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Signé, votre problème RH

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Summary

Sloane Parker travaille chez Sterling Industries depuis deux ans et possède un talent très particulier : pousser son patron à bout. Nathaniel Sterling, PDG glacial, maniaque du contrôle et allergique aux émotions, prétend qu’elle n’est qu’une employée brillante, insolente et beaucoup trop présente dans son quotidien. Le problème, c’est qu’il connaît sa commande de café, reconnaît sa façon de frapper à sa porte et devient étrangement tendu dès qu’un homme s’approche d’elle. Sloane, elle, commence à comprendre que derrière chaque remarque sèche, chaque regard trop long et chaque tentative désespérée de rester professionnel se cache quelque chose que Nathaniel refuse d’admettre depuis deux ans. Entre joutes verbales, jalousie mal dissimulée, dix ans d’écart et une hiérarchie qui transforme la moindre étincelle en cauchemar pour les ressources humaines, la frontière entre patron et employée devient de plus en plus difficile à respecter. Parce que Nathaniel Sterling contrôle absolument tout. Sauf Sloane Parker.

Genre
Romance
Author
Lara Dry
Status
16h ago
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1

Je découvre Sloane Parker un mardi matin, au beau milieu d’une réunion qui aurait dû durer vingt minutes et qui en dure déjà quarante-sept, ce qui constitue à mes yeux une preuve convaincante du déclin de la civilisation occidentale.

Autour de la table, huit personnes hochent la tête avec cette expression concentrée propre aux employés qui espèrent que personne ne leur demandera de résumer ce qui vient d’être dit. Je les observe tour à tour en attendant qu’un volontaire apparaisse, mais Reynolds trouve son ordinateur passionnant, Carver relit une note qui n’a rien gagné en complexité depuis les trente dernières secondes et les autres semblent avoir décidé que le silence constitue une stratégie professionnelle défendable.

Je referme le dossier devant moi et croise les mains sur la table.

— Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer pourquoi nous avons besoin de trois semaines supplémentaires pour une campagne dont la date de lancement est connue depuis quatre mois ? Je précise que « le planning est compliqué » n’est pas une réponse et que j’aimerais éviter de mourir ici avant d’en obtenir une.

Le silence qui suit mérite presque d’être admiré. Je dois reconnaître une certaine constance à mes équipes : lorsqu’elles ignorent quoi répondre, elles réussissent à créer une atmosphère qui rappelle celle d’un enterrement auquel personne ne connaissait le défunt.

En face de moi, une jeune femme que je n’ai encore jamais vue lève la main. Je la regarde baisser les yeux vers ses doigts, comme si elle venait de prendre conscience de l’absurdité de son geste, puis elle repose sa main sur la table.

— Désolée. Réflexe scolaire. Je peux demander la permission de parler d’une manière plus adulte si ça améliore la situation.

Quelques regards glissent vers elle, mélange de curiosité et d’inquiétude face à quelqu’un qui n’a pas compris les règles implicites de la pièce. Je prends le temps de l’observer. Ses cheveux roux sont rassemblés dans un chignon qui semble tenir grâce au hasard, à la mauvaise volonté et à deux épingles au bord de l’épuisement. Les manches de sa chemise blanche sont retroussées jusqu’aux avant-bras et elle fait tourner un stylo noir entre ses doigts avec l’air de quelqu’un qui pense déjà quelque chose qu’elle sait ne pas devoir prononcer.

— Vous aviez une réponse ? je demande.

— J’en ai une, oui. La question est surtout de savoir laquelle vous souhaitez.

— Il y en a plusieurs ?

Elle jette un regard autour de la table avant de revenir vers moi.

— La vraie et celle qui me permet de conserver mon badge jusqu’à ce soir.

Quelqu’un étouffe une toux. Reynolds, à en juger par le mouvement de ses épaules. Je m’adosse à mon fauteuil sans quitter la jeune femme des yeux.

— La vraie. Si votre badge doit être menacé, autant que ce soit pour une bonne raison.

Elle inspire avant de se lancer.

— Le projet a pris du retard parce que le brief a changé six fois en deux semaines, que trois personnes différentes ont validé trois versions du concept et que personne n’a osé vous dire que la modification demandée vendredi rendait le planning initial impossible. On peut continuer à prétendre que le problème vient de l’organisation de l’équipe, mais ça ne fera pas apparaître trois semaines supplémentaires par magie.

Cette fois, personne ne tousse et je ne suis pas certain que quelqu’un respire encore. Je regarde la jeune femme, qui soutient mon regard avec assez de calme pour que ma curiosité prenne le dessus sur mon agacement.

— Et vous êtes ?

— Sloane Parker.

Je tourne la tête vers Carver.

— Pourquoi Sloane Parker se trouve-t-elle dans ma réunion alors que j’ignore qui elle est ?

Carver se redresse sur son siège.

— Elle vient d’intégrer l’équipe stratégie. On l’a recrutée pour remplacer Mitchell sur Westbury et je voulais qu’elle assiste à la réunion pour prendre connaissance du dossier.

— Depuis quand travaille-t-elle ici ?

— Depuis hier, répond Sloane avant que Carver puisse ouvrir la bouche. En temps de présence effective, même pas douze heures. Ça me semble important de le préciser avant que cette conversation dérape davantage.

Je reviens vers elle.

— Vous travaillez ici depuis moins de douze heures et vous avez déjà conclu que personne ne me dit la vérité ?

Elle prend une seconde avant de répondre.

— Formulé comme ça, ça donne l’impression que j’ai mené une enquête poussée. Disons plutôt que plusieurs personnes ont regardé leurs chaussures lorsque vous avez demandé pourquoi le planning était impossible.

Je laisse passer un silence.

— Donc oui.

— Oui.

— Très bien, Parker. Puisque vous semblez déterminée à rendre votre première semaine intéressante, expliquez-moi ce qui rend mon dernier changement impossible.

Carver remue sur son siège.

— Nathaniel, je peux reprendre—

Je l’arrête d’un geste sans quitter Sloane des yeux. Elle ouvre son ordinateur, retrouve le document dont elle a besoin et fait pivoter l’écran dans ma direction.

— Vous avez demandé d’ajouter une activation terrain à une campagne conçue jusque-là comme digitale. L’idée tient la route, mais elle implique de nouveaux prestataires, des validations juridiques, une production dédiée et toute une logistique qui n’existaient pas vendredi matin. On peut maintenir la date de lancement ou conserver l’activation dans sa forme actuelle. Les deux sont possibles si vous acceptez d’épuiser une partie de l’équipe et de prendre des risques qu’on peut éviter.

Je baisse les yeux vers son écran.

— Donc vous pensez que mon idée est bonne.

Sloane me regarde.

— C’est fascinant que ce soit la seule information que vous ayez choisi de retenir.

Je relève les yeux. Un sourire menace au coin de sa bouche et je comprends qu’elle sait ce qu’elle fait.

— Parker.

— Monsieur Sterling.

Sa façon de prononcer mon nom m’agace. Ce n’est pas irrespectueux, bien au contraire. Elle réussit à donner à Monsieur Sterling la tonalité d’une plaisanterie dont je serais le seul à ne pas connaître le contexte.

— Vous êtes toujours comme ça ?

Elle incline la tête.

— Comme quoi ?

— Inutilement honnête.

— Je préfère efficacement honnête. Ça donne l’impression que je possède une méthodologie.

Reynolds baisse la tête vers son ordinateur. Je soupçonne un sourire, mais décide de ne pas lui offrir le plaisir de vérifier.

— Très bien. Imaginons que Westbury soit entre vos mains. Vous faites quoi ?

Pour la première fois depuis qu’elle a commencé à parler, Sloane hésite. Ce n’est presque rien, un redressement des épaules suivi d’une seconde de silence, mais je le remarque.

— Vous voulez savoir ce que je ferais ?

— Je pose rarement des questions lorsque la réponse ne m’intéresse pas.

— C’est rassurant.

— Pour qui ?

— Pour vous. Pour les autres, je manque encore de recul.

Cette fois, Reynolds tousse pour de bon. Je tourne les yeux vers lui et il retrouve une expression assez sérieuse pour donner l’impression qu’il vient de réfléchir à la stratégie mondiale du groupe.

— Continuez avant que Reynolds ait besoin d’un médecin.

Sloane reporte son attention sur le planning et commence à le démonter. Contrairement à ce que j’attendais, elle ne cherche ni à impressionner la salle ni à prouver qu’elle est plus intelligente que les autres. Elle retire deux étapes qui se doublonnent, transforme l’activation terrain prévue pour le lancement en version pilote plus légère et décale son déploiement complet en prolongement de campagne. Elle réorganise ensuite les validations juridiques afin que la production puisse avancer sur tout ce qui ne dépend pas de leur feu vert.

En moins de cinq minutes, elle transforme un planning qui réclamait trois semaines supplémentaires en quelque chose de réaliste sans vider le projet de son intérêt. Pire, elle l’améliore, et ce dernier point m’agace plus qu’il ne devrait.

— Pourquoi personne n’a proposé ça avant ? je demande en regardant le reste de la table.

Sloane se tait et je reviens vers elle.

— Parker ?

Elle pince les lèvres.

— Vous m’avez demandé la vraie réponse tout à l’heure et l’expérience s’est plutôt bien passée. Je préfère éviter de devenir présomptueuse avant la fin de mon deuxième jour.

Plusieurs regards s’abaissent et je comprends avant qu’elle poursuive.

— Ils pensaient que je refuserais.

Elle esquisse une grimace.

— Je n’aurais pas utilisé le mot pensaient.

— Non ?

— Disons que l’instinct de survie collectif semble développé dans cette entreprise.

Un rire bref s’échappe à l’autre bout de la table. Je tourne la tête et Carver fixe son ordinateur avec une concentration assez brutale pour devenir suspecte. Lorsque je regarde Sloane, elle a la décence de ne pas sourire. Elle essaie, en tout cas.

— Très bien. On part sur votre version. Reynolds, vous reprenez le calendrier avec Parker et vous me présentez une version consolidée cet après-midi. Carver, je veux les conséquences budgétaires avant quatorze heures.

Plusieurs têtes se relèvent.

— Sérieusement ? demande Reynolds.

Je le regarde.

— Vous préférez conserver les trois semaines de retard ?

— Non.

— Alors gardez votre surprise pour une situation qui le mérite.

Sloane referme son ordinateur.

— Charmante ambiance de travail, murmure-t-elle.

Je l’entends. Elle sait que je l’ai entendue parce que son regard vient chercher le mien une fraction de seconde avant de repartir vers son écran. Je devrais être irrité et je le suis en partie, mais elle vient de faire avancer Westbury davantage en quelques minutes que cette salle entière depuis le début de la semaine. Cela me pose un problème simple : les gens compétents obtiennent plus de latitude que les autres, même lorsqu’ils sont pénibles.

Je me lève et le reste de la table m’imite. Sloane reste assise deux secondes de plus, occupée à ranger son ordinateur, avant de comprendre que la réunion est terminée.

— Parker.

Elle relève les yeux.

— Oui ?

— Dans mon bureau dans dix minutes.

Son expression change, mais contrairement à ce que j’attendrais d’une nouvelle recrue convoquée par son PDG après avoir contesté l’une de ses décisions devant huit personnes, elle ne panique pas. Elle ressemble plutôt à quelqu’un qui vient d’estimer la durée probable de sa période d’essai.

— Très bien. Est-ce que je dois apporter quelque chose ou uniquement mes effets personnels au cas où ?

— Dix minutes, Parker.

Je quitte la salle avant qu’elle trouve une autre réponse. J’ai presque atteint le couloir lorsque j’entends Carver murmurer derrière moi :

— Pourquoi tu as fait ça ?

La voix de Sloane lui répond avec une clarté parfaite.

— Parce que j’ai une relation compliquée avec la stabilité financière et une incapacité médicale à fermer ma bouche au bon moment.

Je continue d’avancer sans me retourner. Je ne souris pas et tiens à ce que ce point reste clair.

Sloane Parker arrive dans mon bureau neuf minutes plus tard. Je possède cette information parce que l’horloge derrière elle m’indique qu’il lui reste une minute avant son éventuelle exécution professionnelle. Elle frappe deux fois contre la porte ouverte.

— Vous vouliez me voir ou c’était une expérience destinée à mesurer ma résistance au stress ?

— Entrez.

Elle obéit et je désigne le fauteuil face à mon bureau.

— Asseyez-vous.

— Cette phrase, avec ce ton, ressemble beaucoup au début d’un licenciement.

— Vous travaillez ici depuis une journée.

— Même pas une journée complète de présence effective. Onze heures et quarante-trois minutes, à peu près. Ce serait dommage de ne pas franchir les douze avant de me remercier.

Je la regarde.

— Vous comptez ?

— Depuis que j’ai compris que ma carrière chez Sterling Group pouvait être mesurée avec un chronomètre, oui. J’aime disposer de données fiables.

Elle s’assoit et pose son ordinateur sur ses genoux pendant que je récupère le dossier que Carver m’a envoyé entre la salle de réunion et mon bureau.

Sloane Parker. Columbia. Plusieurs années entre Harrison & Bell et Kovac Media, d’excellentes recommandations et assez d’expérience opérationnelle pour rendre son recrutement en stratégie cohérent. Rien, sur le papier, ne laisse supposer qu’elle possède un besoin pathologique de provoquer son supérieur hiérarchique avant midi.

Je relève les yeux.

— Pourquoi avez-vous quitté Kovac ?

Une prudence nouvelle traverse son expression.

— Parce que mon patron était un idiot.

Je pose le dossier sur mon bureau.

— Votre instinct de survie vient de mourir ou il prend une pause déjeuner ?

— Vous avez demandé pourquoi je suis partie. C’est la réponse courte.

— Vous pourriez mentir.

— Ce serait un mauvais début de relation professionnelle.

— Et traiter votre ancien patron d’idiot constitue, selon vous, un meilleur début ?

Sloane hausse une épaule.

— Ce n’est pas une insulte si on peut le démontrer. Il a lancé une campagne de six cent mille dollars sans vérifier si le nom du produit était déjà déposé.

Je plisse les yeux.

— Le dossier qui s’est terminé avec les poursuites de Stanton Labs ?

— Celui-là. J’ai essayé de lui expliquer le problème avant le lancement. Il m’a répondu que le juridique « ralentissait la créativité ». Trois semaines plus tard, le juridique ralentissait surtout son avocat.

Je hoche la tête.

— C’était idiot.

— Merci. Je savais qu’on finirait par être d’accord sur quelque chose.

— Ce n’était pas un compliment envers vous.

— Je prends ce qui passe. On m’a prévenue que les encouragements étaient rares ici.

Je m’enfonce dans mon fauteuil en l’observant. Cette femme va me fatiguer et je possède déjà assez d’éléments pour considérer le diagnostic comme fiable.

— Carver dit que vous avez été recrutée pour la stratégie, mais votre expérience est surtout opérationnelle.

— J’ai fait les deux. Dans mes précédents postes, je passais beaucoup de temps à ramasser les morceaux après que les grandes idées avaient été validées par des gens qui n’avaient jamais à les produire.

— Vous préférez être présente au moment où les problèmes sont créés.

Son sourire revient.

— Exactement. C’est plus efficace de participer à la catastrophe.

Je baisse les yeux vers son dossier. Je pourrais arrêter l’entretien ici. Sa proposition était bonne, son recrutement tient la route et Westbury aura besoin d’elle. La suite logique consiste à la renvoyer travailler, pourtant une question qui n’a rien à voir avec son CV franchit mes lèvres.

— Vous ne sembliez pas impressionnée ce matin.

Son sourire s’atténue.

— Par quoi ?

— Moi.

Elle cligne des yeux et je réalise au même instant que la formulation est mauvaise.

— Je reformule. La plupart des nouvelles recrues hésitent avant de contredire leur PDG devant une salle entière pendant leur première réunion.

— Ah. Vous vouliez que je sois impressionnée ?

— Non.

— Tant mieux. La conversation commençait à devenir inconfortable.

Je la fixe tandis qu’elle croise les jambes.

— J’étais nerveuse, si ça peut restaurer votre foi dans la hiérarchie.

— Ça ne restaure rien.

— Dans ce cas, je retire l’information et nous pouvons revenir à la version où je suis naturellement inconsciente.

— Vous n’aviez pas l’air nerveuse.

— J’ai développé une méthode.

— Laquelle ?

— Parler avant que mon cerveau ait le temps d’intervenir. Le principal inconvénient, c’est qu’il découvre ce que j’ai fait en même temps que les autres.

Je hoche la tête.

— J’avais remarqué.

Elle sourit et une fossette apparaît sur sa joue gauche. C’est une information inutile que mon cerveau décide pourtant d’enregistrer avec une précision qui ne me plaît pas.

Je referme son dossier.

— Votre solution pour Westbury était bonne.

Ses sourcils remontent.

— Merci.

— Vous semblez surprise.

— On m’avait dit que vous ne faisiez jamais de compliments. Je commençais à penser que la légende était exagérée.

— Elle ne l’est pas. Ce n’était pas un compliment, seulement une évaluation de votre travail.

— Bien sûr. Pendant une seconde, j’ai cru qu’on venait de partager un moment humain, mais vous avez réparé ça avec une belle efficacité.

— Parker.

— Monsieur Sterling.

Encore cette intonation amusée. Je commence à la reconnaître et décide de continuer à la trouver irritante.

— Vous allez reprendre Westbury avec Reynolds. Vous restez rattachée à la stratégie, mais je veux que vous suiviez aussi l’exécution jusqu’au lancement puisque vous venez de reconstruire le planning.

Elle se redresse.

— Pardon ?

— Vous avez identifié le problème. Vous allez participer à sa résolution.

— Je suis arrivée hier.

— Vous me l’avez rappelé assez souvent pour que je puisse l’ajouter moi-même à votre signature mail.

— C’est parce que ça me semble être une information pertinente avant de me confier la moitié d’une campagne.

— Pas à moi.

Elle ouvre la bouche, la referme, puis me regarde comme si je venais d’inventer une nouvelle forme de management pour lui nuire.

— Vous faites toujours ça ?

— Quoi ?

— Vous prenez des décisions qui vont modifier les prochaines semaines de la vie des gens pendant qu’ils sont assis en face de vous ?

— Seulement pendant les heures de bureau. Après dix-neuf heures, je laisse les gens prendre leurs mauvaises décisions eux-mêmes.

Elle me regarde une seconde, puis rit. Ce n’est pas le petit rire professionnel que j’entends plusieurs fois par semaine lorsqu’un employé veut me convaincre que je viens d’être drôle. Celui-ci lui échappe sans calcul et transforme son visage assez pour que je reste à l’écouter un peu trop longtemps.

Je reporte mon attention sur mon écran.

— Quelque chose vous amuse ?

— Vous.

Je relève la tête.

— Mauvaise réponse.

— Pourtant, c’est encore la vraie. Vous semblez très attaché à l’honnêteté aujourd’hui.

Un mouvement proche de l’amusement menace de gagner ma bouche et je l’arrête avant qu’elle le voie.

— Vous pouvez retourner travailler avant de découvrir jusqu’où va mon attachement.

Sloane se lève et récupère son ordinateur. Elle atteint la porte avant de s’arrêter et de se retourner.

— Monsieur Sterling ?

— Oui ?

— Pour Westbury, je vais avoir besoin des données média complètes, des contrats des prestataires et du suivi de production. Reynolds m’a dit que certains accès nécessitaient votre validation.

— Vous les avez. Demandez aussi à Claire de vous ouvrir les dossiers juridiques nécessaires et ne perdez pas une demi-journée à obtenir cinq autorisations différentes.

Elle hoche la tête.

— Merci.

Elle quitte mon bureau et je reste quelques secondes face à la porte avant de reprendre son dossier. Sloane Parker est compétente, directe, beaucoup trop à l’aise avec l’idée de dire ce qu’elle pense et destinée à devenir pénible. Cette évaluation devrait suffire.

Je ferme son dossier et rouvre le contrat laissé en suspens avant la réunion. Pendant une trentaine de secondes, je parviens à retrouver ma concentration, puis un mouvement derrière la paroi vitrée attire mon attention.

Parker traverse l’open space avec Reynolds. Elle accompagne ses explications de gestes rapides, Reynolds lui répond quelque chose qui la fait rire et elle lui donne un léger coup d’épaule lorsqu’ils contournent un bureau. Je regarde la scène plus longtemps que nécessaire.

Reynolds rit encore alors qu’il devrait travailler. Westbury vient d’éviter trois semaines de retard ; ce n’est pas une raison pour transformer l’open space en activité sociale alors qu’ils ont un calendrier entier à reconstruire. Je retourne vers mon écran, satisfait d’avoir trouvé une justification professionnelle à mon irritation.

Deux minutes plus tard, mes yeux reviennent vers la vitre. Parker n’est plus dans mon champ de vision, ce qui ne devrait présenter aucun intérêt puisque je n’ai aucune raison de savoir où elle se trouve. Je lis une première ligne du contrat, puis une deuxième avant d’appuyer sur l’interphone.

— Claire ?

Mon assistante apparaît à l’entrée du bureau quelques secondes plus tard.

— Oui ?

— Le bureau de Sloane Parker est où ?

Elle cligne des yeux.

— Sloane Parker ?

— Combien de Parker avons-nous dans l’entreprise ?

— Quatre. Donc, techniquement, ta question manquait de précision.

Je soupire.

— Sloane.

— À cet étage, avec l’équipe stratégie. Deuxième rangée à gauche, près de la baie vitrée.

— Je sais qu’elle travaille avec la stratégie.

Claire attend et je comprends que je ne possède aucune suite logique à cette conversation qui ne révélerait pas que je viens de la faire venir pour connaître l’emplacement du bureau d’une employée recrutée la veille. Je baisse les yeux vers mon écran.

— Assure-toi qu’elle ait tous les accès nécessaires pour Westbury. Média, contrats, production et juridique. Je ne veux pas qu’elle perde du temps dans les circuits de validation.

— Bien sûr.

Claire commence à repartir, mais je la rappelle avant qu’elle atteigne la porte.

— Et Claire ?

Elle se retourne.

— Oui ?

— Dis à Reynolds de préparer une revue Westbury pour quinze heures. Je veux le nouveau calendrier, les arbitrages budgétaires et une répartition claire des responsabilités.

— D’accord.

Elle hésite et je connais assez bien cette expression pour savoir que je ne vais pas apprécier ce qui suit.

— Quoi ?

Un sourire apparaît sur son visage.

— Rien. Je me demandais si cette réunion existait avant que tu regardes Reynolds rire avec Sloane.

Je relève les yeux vers elle. Claire travaille avec moi depuis assez longtemps pour avoir perdu l’instinct élémentaire qui pousse les salariés à craindre leur PDG.

— Elle existe maintenant.

— C’est bien ce que je pensais.

Elle disparaît avant que je puisse lui rappeler les nombreux avantages d’un licenciement sans préavis dans mes fantasmes les moins compatibles avec le droit du travail.

Je reporte mon attention sur le contrat. Le problème est réglé : Parker va travailler, Reynolds également et je peux consacrer le reste de ma matinée à des sujets qui possèdent une véritable importance pour Sterling Group, des sujets qui n’ont rien à voir avec une nouvelle recrue rousse arrivée depuis moins de vingt-quatre heures et qui m’a déjà fait perdre plusieurs minutes.

Je maintiens cette conviction jusqu’au moment où je comprends que je viens de lire la même ligne du contrat trois fois sans en retenir un mot. À ce stade, une conclusion commence à s’imposer : le recrutement de Sloane Parker risque de poser un problème et j’ai l’intuition désagréable que Westbury n’aura bientôt plus grand-chose à voir avec ça.

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