La vie d'avant
La cuisine sentait le café froid et le silence.
Nathalie déposa sa tasse dans l'évier sans faire de bruit, comme elle faisait tout dans cette maison — sans faire de bruit. C'était devenu un réflexe, une seconde nature, une façon de survivre. Ne pas claquer les portes. Ne pas rire trop fort. Ne pas exister trop.
Elle avait trente-quatre ans et elle marchait sur la pointe des pieds dans sa propre vie.
Par la fenêtre, le jardin était gris sous le ciel d'octobre. Les feuilles mortes s'entassaient contre la clôture que Marc avait promis de réparer depuis deux ans. Comme beaucoup de choses qu'il avait promises.
Elle entendit ses pas dans l'escalier — ce pas lourd, assuré, qui prenait tout l'espace — et ses épaules se contractèrent légèrement. Automatiquement.
Marc entra dans la cuisine sans la regarder. Il ouvrit le réfrigérateur, grimaça.
— Y'a plus de jus d'orange ?
— J'en rachète aujourd'hui.
— T'aurais pu y penser avant.
Il referma la porte et attrapa son veston sur la chaise. Nathalie garda les yeux sur la fenêtre. Dehors, un moineau sautillait sur la clôture cassée. Elle l'enviait presque.
— Je rentre tard ce soir, dit-il. Réunion.
Il ne demanda pas comment elle allait. Il ne l'embrassa pas. Il prit ses clés et sortit.
La porte se ferma.
Et Nathalie laissa enfin sortir l'air qu'elle retenait depuis qu'elle avait entendu ses pas.
Scène 2
Le souper chez les Tremblay aurait dû être une soirée agréable.
Quatre couples autour d'une grande table en bois, du vin rouge, des rires. Nathalie portait sa robe bordeaux, celle que Marc aimait bien — quand ça l'arrangeait. Elle avait fait un effort. Elle faisait toujours un effort.
C'est elle qui avait raconté l'anecdote. Une histoire drôle, pas grand-chose, une mésaventure au supermarché qui avait fait sourire tout le monde. Elle riait encore quand Marc posa sa main sur la table.
— Nathalie exagère toujours ses histoires, dit-il avec ce sourire en coin qu'il réservait aux publics. C'est son côté dramatique.
Quelques rires polis. Gênés.
Elle sentit le rouge lui monter aux joues. Pas de la honte — de la colère. Mais elle avala la colère avec une gorgée de vin et sourit, parce que c'est ce qu'on fait quand on a appris que se défendre coûte trop cher.
Plus tard dans la voiture, elle regarda défiler les lumières de la ville par la vitre.
— T'étais pas obligé de dire ça.
— Quoi ? C'était une blague.
— C'était humiliant.
— Arrête de chercher des problèmes, Nathalie.
Elle ne répondit pas. Elle posa son front contre la vitre froide et ferma les yeux.
Arrête de chercher des problèmes. Comme si souffrir était un choix qu'elle faisait exprès.
Scène 3
C'est un soir de novembre qu'elle créa le compte.
Pas par calcul. Par ennui, peut-être. Par solitude, sûrement. Marc était devant la télévision, le regard vide sur un match qu'il ne regardait même pas vraiment. Elle était sur le canapé avec son téléphone, à quelques mètres de lui — et à des années-lumière.
Elle choisit une photo simple pour son profil. Pas trop, juste assez. Elle n'aurait su dire ce qu'elle cherchait. Du contact, peut-être. La preuve que le monde existait encore au-delà de ces quatre murs.
Les premières interactions furent banales. Des gens qui parlaient de tout et de rien. Elle aimait ça — ce rien qui ne pesait pas.
Et puis un soir, une notification.
Sam Leclerc vous a envoyé un message.
Elle hésita une seconde, puis ouvrit.
"Je viens de lire votre commentaire sur les aurores boréales. Vous avez dit exactement ce que je pensais mais que je n'aurais pas su formuler. Alors merci."
C'était tout. Simple. Sans arrière-pensée apparente.
Elle sourit sans savoir pourquoi, et répondit.
Scène 4
Ils parlèrent des aurores boréales. Puis des étoiles en général. Puis de cette sensation étrange d'être petit face à l'univers et comment ça fait du bien, paradoxalement.
Sam écrivait comme il pensait, semblait-il — directement, avec humour, sans chercher à impressionner. C'était rare. Tellement rare que Nathalie vérifia deux fois s'il ne lui vendait pas quelque chose.
Non. Il lui parlait, simplement.
— Vous habitez où ? demanda-t-il au bout d'une heure.
— Québec. Vous ?
— Montréal. Ah, les grandes distances, écrivit-il avec un emoji souriant.
Elle rit. Vraiment rit. Un rire qui venait du ventre, le genre qu'elle n'avait plus depuis longtemps.
Dans le salon, le match se terminait. Marc éteignit la télé et monta se coucher sans un mot.
Nathalie, elle, resta encore une heure dans le noir du salon, le téléphone lumineux entre les mains, à parler à un inconnu qui lui donnait l'impression d'exister.
Scène 5
La nuit, dans leur lit, c'était pire que le silence.
C'était l'absence.
Ils dormaient dos à dos depuis si longtemps que Nathalie ne se rappelait plus à quand remontait la dernière fois où Marc l'avait touchée avec douceur. Pas avec possession, pas avec habitude — avec douceur.
Elle fixait le plafond dans l'obscurité. Écoutait sa respiration régulière. Il dormait déjà. Il dormait toujours facilement, Marc. Comme si rien ne le troublait. Comme si tout allait bien.
Peut-être que pour lui, tout allait bien.
C'était ça, le plus douloureux. Non pas qu'il soit malheureux avec elle. Mais qu'il soit parfaitement indifférent.
Elle pensa à Sam. À leur conversation de la veille. Il lui avait dit : "J'ai l'impression qu'on se connaît depuis longtemps."
Elle avait répondu : "Moi aussi. C'est bizarre, non ?"
"Non," avait-il écrit. "Je pense que certaines personnes se reconnaissent, c'est tout."
Dans le lit froid, Nathalie ferma les yeux avec quelque chose de chaud dans la poitrine.
Scène 6
Trois semaines passèrent.
Ils se parlaient chaque soir. Parfois tard. Parfois jusqu'à ce que les mots se fassent plus rares, plus doux, le genre de silence confortable qu'on ne partage qu'avec peu de gens.
Sam était graphiste. Il aimait le jazz, les films en noir et blanc et les dimanches pluvieux. Il avait un chien nommé Pixel. Il avait perdu son père deux ans plus tôt et n'en parlait pas souvent mais quand il le faisait, c'était avec une honnêteté qui serrait le cœur.
— Est-ce que tu es heureuse ? lui demanda-t-il un soir, à brûle-pourpoint.
Elle regarda la question longtemps.
— Je ne sais plus ce que ça veut dire, répondit-elle finalement.
Un long silence. Puis :
— Je pense que tu mérites de le savoir.
Elle posa son téléphone sur sa poitrine et resta immobile dans le noir. Quelque chose en elle venait de se fissurer — pas de douleur, mais comme quand la glace craque au printemps pour laisser passer l'eau vive.
Scène 7
Marc remarqua.
Pas qu'elle était heureuse. Marc ne remarquait jamais ça. Mais il remarqua qu'elle lui échappait un peu. Qu'elle souriait pour des raisons qu'il ne connaissait pas. Qu'elle ne cherchait plus son approbation comme avant.
Ça le dérangea.
— T'es sur ton téléphone encore.
— Je lis.
— Tu lisais pas avant autant.
— Les gens changent.
Il la regarda d'une façon qu'elle connaissait bien. Ce regard qui jauge, qui pèse, qui cherche une faille. Elle soutint son regard cette fois. Il détourna les yeux le premier.
Petite victoire silencieuse.
Il devint plus présent après ça. Pas plus tendre — plus là. Il rentrait plus tôt. Il lui posait des questions sur sa journée avec un intérêt qui sonnait faux. Il vérifiait.
Nathalie souriait poliment et attendait le soir.
Scène 8
Elle appela Isabelle un mardi après-midi.
Isabelle — sa meilleure amie depuis le cégep, celle qui la connaissait mieux qu'elle se connaissait elle-même. Celle que Marc n'aimait pas, justement pour cette raison.
— Isa, je pense que je vais le quitter.
Silence. Puis :
— Finalement.
Nathalie rit malgré elle.
— T'attendais ça ?
— Nat, ça fait trois ans que j'attends ça. Qu'est-ce qui s'est passé ?
— J'ai rencontré quelqu'un. Enfin... rencontré... on se parle. En ligne. Il s'appelle Sam.
— Et ?
— Et il m'a rappelé que je méritais d'être heureuse. C'est con, hein ?
— C'est pas con, dit Isabelle doucement. C'est juste triste que t'aies eu besoin que quelqu'un te le rappelle.
Nathalie garda le silence un moment. Par la fenêtre, les feuilles mortes avaient disparu. Quelqu'un les avait ramassées.
— Je suis prête, Isa.
— Je suis là. T'as juste à appeler.
Scène 9
Le soir du 14 novembre, Nathalie attendit que Marc soit endormi.
Elle descendit sur la pointe des pieds, attrapa son manteau, ses clés. Dans sa tête, tout était clair pour la première fois depuis des années. Elle allait d'abord conduire. Réfléchir. Puis appeler Sam et lui dire qu'elle était prête — vraiment prête.
Elle ouvrit son application de messagerie. Commença à écrire.
"Je suis prête. Je viens."
Son doigt hésita sur Envoyer.
Elle sourit. Démarra la voiture.
Elle enverrait le message en arrivant quelque part. Dans un café ouvert la nuit, avec un thé chaud et la certitude d'avoir enfin choisi sa vie.
La pluie commença à tomber sur le pare-brise.
Elle mit les essuie-glaces.
Elle chantonnait presque.
Elle ne vit pas le camion.
Fin de l'Acte 1.