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La porte entrouverte

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Summary

La vie que mène Saskia à Bruges est monotone et bien rangée, à l'image de son travail administratif pour le musée Groeninge. Lorsqu'un chat des rues apparaît dans la cour intérieure de son immeuble, elle découvre une porte cachée qui va changer son existence.

Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
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13+

Chapitre 1

Et plus tard, un ange entrouvrant les portes

Viendra ranimer, fidèle et joyeux

Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Charles Baudelaire


Elle éteint son ordinateur, se lève, repousse son imposant fauteuil de travail, étire ses épaules. Sa routine de fin de journée !

Elle s’approche de l’étroite fenêtre. Le ciel se fonce déjà d’un bleu sourd, de petites lumières commencent à scintiller, comme un peu au hasard. Son regard glisse sur les façades des maisons ; en face, des bâtiments de quelques étages, en briques, percés de multiples fenêtres. Le sol pavé luit sous la dernière averse. C’est une rue tranquille. Seules une ou deux bicyclettes, appuyées contre les murs, trahissent l’activité de ce quartier du centre. Au bout de la rue, le sommet du beffroi Belfort perce l’horizon.

Bruges, la bruyante, la touristique, commence plus loin.

Ici, c’est la Bruges endormie, secrète, cachant ses vies et ses mystères dans d’antiques bâtiments de briques roses, fanées par le temps.

Elle se retourne avec un soupir, allume quelques lampes. C’est un appartement un peu impersonnel : des meubles modernes mais confortables, un épais tapis, des tables basses où la lumière trace des cercles dorés, une minuscule cuisine, deux petites chambres entre lesquelles se glisse une étroite salle de bain. Tous les murs sont blancs, décorés d’affiches du musée Groeninge, son lieu de travail. Elle ne circule pas dans ses vastes pièces au contact des merveilles qu’elles recèlent, non ; elle œuvre de chez elle, sur ordinateur, pour le service d’administration.

C’est mieux, pense-t-elle parfois, que de comptabiliser des cageots de légumes. Elle apporte à l’art sa toute petite contribution !

Mais elle passe souvent ses journées de repos à flâner près des œuvres qui garnissent les longues galeries : Bosh, Van Eyck, et son préféré, Magritte.

Pour aujourd’hui, c’est terminé. Un grand bain, un rapide en-cas avant le sommeil, s’il est disposé à se montrer !

Dans la salle de bain, elle efface de la main la buée, déposée sur le grand miroir mural. Elle n’est ni jolie ni laide, très ordinaire en fait : de longs cheveux blonds mais ternes et plats, un corps ni rond, ni mince, rien, rien du tout qui pourrait attirer des regards ; un visage trop pâle, une bouche mince un peu triste. Seuls des yeux, très bleus, un regard un peu rêveur, plein d’une sagesse et de résignation, étonnants chez une si jeune femme, illuminent cet aspect un peu terne.

« Merci, Maman ! » soupire-t-elle.

C’est de sa mère, hollandaise, qu’elle tient ce physique un peu banal à son goût ! Le seul cadeau que cette femme, molle et placide, lui a fait, c’est son prénom : Saskia. Elle ne sait toujours pas pourquoi ces deux syllabes pleines de douceur sont son seul « ornement, » son petit bonheur intime. Elle s’était renseignée : Saskia avait été la ravissante et malheureuse épouse de Rembrandt. Au musée d’Anvers, où elle habitait avant, elle avait pu contempler l’un des innombrables portraits que le peintre avait faits de son épouse. Le destin et la courte vie de cette jeune femme au visage rond et doux, son regard mélancolique, l’avaient émue.

Certes, elle avait été aimée, très aimée ; mais les grossesses multiples à problèmes, les enfants morts très petits, et la tuberculose ne lui avaient laissé qu’un très bref et douloureux passage sur cette Terre.

Sur un dernier regard, elle enfile un vaste peignoir. Quelques coups de brosse dans les cheveux, puis elle se dirige vers l’espace pompeusement baptisé « cuisine » par l’agence. Une salade en barquette et un fromage blanc suffiront pour un dîner.


Ce matin, il pleut, comme souvent. Elle est assez satisfaite de ne pas avoir à sortir. Un coup d’œil sur la petite pendule ; elle va devoir bientôt allumer son ordinateur et faire défiler chiffres et fichiers. Cela ne la contrarie pas, elle aime presque cette solitude.

Elle n’a jamais beaucoup apprécié les bavardages, la compagnie de collègues racontant leur vie oh combien passionnante à leurs yeux. Les confidences et les petites trahisons du monde du travail. Elle a déjà donné, et l’expérience fut si éprouvante et douloureuse qu’elle choie maintenant sa solitude. Ici, rien ne la blesse. Elle a changé de ville, n’a pas de souvenirs à Bruges, tout est nouveau : son poste au musée, ce petit appartement. Elle a cru à un miracle, de l’obtenir si facilement ! Plus tard, elle a appris que les anciens locataires avaient été retrouvés morts ! L’appartement avait reçu un coup de neuf et les fantômes ne l’inquiétaient pas !

Sa mère, sur un étonnant coup de tête, avait quitté Anvers pour s’installer avec un « ami » au Costa Rica, pour y tenir une sorte d’hôtel. Un message deux fois dans l’année restait leur seul lien, et c’était aussi bien comme ça. Pas d’attaches, pas de grosses contraintes. Si elle désirait un peu de compagnie, une escapade en centre ville, une visite au musée, lui suffisaient.

Elle se sentait bien, dans cette ville. Le temps semblait s’être arrêté. Elle flânait le long des canaux, choisissant les rares périodes durant lesquelles les touristes ne l’envahissait pas. Il y avait dans son quartier d’étroits cours d’eau, des canard, parfois des cygnes y barbotant, des saules se reflétant dans les eaux noires. Une entêtante odeur d’humidité, de vase aussi, y flottait. Le bruit de l’agitation urbaine se faisait léger. Elle se promenait sur des quais étroits, suivie du seul bruit des oiseaux et de ses pas.

Dans ce havre de paix et de silence, son esprit s’apaisait, se laissant gagner par le calme et la douceur des lieux, un peu hors du temps.


Lundi, retour à la vraie vie ! Après un rapide petit déjeuner, son bureau l’appelle. Durant plusieurs heures, elle est toute à cette machine qu’elle doit nourrir d’informations, de chiffres, de textes.

Parfois, un collègue la sollicite. Elle écoute ses réclamations, ses doléances, cherche des réponses, des solutions.

Petite pause déjeuner : la plupart du temps, elle écoute de la musique, ouvre un livre, termine sa tasse de thé debout devant la fenêtre de la cuisine. Ça n’est pas la plus belle vue, peut s’en faut ! Elle donne sur les fenêtres de l’immeuble en face, tout proche. Plus bas, comme le fond d’un large puits, une petite cour carré, où le concierge range les poubelles et donne parfois un coup de balai. Les murs suintent d’humidité ; la lumière n’y pénètre jamais. Seul vers midi, parfois, un rayon de soleil, plus courageux que les autres, perce brièvement l’obscurité.

Pourtant, aujourd’hui, une surprise l’attend.

Sur les containers bien fermés se tient un chat, très mince, d’un roux foncé de renard. Son étroit museau flaire les couvercles, à l’affût de l’odeur de quelque chose de comestible, sans doute. Il lui manque un gros morceau d’oreille, et elle distingue très, très nettement ses côtes !

Pauvre bête, songe-t-elle, mais comment est-il arrivé là ?

Le concierge, un homme taciturne et revêche, tient la porte qui ouvre sur la cour très soigneusement fermée. Les locataires n’ont pas à y pénétrer : il collecte les sacs dans le sous-sol. Une petite alarme lui signale que son poste la réclame. Un dernier regard à l’animal, et au travail !


Durant les jours qui suivent, elle jette un coup d’œil de temps en temps dans la cour, mais le visiteur ne donne pas signe de vie.

Dimanche matin, il est là, assis près des poubelles. Elle ouvre sa fenêtre ; la mince petite figure tourne vers elle ce qui lui reste d’oreilles, s’orientant vers le bruit. Il ne s’effraie pas, la regarde avec cette indifférence propre aux félins.

Elle ouvre son réfrigérateur, en sort un reste de jambon qu’elle coupe en morceaux dans une soucoupe. Avec un sourire, elle sort de son appartement, se glisse jusqu’au sous-sol.

Aucun bruit, c’est dimanche ; le gardien doit somnoler devant la télévision ! Elle craint un instant que la porte de la cour soit fermée ; mais non. Elle l’ouvre doucement. Il y fait très sombre. Une désagréable odeur, indéfinissable, lui saute au visage. Elle se faufile et referme derrière elle. Elle ne voit pas le chat tout de suite mais, s’approchant, l’aperçoit à demi caché.

Elle veut poser sa soucoupe, mais si le gardien la trouve, il va se poser des questions !

À contre-cœur, elle verse le jambon sur le sol. Le chat ne se montre pas, méfiant. Elle sort, remonte rapidement chez elle, s’approche de la fenêtre, et un grand sourire heureux illumine son visage : le petit bonhomme est sorti de son refuge et avale gloutonnement son cadeau !

D’où vient-il, et comment pénètre-t-il dans cette cour, sans autre issue que la porte du sous-sol ? Un mystère à éclaircir, qui viendra pimenter la rigoureuse ordonnance de son temps.


Quelques jours plus tard, dans la petite épicerie où elle fait quelques achats, elle hésite un peu, puis pose dans son panier un paquet de croquettes pour chat.

Soudain, elle prend conscience de sa grande solitude : nourrir un chat errant est devenu un petit événement !

Elle ne peut en posséder un, les clauses de la copropriété interdisant la possession d’animaux domestiques. Mais si elle reste prudente et discrète, elle pourra voir de temps en temps le petit clandestin, et aussi lui apporter un peu d’aide. Sa vie ne doit pas être si facile ! Reste à découvrir comment il pénètre dans ce lieu clos.

Elle épie le concierge : il s’occupe des poubelles vers dix heures le matin, sauf les samedi et dimanche. Il lui faut trouver le bon créneau pour déposer les croquettes sans alerter les voisins. Pendant midi, des gens peuvent se trouver dans les cuisines, seules fenêtres donnant sur le local. Deux heures, ce serait mieux : le travail a repris, sa visite passera plus facilement inaperçue.

Donc tous les jours, en début d’après-midi, elle se faufile près des poubelles, et dépose derrière un petit tas de nourriture.

Un des récipients ne bouge jamais, en surnombre sans doute ; c’est la cachette idéale, à l’abri du concierge et de la pluie.

Elle constate avec plaisir que ses offrandes disparaissent régulièrement. Mais le chat se fait discret, elle ne l’a pas vraiment revu.


Un jour, par curiosité, elle déplace le container et, surprise ! Derrière, dans le mur, elle découvre un trou, juste assez grand pour que le maigre animal s’y glisse.

En fait, ce n’est pas vraiment le mur qui est percé, mais plutôt le bas d’une porte. Sa couleur se fond parfaitement dans la grisaille de la paroi, elle semble parfaitement incrustée. Pratiquement indiscernable, il doit y avoir un bon nombre d’années qu’elle n’a pas été ouverte, mais le chat vient de derrière !

Pendant une expédition nourricière, elle approche des récipients, déplace légèrement « sa » poubelle, et s’aperçoit que la porte s’est très légèrement entrouverte.

Elle glisse ses doigts dans la mince ouverture et le battant s’ouvre un peu plus !

Rapidement, elle referme. Demain, ne travaillant pas, elle aura plus de temps pour examiner l’endroit.

Toute la soirée, elle ne peut chasser cette idée. Que risque-t-elle, à jeter un coup d’œil ? C’est de la pure curiosité, mais une terrible envie de savoir s’impose dans son esprit ! Demain, munie d’une lampe de poche, elle essaiera de savoir ce qui se cache là, derrière.


Deux heures trente ; personne aux fenêtres de l’immeuble en face. Dans le sien, tout est calme.

Elle entre dans la cour ; un froid humide la saisit. Un coup d’œil sur les immeubles ; rien à signaler. Le plus silencieusement possible, elle déplace quelques poubelles. Comme hier, la porte est très légèrement entrouverte. Son cœur bat un peu trop vite, mais le désir de savoir l’emporte sur la peur ! Elle glisse ses doigts dans l’entrebâillement, y pratique un espace assez grand pour se faufiler. Elle prend quand-même le temps d’examiner le bois : il ne comporte pas de serrure qui pourrait se refermer sur elle.

Une grande inspiration, un dernier regard autour d’elle, et elle se glisse dans l’étroite ouverture.

Il y fait extrêmement sombre. Elle doit allumer tout de suite la lampe torche. Elle repousse un peu la porte, ne laissant qu’une mince ouverture.

Une étrange odeur, c’est la première chose qu’elle remarque. Une odeur de bâtiment très ancien, un peu comme celle de la crypte de la cathédrale qu’elle a visitée l’année dernière.

Autour d’elle, l’obscurité est telle que sa petite lumière a bien du mal à percer. Le sol est souple, presque sableux ; au-dessus d’elle, le plafond assez proche est voûté, elle en distingue les pierres. Le couloir semble très étroit ; écartant les bras, chacune de ses mains se pose sur une paroi froide et rugueuse. Ses doigts tâtonnent sur les joints de pierres. Elle n’a pas de problème de claustrophobie, mais l’endroit est assez angoissant. Pourtant, elle avance un peu, ses pas ne font aucun bruit.

Allez, encore un peu, ça doit bien mener quelque part, pour que le chat emprunte ce chemin !

L’odeur froide de terre est assez désagréable, mêlée à une senteur âcre de vielles poussières. Elle a l'impression que l’étroit couloir s’incurve légèrement. Il n’y a pas d’autres issues sur les côtés ; tant mieux, elle ne peut pas s’y perdre !

Courage, encore un peu, ça n’a pas l’air dangereux là-dedans, juste désagréable, et toujours cette impression que le boyau s’incurve.

D’un seul coup, une image lui vient à l’esprit : elle se voit cheminer à l’intérieur d’une coquille d’escargot géante, dans des cercles qui se replient sur eux-mêmes...

L’angoisse, d’un seul coup, la cloue sur place.

La faible lueur au bout de son bras tremble un peu. Où s’est-elle fourrée ? Faire demi-tour, sortir de là.

Cette promenade commence à aller mal. La tête lui tourne : elle est désorientée, un peu nauséeuse, ne sachant plus depuis combien de temps elle se trouve là-dedans. Respirant lentement, en dépit de l’odeur fétide, elle tente de calmer les palpitations de son cœur, et retrouve juste assez de calme pour décider de sortir de là, faire demi-tour.

Mais c’est justement à cet instant que son faisceau de lumière se plaque sur une surface qui lui paraît un peu lumineuse : c’est sans doute l’endroit où débouche cet inquiétant passage.

Un effort encore, elle n’a pas fait tout ça pour rien ! Elle va juste jeter un coup d’œil avant de rentrer. Tout ça pour suivre un chat !

Alice a bien fait la même chose pour un lapin !

L’idée lui tire un sourire et elle s’avance encore un peu.

Une vague lueur suinte, un peu plus loin. Une sortie se dessine. Encore quelques pas, stoppés net. Effectivement, la lumière est là, un peu sourde, apparaissant dans une ouverture de la taille du couloir. Elle se diffuse sur une sorte de matière transparente.

Elle tend la main, s’attendant à sentir la surface d’une vitre, peut-être. Elle n’arrive pas à définir ce qu’elle touche : sans chaleur, sans matière connue, rien qu’elle puisse identifier.

En insistant, elle sent cette étrange « surface » céder, très très légèrement, sous sa pression, et derrière, un spectacle ahurissant se déroule : une place de marché de la vielle ville, bordée de maisons, quelques unes en briques, d’autres de bois ; un sol pavé de blocs inégaux. Et du monde ! Mais quel monde ?

Suffoquée, elle pense brièvement à un tableau de Brueghel : des gens vêtus de toiles sales, chaussés pour la plupart de sabots ; d’autres, nus-pieds. Des visages, surgis du Moyen-Âge, coiffés de bonnets ; les femmes, des coiffes nouées sous le menton. Des faces d’un autre âge, sales, barbues, de grosses joues rouges ; certains ont des nez déformés, des cheveux qui pendent en mèches graisseuses. Les femmes, enveloppées de longues robes sombres, portent des châles sur les épaules.

Elle contemple l’animation d’un jour de marché : des étals de légumes, sur des planches ; des paniers de fruits ; des volailles, les pattes liées, entassées sur le sol ; de gros paniers de poissons.

Un homme passe, une hotte remplie de pains sur le dos.

Des bouches s’ouvrent, des bras gesticulent, des enfants passent en courant entre les gens ; et tout cela dans le plus profond silence ! Comme dans un film ancien.

Elle sursaute et se recule vivement, tirée de sa stupeur par l’apparition d’un homme, tout près, qu’elle ne voit qu’à moitié. Il installe des planches sur des tréteaux, dont une partie se tient contre la paroi. Son visage passe et repasse, brièvement, et un amas de poissons s’écroule sur la partie de l’étal qu’elle peut voir. Il ne remarque rien, et s’agite devant elle comme devant un mur ! Pourquoi le voit-elle et pas lui ? Et qu’est-ce que c’est que cet endroit ?

Glacée d’étonnement devant ce mirage, elle voit apparaître très près d’elle une grosse femme qui discute avec le poissonnier. Un large visage rougeaud, des petits yeux noirs enfoncés au-dessus de joues crevassées, une bouche irritée et maussade, des dents manquantes, elle gesticule, l’air furieux.

Saskia ne peut détacher ses yeux du spectacle surgi devant elle. Une grosse main aux vilains ongles, très sales, retourne rageusement des poissons.

Elle fait un pas en arrière, figée par la peur. Comme dans un rêve, un marché du seizième siècle se déroule sous ses yeux.

La grosse femme fait demi-tour, et cette fois, elle aperçoit accrochée à la jupe la petite main d’un enfant. Il semble très jeune, deux ou trois ans. Elle ne voit de lui que son dos : une toute petite silhouette, vêtue d’une sorte de chasuble d’un bleu éteint. De longs et maigres cheveux blonds coulent sur le bord du col. Ses pieds, nus, sont dans en genre de sandales, et à côté, « son » chat.

Une brusque secousse fait trembler l’étalage ; quelques poissons tombent sur le sol. Et là, tout se passe très vite : le chat s’élance, en saisit un dans ses mâchoires, et Saskia sent quelque chose lui percuter les jambes. Le chat famélique a réussi à passer à travers. Collée à la paroi du couloir, elle tremble de tout son corps. Elle craint de se trouver mal ; ferme les yeux, attend que ses tremblements cessent.

Quand elle le peut enfin, elle jette un nouveau regard sur le marché : elle distingue la haute stature de la matrone qui s’éloigne, sans avoir l’air de se soucier du tout petit qui se hâte, accroché à sa jupe.

Il faut qu’elle sorte de là, tout de suite, sinon elle va devenir folle, se mettre à hurler, à pleurer.

Rassemblant son courage, elle s’élance dans le sombre couloir. Elle court presque, finit par distinguer un mince rai de lumière.

Elle pousse sur la porte, la referme.

En s’appuyant sur le bois humide, elle se retrouve, heureuse, dans la sinistre cour de son immeuble. Pour une fois, ça lui paraît un endroit merveilleux !

Ses yeux se posent dans un angle plus sombre encore, et là, le chat sans oreilles déguste sa prise à toute vitesse.


Saskia ne sait plus comment elle se retrouve chez elle.

Blottie sur son canapé, elle ferme les yeux, s’enroule sur elle-même, tentant de revenir à la réalité. L’improbable scène du marché lui revient en mémoire.

Si elle n’avait pas revu le chat dans la cour, elle aurait admis à une crise hallucinatoire, provoquée par l’étrangeté du couloir ! Mais il était là, avec son poisson ! Elle ne trouve rien pour s’expliquer ce voyage ; il faut essayer d’oublier tout ça ! Plus facile à dire qu’à faire ! Elle ne doit plus jamais pousser cette porte. La folie la guette, là-dedans. Elle est fatiguée d’essayer de se trouver de bonnes raisons. Le ver est dans le fruit ; comment renoncer à ce truc extraordinaire ? Qui pourrait oublier une expérience pareille ? En plus, elle ne risque rien : la porte n’a pas de fermetures.

Elle doit y retourner, juste pour vérifier qu’il ne se produira rien. Il doit y avoir une explication, forcément. Un trou dans le mur, comme celui sous la porte. Ces choses-là n’existent pas.

Demain, prévenue, elle observera avec calme et méthode. Il y a de fortes chances qu’elle doive se rendre compte qu’il s’agit simplement d’un ancien souterrain, depuis longtemps fermé.


Une nuit agitée de cauchemars, d’antiques visages, de chats ricanants, la laisse le matin épuisée, une boule d’angoisse à l’estomac, mais insidieusement dévorée de curiosité.

Descente prudente dans la cour, retrouver la vieille porte, difficilement discernable ; y passer les doigts, s’insinuer derrière, refermer.

En laissant un tout petit espace, allumer la lampe torche et avancer, avancer encore, le cœur battant, la sueur perlant à son front.

Et soudain, cet indéfinissable vertige.

Enfin, devant elle une fois encore, une tache plus claire : la « fenêtre » à défaut d’une autre explication.

L’illusion est là, derrière cet incompréhensible obstacle. Pas de marché, aujourd’hui. La place, pourtant, grouille de monde : femmes avec des seaux, hommes portant des charges diverses, enfants déguenillés, courant pieds nus sur les pavés luisant de pluie, sautant dans un ruisseau au milieu de la chaussée, une rigole d’eaux sales, entraînant des débris divers. Quelques chiens faméliques, fouillant des tas d’ordures ; dans le ciel bas et gris, des volées de pigeons, le tout dans un profond silence.

Avec le rayon de sa torche, elle éclaire le tour de l’espace, y passant aussi la main. Aucun passage ne se remarque.

Elle recule brusquement : l’étalage de poissons vient d’apparaître, sur sa gauche. Elle n’aperçoit du poissonnier qu’une épaule et un bras, vêtus d’une grossière étoffe bleue, luisante de crasse et d’écailles.

Bien qu’invisible, elle n’ose pas bouger.

Un corps assombrit soudain l’espace ; elle reconnaît la grosse femme. Elle pourrait la toucher, distinguer ses rides, ses mèches s’échappant d’une coiffe grisâtre. Elle se déplace vers l’homme puis disparaît. Saskia voit, à sa place, le très jeune enfant qui l’accompagne.

Il s’accroupit et se glisse sous l’étalage. Pendant un moment, elle peut regarder son visage. C’est probablement une petite fille : un minois, pas trop propre, une expression inquiète, fermée, pâle petite figure, sans doute peu habituée à sourire. Rapidement, son dos s’appuie contre la paroi, ses fins cheveux blonds collent sur la surface étrange.

Saskia se baisse, et y pose ses doigts, contemple les menues épaules, drapées d’une sorte de châle, tandis que le chat avance prudemment, et s’installe sur les jambes de la fillette. Deux petits bras se nouent autour de l’animal qui paraît énorme, lové sur les genoux de l’enfant.

La jeune femme regarde longuement les deux corps se cajolant mutuellement, à l’abri sous la table des gouttes d’eau leur glissant dessus. Parfois, la jupe les cachent de la rue.

Elle ne sait pas combien de temps elle reste là, étourdie, ébahie, à contempler ce qu’il faut bien appeler le passé.

Enfin, elle se détourne, un dernier regard aux deux petits réfugiés sous la table. Elle a le cœur navré de les quitter.

Cette fois, elle rentre lentement, comme à regret. Elle se retrouve derrière la vieille porte : retour à la vie réelle. Il pleut dans la cour.

Elle se hâte de remonter sans se faire remarquer.


Chez elle, elle repasse inlassablement ces images dans sa tête. Elle n’a pas le moindre début d’explication à se donner. Par quel miracle a-t-elle accès à cette vision sur une Bruges ancienne, et sur cette enfant, si petite, si seule, blottie là, avec le chat. Ça doit faire des siècles qu’elle n’existe plus. Quelle vie a-t-elle menée ? Plus encore, a-t-elle seulement vécu ? La misère, la maladie décimaient tant de jeunes enfants ! Son sort lui tord le cœur.

Quelle idiote ! Elle sait bien pourquoi cette image la touche particulièrement !

Ce dimanche passe dans un étrange engourdissement. Saskia ne cesse de tourner et retourner des pensées confuses.

Quel bizarre cadeau que lui a fait ce chat ! Son esprit s’agite à vide, ne pouvant s’accrocher à rien de raisonnable. Rien ne lui permet de trouver le plus mince fil qu’elle pourrait tirer.


Passe une nuit abrutissante, et c’est déjà lundi, le travail !

Elle a bien du mal à s’y immerger, pas le choix. Elle doit cesser de s’enliser dans cette histoire qui a bouleversé irrémédiablement ses certitudes. Sa vie à elle, la vraie, est là, sur cette machine, sur cette bienheureuse besogne qui, malgré tout, la fait se tenir debout.

Plusieurs fois quand-même, elle jette des coups d’œil dans la cour, s’attendant presque à y trouver des visiteurs du passé. Le seul indice de ces passages n’est qu’un petit tas de croquettes qui disparaît tous les jours.

Sa sortie journalière pour nourrir le chat l’angoisse de plus en plus. La vue de la porte, très légèrement entrebâillée, l’attire irrésistiblement, et la tentation de s’y faufiler se fait plus forte, chaque jour.


Samedi, la curiosité et l’envie la tenaillent cruellement, alors elle sort de chez elle ; elle s’enfuit, plutôt. Erre dans les rues de la Vieille Ville. Elle s’aperçoit qu’insidieusement, ses regards recherchent l’endroit où pourrait se trouver le marché. C’est une quête bien vaine qui l’épuise et l’angoisse. Quelle folie s’est installée en elle ? Pourra-t-elle jamais s’en défaire ? Va-t-elle passer des heures au fond d’un sombre couloir à s’imaginer observer des gens disparus depuis des siècles ?

Ses pas l’ont menée jusqu’au quartier du Béguinage, ces plans d’eau où paressent les cygnes et se reflètent des arbres séculaires. Le bruit lointain des calèches qui sillonnent le centre de la ville, les étroites rues, bordées de hautes maisons aux toits crénelés. Les façades percées d’innombrables fenêtres.

Cette très ancienne cité, combien de millions de vies l’ont ainsi façonnée ? Elle a grandi, grandi, durant des siècles, nourrie par le travail et la présence de tout un peuple, s’en repaissant sans cesse, comme un animal toujours affamé. Ces vies ont-elle fini par s’y fondre, en imprégner les rues, les cours, donnant ces couleurs et leurs âmes à ces murs ?

Que viennent-ils chercher, tous ces visiteurs, sinon le reflet de ces présences disparues, mais dont l’aura flotte toujours dans les vieilles pierres ? Bruges aurait-elle conservé dans des replis secrets des poches remplies de souvenirs, bien cachées dans des caves ? De sinueux souterrains pleins encore d’anciennes vies ? Présences qui, dans d’improbables rencontres, apparaîtraient parfois ?

Ce chat, si elle ne l’avait pas remarqué, nourri, peut-être serait-il retourné dans ce passé, qu’il n’aurait jamais dû quitter ? C’est l’attention de Saskia qui l’a pérennisé dans ce temps, puis la porte s’est révélée. Sa curiosité et son regard ont fait office de catalyseur. Sa présence, incongrue dans le couloir du temps, n’est-elle pas tout au fond ce qui a fait resurgir l’image de ce marché, de ces gens depuis longtemps disparus ? Son regard a réveillé ces restes d’histoire que la ville engloutit, et conserve, parfois. Combien d’endroits, d’histoires, existe-t-il, enfouis avant que le sort ou une curieuse ne les réveillent ?

Elle aimerait encore une fois, juste une fois, contempler ce passé, en conserver une image, surtout celle de la petite fille.

De son déménagement d’Anvers, elle a emporté l’image d’une autre enfant. Le souvenir d’un très petit corps, sans vie, posé là, sur une table d’hôpital. Elle ne l’a pas quitté des yeux tandis que des mains anonymes s’empressaient sur son propre corps, n’entendant rien, ne sentant plus rien, perdue dans une brume qui s’épaississait lentement, ne lâchant pas du regard un minuscule visage trop endormi, trop sage petite fille, disparue avant d’arriver, devenue depuis son invisible compagne. Tant de fois, elle se l’est imaginée ! Le premier sourire, la première dent, le premier mot. Cette enfant qui grandit dans son cœur qui, elle le sait, l’accompagnera sa vie durant. La petite du poissonnier elle aussi viendrait les rejoindre, toutes les deux grandiraient dans son esprit, nourries par sa tendresse. Donc, descendre une fois encore se la graver au fond de l’âme, elle aussi.


Le dimanche la trouva plantée devant le reflet du passé. Saskia s’engouffra dans la lumière du marché. La petite est là, son dos étroit collé contre la « vitre » , son petit crâne, où les cheveux commencent à pousser. Elle se remplit les yeux et le cœur de ces images.

Plus tard, elle ne saura pas vraiment se l’expliquer.

Un pied, surgit d’on ne sait où, propulse violemment le chat, qui percute brutalement l’enfant. Tous deux, mêlés l’un à l’autre, sont projetés contre la paroi. Le chat se dégage rapidement. Elle le voit filer dans l’ombre. Et sur le sol, devant elle, un petit tas, immobile. Lentement, elle se baisse. Ses mains tremblantes touchent du tissu, et dessous, une vie qui palpite, effrayée.

Comme dans un rêve, très doucement, elle l’entoure plus fermement, le porte jusqu’à sa poitrine. Elle sent contre elle un petit corps qui s’agite, faiblement. Une odeur de vêtements sales, et aussi un peu d’urine, monte à ses narines.

Levant les yeux de nouveau sur le marché, aucune activité particulière ne se révèle. Personne n’a l’air de se soucier de l’enfant. Follement, elle resserre son étreinte, embrasse un petit crâne humide, peu soigné, et s’enfuit.


Tout au long du sinueux couloir, elle court, elle court, son léger fardeau pressé contre elle. Sans prudence, elle pousse la porte qui, lui semble-t-il, a du mal à céder.

Elle insiste, s’arc-boutant de tout son poids, fébrilement, et finalement, force le passage. Dans son dos se referme le lourd vantail.

Saskia se retourne rapidement à la sortie de la cour, craignant vaguement d’être poursuivie. Mais maintenant, la porte secrète plaquée sur la paroi semble s’y fondre entièrement.

Dans peu de temps, elle aura sûrement disparu de nouveau, songe-t-elle brièvement.

Elle a vaguement conscience de l’énormité de ce qui arrive, mais s’en moque, s’élançant dans l’escalier, « sa » fille dans les bras.

Elle mentira, trichera, fraudera, mais cette enfant est sienne. Elle trouvera bien les moyens d’y parvenir, quitte même à rejoindre sa mère au Costa Rica s’il le faut !

Héloïse est là, revenue d’au-delà du temps.

Elle ne cherchera ni pourquoi ni comment.

Elles vont vivre ensemble, cette fois, quelles qu’en seront les difficultés.

Elle gravit les étages comme une voleuse, exultant à la fois de bonheur et de terreur.

FIN

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