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L’Or et la Cendre

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Summary

Pour sauver l’héritage de son père, elle doit faire confiance à l’homme qui rêve peut-être de le détruire. Mais comment résister à celui qu’elle devrait haïr ? À la mort brutale de son père, Aya Mensah découvre que l’hôtel familial d’Assinie est au bord de la faillite. Pour éviter de tout perdre, elle n’a qu’une solution : négocier avec Malik Sanogo, un homme puissant, redoutable et ennemi juré de sa famille. Déterminée à sauver son héritage, Aya impose de superviser personnellement les travaux à ses côtés. Mais entre affrontements, regards brûlants et attirance interdite, la guerre qu’ils se livrent prend une tournure dangereuse. Car Malik ne veut pas seulement récupérer son argent. Il est convaincu que le père d’Aya a volé les terres de sa famille, et derrière sa froideur se cache une soif de justice… ou de vengeance. Plus Aya se rapproche de lui, plus elle découvre que le passé de leurs familles est bien plus sombre qu’elle ne l’imaginait. Entre rancœur, secrets et passion dévorante, ils devront choisir : laisser les fautes de leurs pères détruire leur avenir ou risquer de s’aimer malgré tout. Mais lorsque la vérité éclatera, leur amour sera-t-il assez puissant pour survivre à l’héritage de la haine ?

Status
4d ago
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1



CHAPITRE 1 — L'odeur du formol et du jasmin


Le cercueil était bien trop noble pour un homme qui avait bâti sa vie sur des faux-semblants.


Aya Mensah fixait le bois verni de komono, les poignées en cuivre poli et la lourde couronne de lys blancs déposée comme une absolution négociée à crédit. Autour d'elle, la chapelle d'Assinie bruissait de prières feutrées, de froissements de pagnes sombres et de condoléances récitées avec une piété mécanique. Les matrones du village défilaient, lui enserrant les mains entre leurs paumes moites, l'attirant contre des poitrines enveloppées de noir pour lui répéter que le Tout-Puissant rappelle les siens selon ses propres desseins. Aya inclinait la tête, le regard sec. Elle n'avait pas versé une seule larme depuis trois jours — depuis l'appel de Fatou à l'aube annonçant que son père avait basculé dans l'escalier de l'hôtel pour ne plus jamais se relever.


Trois jours d'un marathon funèbre. Le temps d'extraire le corps de la morgue d'Abidjan, de faire tamponner les permis d'inhumer, d'accueillir les cousins débarqués de Kumasi et de regarder les notaires s'installer dans le salon familial comme des prédateurs impeccablement vêtus. Trois jours durant lesquels elle avait tenu la maison à bout de bras : commander les plateaux de victuailles, négocier les concessions, choisir ce cercueil ruineux et esquisser des sourires de façade à des inconnus qui prétendaient avoir connu son enfance.


— Tu tiens le coup, petite ?


La voix éraillée appartenait à tante Adjoa. La sœur aînée du défunt semblait déborder de son grand boubou d'ébène, les yeux gonflés d'avoir trop pleuré pour un frère qu'elle n'avait pourtant jamais manqué de maudire de son vivant.


— Je tiens, répondit Aya d'un ton sans appel.


— Ton père était un bâtisseur. Une figure respectée.


— Oui.


— Un grand homme, insista la tante, guettant dans l'attitude de sa nièce une confirmation qui ne vint pas.


Aya riva de nouveau ses yeux sur la bière. Un grand homme, sans doute. Mais lequel ? Le père solaire qui lui apprenait à fendre les eaux tièdes de la lagune quand elle avait sept ans, ou le forcené qui hurlait au téléphone au milieu de la nuit contre des créanciers invisibles ? L'homme qui préparait le chocolat chaud les matins de vacances, ou celui qui s'évaporait pendant des semaines entières sans donner signe de vie, pour réapparaître les bras chargés de bijoux et de présents ostentatoires afin d'acheter son silence ?


Le pasteur entama son oraison. Aya s'assit au premier rang, coincée entre la corpulence étouffante d'Adjoa et les effluves de whisky de son cousin Kofi. Elle posa ses paumes bien à plat sur ses cuisses. Sa manucure était nette, réalisée à Paris trois jours plus tôt, à une époque où elle croyait encore maîtriser la trajectoire de son existence. Son tailleur sombre épousait ses lignes avec une élégance sobre, ses escarpins commençaient déjà à lui scier les pieds, et l'essence de jasmin qu'elle portait derrière les oreilles flottait autour d'elle comme une dernière tranchée. Elle s'était juré d'être irréprochable ce matin-là. La beauté, chez les Mensah, avait toujours servi d'armure.


Les litanies sur la grâce et le repos éternel glissaient sur son esprit sans l'atteindre. Ses pensées dérivaient vers les murs décrépis de l'hôtel. Vers cette dernière rencontre, six semaines plus tôt, dans le bureau mansardé où son père brassait fébrilement des piles de relevés qu'il avait dissimulés dès qu'elle avait franchi le pas de la porte.


« Des broutilles de comptables, Aya. Retourne à tes affaires. »


Un mensonge de plus. Elle l'avait compris quarante-huit heures auparavant, lorsque maître Kouassi l'avait isolée dans l'office près de la cuisine, là où s'alignaient jadis les pots de confiture de Fatou.


Le notaire avait ouvert une chemise cartonnée avant d'asséner la sentence d'une voix feutrée :


— L'établissement fait l'objet d'une hypothèque de premier rang depuis huit ans. Votre père a contracté une série d'emprunts colossaux auprès d'un bailleur privé. Les intérêts ont été scrupuleusement réglés, mais le capital principal devenait exigible immédiatement au jour de son décès. C'est la clause de déchéance du terme.


Aya avait contemplé les chiffres alignés avec une précision glaciale, espérant stupidement qu'une virgule disparaisse.


— À combien s'élève la créance ?


— Soixante-quinze millions de francs CFA.


Le montant avait résonné dans l'office avec la pesanteur d'un couperet.


— Et si les comptes de la succession ne couvrent pas la somme ?


— L'hôtel est saisi. Les titres fonciers reviennent de plein droit au créancier.


— Quel créancier ?


Kouassi avait fait crisser le papier sous ses doigts pour pointer un paraphe.


— Malik Sanogo.


Un frisson glacial avait couru le long de ses tempes. Ce patronyme n'était pas un hasard d'état civil. Enfant, elle l'entendait résonner dans la bouche de son père avec un dégoût viscéral, une rancœur presque superstitieuse. « Ces gens-là veulent nous dépouiller. Les Sanogo n'ont ni honneur ni parole. Ne t'approche jamais d'eux, Aya. »


— Votre seule issue réside dans un accord amiable, avait conclu le notaire. Sinon, vous perdez tout.


Le prêche touchait à sa fin. Au son des cantiques kwasio, Aya se redressa d'un bloc et emboîta le pas aux porteurs sous la clarté crue d'Assinie. Au loin, au-delà de la ligne d'ombre des cocotiers, l'eau miroitait sous la chaleur montante. Elle traversa la cour sans ciller, imperceptible aux messes basses des invités qui commentaient sa silhouette, son poste à Paris, ses tailleurs de banquière et la rapidité avec laquelle elle allait brader l'héritage pour regagner l'Europe.


Elle ne vendrait rien. Même si la maison prenait l'eau, même si son père avait hypothéqué jusqu'à son propre cercueil, ces murs d'ocre et de bois restaient le seul ancrage qui lui rappelait qui elle était.


Lorsque la terre ocre recouvrit le bois verni dans un bruit mat, Aya serra les poings au fond de ses poches. Ce ne fut pas la douleur qui monta en elle, mais une colère lucide, tranchante, débarrassée des illusions de l'enfance.


À dix-sept heures, après avoir essuyé les condoléances des notables et supporté le banquet sous les barnums où les cousins se gorgeaient d'attiéké et de volailles rôties, elle s'éclipsa par les coursives de service. L'hôtel baignait dans une atmosphère spectrale, saturée d'une odeur de cire d'abeille et de javel que Fatou avait fait répandre pour conjurer le mauvais œil.


Elle monta jusqu'au premier étage, déverrouilla le bureau paternel avec les clés trouvées dans la veste du défunt, et s'enferma à double tour.


La pièce conservait l'empreinte de ses derniers instants : l'odeur rance du tabac blond, les registres empilés sur le secrétaire et la lagune qui s'assombrissait derrière le rideau de gaze. Aya fouilla méthodiquement chaque tiroir. Partout, la faillite sautait aux yeux : traites rejetées, relances de taxes, avertissements du fisc. Et ce nom, partout, souligné avec une rage d'encre noire : Sanogo.


Sur la corniche de la bibliothèque, dissimulé derrière un code fiscal obsolète, elle mit la main sur le calepin en cuir noir que son père ne quittait jamais. Elle le feuilleta avec fébrilité. Au milieu des listes d'approvisionnement et des numéros d'artisans, l'écriture s'était faite heurtée, nerveuse :


« Sanogo réclame les parcelles sud. Il prétend que le bail coutumier a été falsifié. Si je cède le terrain de la pointe, la moitié du domaine s'effondre. »


Puis, deux pages plus loin :


« Il ne lâchera rien. Ces chacals ont la mémoire longue. »


Et enfin, au bas d'un feuillet griffonné à la hâte :


« Aya ne doit jamais savoir d'où vient l'argent. »


Le souffle court, les doigts tremblants sur la reliure, elle fixa l'eau sombre de la lagune qui se fondait dans la nuit. Elle pensa aux soixante-quinze millions d'ardoise, aux employés dont les familles dépendaient de ces chamb'res, et à ce fantôme qui attendait dans l'ombre qu'elle pose un genou à terre.


Sans hésiter davantage, elle composa le numéro de maître Kouassi.


— C'est Aya. Organisez une entrevue avec Malik Sanogo. Dès demain.


Le notaire marqua un temps darrêt à l'autre bout de la ligne.


— À Abidjan ? Dans ses bureaux ? Vous êtes certaine de vouloir vous jeter dans la gueule du loup ?


— Demain matin. À la première heure.


Elle raccrocha d'un geste sec.


En redescendant par l'escalier dérobé, elle trouva Fatou assise sur les marches du perron, les bras croisés sur son pagne, guettant les ombres de la lagune.


— Tu vas le voir, n'est-ce pas ? murmura la vieille femme sans tourner la tête.


— Je n'ai pas le choix.


— Ton père tremblait rien qu'à l'entendre prononcer. C'est un homme qui n'a pas d'amis, Aya. Seulement des débiteurs.


— J'ai l'habitude de négocier avec des hommes féroces, Fatou.


La servante se tourna lentement vers elle, ses yeux fatigués brillant sous la lampe extérieure.


— Ce n'est pas un banquier de Paris, ma fille. C'est un requin de la lagune. Si tu plonges dans son eau, prépare-toi à nager jusqu'à l'autre rive, ou il t'avalera toute crue.


Pendant qu'Aya veillait dans sa chambre d'Assinie au son des embruns et des grillons, à cent kilomètres de là, sur les hauteurs de Cocody, une baie vitrée surplombait les lumières de la ville.


Malik Sanogo observait la silhouette d'Abidjan à travers son verre d'ambre. Sur le plateau de son bureau en palissandre reposait un cliché pris au téléobjectif plusieurs mois auparavant : Aya Mensah descendant les marches d'un immeuble parisien, le pas déterminé, un manteau de laine jeté sur les épaules, le regard déjà indomptable.


Il connaissait son parcours, ses investissements, ses succès, ses failles les plus discrètes. Il avait attendu huit années que le père baisse sa garde, guettant le jour où la dette réclamerait sa pitance. Le père s'était dérobé en mourant d'une chute stupide, mais il laissait derrière lui son bien le plus précieux.


Malik posa son verre, ses doigts effleurant la bordure du papier photo. Demain, l'héritière franchirait le seuil de son cabinet. Elle croyait venir pour solder un compte bancaire et sauver des briques de ciment. Elle ignorait encore que la partie qui s'ouvrait ne laisserait aucun survivant indemne.

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