

On voudrait confondre l’Histoire avec le marché aux puces, et le patrimoine avec la brocante.

Clarifions la nuance : qu’un tableau du XVIIe siècle traverse les âges et parvienne jusqu’à nous est un fait historique, une trace documentaire, une archive matérielle.

Mais son intérêt réside dans ce qu’il raconte de son époque, non dans son état d’usure.

Une toile craquelée n’est pas plus belle parce qu’elle est craquelée ; elle l’est malgré ses craquelures.

Les hommes du Grand Siècle n’admiraient pas le patiné ni la dorure écaillée : ils voulaient l’or le plus vif, la pierre la plus lisse, le marbre le plus étincelant.

L’admiration béate pour les ruines et les objets décatis est une névrose récente, une coquetterie de civilisation fatiguée qui ne sait plus rien produire de grand et qui se réfugie dans le culte des restes.

L’art du passé nous renseigne sur ce qui a été, mais il ne saurait remplacer l’élan vital de la création présente.

Révérer l’ancien uniquement parce qu’il est ancien est un aveu de faiblesse intellectuelle.

Rien ne brille plus que le joyau neuf.

Il aveugle les envieux et ne perd de sa valeur qu’aux yeux de médiocres radins qui se perdent dans leurs économies.

Le neuf possède une dimension métaphysique que l’occasion ne connaîtra jamais : la puissance du commencement.

Un objet neuf est une promesse absolue.

Il sort de la matrice industrielle ou de l’atelier de l’artisan sans le moindre passé, sans aucune dette, sans la moindre bavure.

Il est une page blanche offerte à la volonté de son seul et unique propriétaire.

Lorsqu’on brise le scellé d’un objet neuf, on n’achète pas seulement une fonction ou une esthétique ; on achète un privilège rare, celui d’être le premier, l’inaugural, le démiurge de cet objet.

Le joyau neuf dégage une lumière crue, sans concession, une clarté souveraine qui dérange.

Il dérange parce qu’il incarne l’opulence sans complexe, le refus des compromis, la victoire de l’immédiat et de la perfection sur la déchéance progressive des choses.

Face à cette brillance intouchée, les timides et les jaloux détournent le regard.

Ils invoquent alors de grands prétextes moralisateurs ou écologiques pour masquer ce qui n’est bien souvent qu’une mesquine arithmétique.

Car qu’est-ce que le culte moderne de la seconde main, sinon le triomphe de la comptabilité de détail ?

On épluche les annonces, on négocie trois euros sur une table basse défraîchie, on se félicite d’avoir dégoté un vêtement porté dix fois pour la moitié de son prix d’origine.

Quelle tristesse que cette existence passée à calculer les restes.

On prend du temps, de l’énergie et de la fierté à devenir le comptable de sa propre médiocrité.

On préfère posséder cinq objets fatigués et bancals plutôt qu’un seul objet parfait, pur, immaculé.

Cette obsession de l’économie à tout prix rétrécit l’esprit, asphyxie l’audace et transforme le rapport au monde en une brocante permanente où tout se discute, tout s’achète au rabais, et où plus rien n’a de valeur réelle parce que plus rien n’est absolu.

Rien ne remplace la sensation du parfait assemblage sorti d’usine, du tissu qui n’a jamais épousé d’autre forme que la nôtre, de la mécanique dont chaque engrenage tourne pour la toute première fois sous nos yeux.

Le neuf est l’affirmation du présent contre le poids mort du passé.

Il est le refus de la dégradation, le choix délibéré de la beauté intacte face au délabrement universel.

Laissez aux marchands de nostalgie leurs stocks de souvenirs jaunis et leurs meubles vermoulus.

Laissez aux comptables de l’existence leurs menues économies faites sur les dépouilles d’autrui.

La vraie grandeur, la vraie beauté, c’est l’éclat sans tache du premier jour.

Je n’ai plus rien ou presque.

J’ai tout vendu à des médiocres qui sont mille fois plus riche.

J’ai encore plus que l’essentiel dont je me débarrasse trop lentement.

Car il y a pire déchéance qu’aimer l’occasion : c’est désirer le neuf auquel on ne peut accéder.

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