Chapitre 1 - La belle..
Chapitre 1 – La belle …
Kay
Assise derrière mon volant, je fixe le bâtiment qui me fait face. Un bouge miteux, affublé d’une enseigne lumineuse projetant un halo rouge criard, en alternance avec la silhouette d’une femme dénudée, esquissée par une torsade de néon jaune. Tout sauf élégant. C’était déjà moche avant que je parte, ça ne s’est pas amélioré depuis ! Le poids des années a défraîchi l’endroit, lui ajoutant cette petite touche de glauque propre aux lieux de perdition.
Le nombre de Harley garées devant l’établissement m’impressionne. En dépit de la pluie, j’en compte plus de 30. Le club se porte bien, mais il n’est pas impossible que d’autres chapitres[1] soient là ce soir. Je sais d’après les infos glanées sur internet, que les Sinners’ sons ne sont plus un petit club de province. Et s’ils n’ont jamais été des enfants de chœur, ils sont maintenant à ranger dans la catégorie des fils de putes !
Et dire qu’il va falloir que je rentre dans ce bar…
Mon Dieu ! Toutes ses années à essayer d’escamoter tout ça, à abandonner cette partie de ma vie dans le passé, loin derrière moi. Le Montana, le froid, la neige, Skillet City et… lui ! Enfin, presque. Parce qu’il m’a laissé un sacré souvenir… Un souvenir du genre impossible à oublier. Tout en détachant ma ceinture, j’en arrive toujours à la même conclusion. Je n’ai pas le choix. Celui que je cherche se trouve dans l’arrière-salle du Deyton’s, à la croisée des routes 169 et 27, aux portes de Skillet, la ville que j’ai fuie autrefois. Le Deyton’s, hier repère de contrebandiers et de pauvres filles, aujourd’hui siège du Club des Sinners’ sons.
Bref, le meilleur endroit pour rencontrer leur président !
Je claque la portière de ma voiture de location et avec une assurance que je ne possède absolument pas, m’avance jusqu’à la porte. Les prospects chargés de surveiller le parking me regardent passer avec un mélange de curiosité et d’incompréhension qui serait presque comique si je ne risquais pas ma vie à chaque pas. Je suis à quelques centimètres du battant quand une haute silhouette tout en muscles et en cuir me barre la route.
— Je peux faire quelque chose pour vous ?
Oui, te pousser et me laisser entrer ! Les mots me brûlent la gorge, mais je garde un silence prudent.
— C’est pas tellement un endroit pour vous… m’dame.
Je lève la tête et prends le temps d’observer les traits de celui qui, par sa taille, me surplombe de vingt bons centimètres. Il est jeune, musclé, mignon et… perplexe. Il fait trop sombre pour que je distingue bien la couleur de ses yeux, mais je parie qu’ils sont bleu translucide. Car le blond, presque blanc, de ses cheveux me renvoie immédiatement à une personne que j’ai bien connue. Kristy Sovensen. Ma meilleure amie au lycée. Elle avait des origines norvégiennes et un visage d’une incomparable beauté. C’était une fille adorable, toujours joyeuse et une bonne élève. Qui a abandonné les cours l’année où Bayron… merde, je ne me rappelle plus son nom de famille ! Peu importe, Bayron je-sais-plus-qui l’a mise enceinte. Elle a quitté l’école et accouché d’un joli petit bébé. Je me souviens d’être allé la voir après la naissance de… Erik ! Ça me revient maintenant. Entre-temps, Bayron avait foutu le camp, la laissant avec son môme à élever. Elle avait l’air si triste ce jour-là, Kristy. Toute sa joie de vivre avait disparu. Elle se retrouvait coincée chez ses parents avec un mioche et aucune perspective. En attendant, bébé Erik a bien profité. C’est devenu un solide gaillard.
— Bonsoir, Erik. Pour être honnête, si je pouvais être ailleurs, j’en serais très heureuse. Mais je dois voir Lawrence.
Le gamin me dévisage abasourdi et je n’arrive pas à déterminer si c’est parce que je connais son prénom ou si c’est parce que j’ai appelé son président par le sien !
— Le près’… Euh attendez, on peut pas rencontrer le près’ comme ça.
Je soupire, ma patience mise à rude épreuve par ce grand benêt qui se demande quand et comment il a basculé dans une dimension parallèle. D’un autre côté, une nana qui pourrait être sa mère, fringuée comme une preppy de la cote Est qui exige de voir Lawrence Preacher, le big boss du MC, un lugubre soir de novembre, ça a de quoi surprendre !
— Je crois bien que si, dis-je en le contournant, en tout cas, moi, je le dois.
Le gosse est tellement éberlué par mon attitude qu’il ne réagit même pas quand je pousse la porte. Une bouffée âcre de fumée de cigarettes, d’odeur de graillon, de sueur et de relent d’essence agresse mes narines. J’essaie de ne pas faire cas de la semelle de mes bottines collant à chaque pas ni des regards peu amènes qui se posent sur moi au fur et à mesure que j’avance dans le bar. Mais ce qui me déstabilise le plus, c’est le bruit des conversations qui s’estompent sur mon passage. Et quand j’arrive enfin à l’antique canapé en cuir marron, à part le solo de guitare rock qui hurle dans les amplis, c’est le silence complet. Ça n’a pas tellement d’importance puisque celui que je cherche est là, juste devant moi. Accompagné de deux jolis culs à peine majeurs, j’en mettrais ma tête à couper. La blonde peroxydée à sa gauche me scrute comme si j’étais un déchet et la pseudo-rousse de l’autre côté à ce petit sourire condescendant de la jeune louve face à la vieille matriarche de la meute à deux doigts de crever.
Quant à Law… Il n’a pas tellement changé. Hélas pour moi ! Il est juste devenu plus… homme. Plus baraqué, plus marqué, plus… dangereux. Ces bras sont maintenant entièrement recouverts d’encre. Des motifs géométriques exclusivement. Il a gardé son goût pour les tatouages tribaux. Pour le reste, et en dépit de ses tempes brunes striées de blanc, le vert hypnotique de ses iris est toujours aussi intense, et sa fossette au menton, toujours aussi craquante. D’ailleurs après la demi-seconde de surprise qui a éclairé son regard, un petit sourire dégoulinant de mépris vient ourler sa bouche sexy. Il me détaille de pied en cap avant de faire glisser son pouce le long de sa lèvre inférieure et de laisser échapper un rire bourré de mesquinerie.
— Tiens, tiens, tiens… une revenante.
— Bonsoir Law, je réponds occultant le sarcasme de sa voix.
En attendant son surnom, il se tend et son rictus s’efface.
— Il y a un bail que tu as perdu le droit de m’appeler comme ça. Et il y a un bail que tu as aussi perdu le droit de foutre les pieds ici.
Espèce de connard prétentieux ! Comme lors de notre première rencontre, ma main me démange. Je rêve de la voir s’écraser sur sa joue. Comme si j’avais envie d’être ici ! Quand je vivais encore à Skillet, je ne suis venue au Deyton’s qu’une seule et unique fois. Un grand moment de solitude ! Tous les bikers me dévisageaient comme si j’avais deux têtes et quatre bras. Silas Preacher, le père de Law et président du MC à l’époque m’a tout simplement foutue à la porte après avoir tancé son fils devant tous les présents. A l’époque, ça m’avait valu une nouvelle prise de bec avec Hudson Russel, le meilleur ami de Law. D’après lui, j’avais humilié son « frère » comme il adorait l’appeler et je n’étais qu’une petite salope de pimbêche » qui ne rêvait « que de se la faire mettre par un motard ». Un amour ce type ! Alors penser que j’apprécie de trainer mes Jimmy Choo dans ce trou à rat, je le vis comme une insulte. Mais je ravale ma colère pour le bien du seul homme de ma vie. Celui que je me suis juré de protéger.
— Qu’est-ce que tu veux ? s’agace Law sur un ton où perce la haine. Ne va pas me dire que ma queue te manque ? Depuis le temps, j’imagine que t’as dû en sucer un paquet d’autres !
Un éclat de rire grossier secoue la salle. Je retiens un soupir exaspéré. Le cul, le sexe, la baise, Law connaît parfaitement tous ces sujets. C’est d’ailleurs les seuls qu’il maîtrise. Enfin non, pas exactement. Il y a aussi le mensonge, la haine et la violence.
— Elle a perdu sa langue la vieille bourge ? demande la blonde en me gratifiant d’un regard mauvais.
Ah oui ! Mes vêtements…
J’ai pourtant fourni un bel effort. Jean brut, chemisier crème, pull en cachemire gris, bottine noire, mon uniforme le plus décontracté. Mais à Skillet City, au milieu du cuir, des boots et pour ces demoiselles, du string ficelle, je dénote sérieusement. Mes cheveux bruns veinés de blanc, mes cernes et mes traits tirés n’aident certainement pas non plus. Les cheveux blancs… jusqu’à il y a deux mois, je ne connaissais pas. Pourtant, je croyais avoir eu mon lot de soucis et d’occasions de m’en faire, mais j’étais loin de la vérité. En attendant, Law passe le bras autour du cou de Blondie et l’attire contre lui.
— C’est vrai ça, t’as perdu ta langue, Kay ? Dans mes souvenirs, tu savais bien t’en servir ! T’as oublié ? Pas moi ! J’adorais ta façon de la faire tourner autour de mon gland. Ou quand tu la tirais pour bien lécher ma queue. Et quand tu te mettais à genoux, la bouche grande ouverte, ça me faisait bander grave.
La baise, le sexe, le cul. Décidément… on y revient. Law a toujours été un maître dans ces domaines. Mon maître. Mais j’ai grandi, moi aussi. J’ai appris...
— Non… je n’ai pas oublié. Et je suis même prête à recommencer…
En le fixant droit dans les yeux, je me laisse tomber à ses pieds, la bouche ouverte et la langue tendue.
La baise, le sexe, le cul. Moi aussi, je sais jouer ! A nous deux, Lawrence Preacher.
[1] Les clubs d’envergures nationales sont souvent divisés en unités de la taille d’une ville ou d’un comté ou d’une région appelées chapitre.


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