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Joueur 1 — Le Monde qui se Souvient

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Summary

Kaito Kamishiro, un adolescent japonais passionné de jeux vidéo, n'aurait jamais imaginé que sa dernière partie changerait sa vie à jamais. Un soir, après avoir enfilé son casque de réalité virtuelle, il se retrouve prisonnier d'un monde inconnu, régi par un mystérieux Système. Là-bas, chaque rencontre peut devenir une menace, chaque choix peut avoir des conséquences irréversibles et la mort n'est peut-être pas la fin. Mais Kaito n'est pas un joueur ordinaire. Désigné comme une anomalie sous le nom de Joueur 1, il découvre peu à peu que ce monde semble connaître son existence… et que certains secrets le concernent depuis bien plus longtemps qu'il ne l'imagine. Entre aventures périlleuses, rencontres inattendues, liens fragiles et vérités enfouies, Kaito devra apprendre à survivre dans un univers où rien n'est vraiment ce qu'il paraît. Car si ce monde se souvient de tout, pourquoi semble-t-il se souvenir de lui ?

Genre
Fantasy
Author
Shadow
Status
11d ago
Chapters
20
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapter 1

Chapitre 1 — La dernière connexion

Tokyo, 23 h 07.

La pluie avait cessé depuis une vingtaine de minutes, mais la ville en conservait encore les traces. Sur les trottoirs, les enseignes lumineuses se reflétaient dans les flaques, transformant le bitume en une mosaïque de couleurs mouvantes. Les voitures défilaient le long des avenues, leurs phares glissant sur les façades des immeubles, tandis que les derniers voyageurs se pressaient vers les gares avant la fermeture de certaines lignes. Au-dessus de cette agitation, les fenêtres des appartements formaient des centaines de petits carrés lumineux. Derrière chacun d’eux, quelqu’un poursuivait une soirée qui ne ressemblait à aucune autre.

Dans l’un de ces appartements, au troisième étage d’un immeuble sans particularité, Kaito Kamishiro était en train de perdre une partie.

— Non, non, non… Pas maintenant !

Assis devant son ordinateur, le dos légèrement courbé et les yeux rivés sur son écran, il déplaçait sa souris avec une précision presque désespérée. Son personnage traversait un couloir virtuel, poursuivi par un adversaire dont la barre de vie était à peine plus élevée que la sienne. Une erreur, un seul mouvement mal calculé, et toute la partie serait terminée.

Kaito retint son souffle.

Il avait déjà passé plusieurs heures sur ce jeu. Il connaissait les cartes, les mécanismes et les habitudes de ses adversaires suffisamment bien pour prévoir leurs réactions. Pourtant, ce n’était pas toujours la connaissance qui faisait gagner une partie. Il fallait aussi savoir attendre, accepter de ne pas agir immédiatement et reconnaître le moment exact où une situation pouvait basculer.

Son adversaire s’arrêta au bout du couloir.

Kaito plissa les yeux.

Tu veux que je vienne te chercher ? Très bien.

Il fit avancer son personnage de quelques pas, puis s’immobilisa. Le piège était évident. Un débutant se serait précipité, persuadé que la victoire lui tendait les bras. Kaito, lui, observa les mouvements de son adversaire et remarqua un léger décalage dans son animation. Une fraction de seconde. Presque rien.

Mais suffisamment.

Il esquiva au dernier moment, contourna son adversaire et lança son attaque.

L’écran se figea.

VICTOIRE.

Kaito resta silencieux pendant une seconde, comme s’il avait besoin de vérifier que le résultat était réel. Puis il retira son casque et leva les bras.

— Enfin ! Tu pensais vraiment pouvoir m’avoir avec ça ?

Personne ne lui répondit, naturellement. Dans sa chambre, sa victoire n’avait pour témoin qu’une chaise grinçante, une lampe de bureau et une pile de vêtements qu’il repoussait depuis plusieurs jours sans jamais trouver le courage de s’en occuper.

Son sourire s’atténua lorsqu’il remarqua l’heure.

Il était plus de vingt-trois heures.

— Ah. Ça explique pourquoi j’ai faim.

Il tourna la tête vers son bureau. Une bouteille d’eau presque vide se trouvait près du clavier, accompagnée de deux emballages de biscuits et d’une canette qu’il aurait dû jeter depuis longtemps. Kaito fouilla dans un paquet abandonné près de son écran, espérant y trouver quelque chose. Il ne découvrit qu’une poignée de miettes.

Il les contempla avec le sérieux d’un homme confronté à une injustice historique.

— Magnifique. Un véritable festin.

Il finit par rire doucement de sa propre bêtise, puis repoussa le paquet.

Sa chambre n’était pas particulièrement grande, mais elle lui convenait. Son ordinateur occupait presque toute la place sur le bureau. Des étagères couvertes de jeux et de quelques figurines longeaient le mur, et un rideau sombre empêchait la lumière des lampadaires d’éclairer directement son lit. Rien, dans cette pièce, ne témoignait d’une vie extraordinaire. Elle ressemblait à celle de milliers d’autres adolescents qui passaient leurs soirées devant un écran, à la différence près que Kaito avait progressivement pris l’habitude d’y rester plus longtemps qu’il ne l’avait prévu.

Il n’aurait pas su expliquer exactement quand cette habitude était devenue une nécessité.

Au départ, jouer était simplement amusant. Il aimait découvrir de nouveaux univers, apprendre leurs règles et comprendre comment ils fonctionnaient. Il appréciait surtout cette impression rassurante que, même lorsqu’un jeu paraissait difficile, il existait toujours quelque chose à comprendre. Un passage secret, une mécanique dissimulée, un détail que les autres n’avaient pas remarqué. Il suffisait d’observer assez longtemps.

Dans la vie réelle, les choses semblaient moins simples. Les gens changeaient d’avis sans prévenir, les conversations se terminaient parfois avant même qu’il ait compris ce qu’on attendait de lui, et les problèmes ne venaient pas toujours accompagnés d’une solution clairement indiquée.

Dans les jeux, au moins, il pouvait recommencer.

Kaito posa son casque sur le bureau et se leva pour aller jusqu’à la fenêtre. Il écarta légèrement le rideau. Au-dessous de lui, une femme marchait sous un parapluie transparent, un sac de courses à la main. Un couple discutait près d’un distributeur automatique. Plus loin, un cycliste s’arrêta au feu rouge et consulta son téléphone.

Tout paraissait si ordinaire qu’il eut du mal à imaginer que chacune de ces personnes transportait avec elle ses propres soucis, ses propres souvenirs et des pensées dont personne, autour d’elle, ne soupçonnait l’existence.

Il se demanda parfois ce que les gens pensaient de lui.

Probablement pas grand-chose.

Il n’était ni populaire ni particulièrement remarquable. Il avait quelques connaissances, des camarades avec lesquels il discutait de temps en temps et des personnes qu’il appréciait sans toujours savoir comment le leur montrer. Il n’était pas malheureux au point de vouloir disparaître de sa propre vie. Il lui arrivait de rire, de s’enthousiasmer pour une nouveauté ou de passer une bonne journée. Mais il existait en lui une distance qu’il ne parvenait pas vraiment à combler, comme s’il observait parfois le monde depuis l’extérieur sans savoir comment en devenir un véritable participant.

Il relâcha le rideau.

— Bon. Si je reste là, je vais finir par manger mon clavier.

Il enfila une veste, attrapa son portefeuille et glissa son téléphone dans sa poche. Avant de quitter sa chambre, il regarda son ordinateur. Le menu de son jeu était toujours affiché, prêt pour une nouvelle partie.

— Je reviens.

Il prononça ces mots machinalement, puis sortit de l’appartement.

Il ne pouvait pas savoir qu’il venait de dire au revoir à la dernière soirée ordinaire de son existence.

La fraîcheur de la nuit le surprit agréablement. L’air conservait une légère odeur de pluie et de poussière humide, mêlée à celle des restaurants qui fermaient leurs portes. Kaito remonta sa fermeture éclair et prit la direction d’une petite supérette située à quelques rues de chez lui.

Il aimait marcher à cette heure. Le mouvement régulier de ses pas l’aidait à réfléchir, même lorsqu’il ne réfléchissait à rien de particulier. Les rues lui paraissaient moins intimidantes une fois que la foule avait diminué. Il pouvait regarder les vitrines, remarquer des détails qu’il n’avait jamais vus auparavant et laisser ses pensées dériver sans avoir à se soucier du regard des autres.

À un carrefour, il aperçut un magasin de jeux vidéo encore ouvert.

Il ralentit aussitôt.

Derrière la vitrine, des consoles étaient alignées sur des présentoirs soigneusement éclairés. Plusieurs nouveautés occupaient le centre de la boutique, mais son attention fut immédiatement attirée par un casque de réalité virtuelle exposé sur un socle noir.

Kaito s’arrêta devant la vitre.

Il connaissait ce modèle. Il avait regardé plusieurs vidéos à son sujet et lu des dizaines de commentaires sur les forums spécialisés. Le casque promettait une immersion bien supérieure à celle des appareils précédents, avec un environnement capable de réagir aux mouvements du joueur et de donner l’impression que chaque espace virtuel possédait une véritable profondeur.

Il s’approcha un peu plus.

— Ça doit être incroyable…

Il imagina un monde dans lequel il ne serait plus simplement assis devant un écran, mais libre de marcher dans les décors qu’il explorait depuis sa chambre. Il pourrait examiner une ville abandonnée, traverser une forêt inconnue ou découvrir les ruines d’une civilisation disparue en ayant l’impression d’y être réellement.

Il sourit à cette idée.

Puis il regarda le prix.

Son sourire disparut.

— Bon. Peut-être l’année prochaine.

Il n’avait pas assez d’argent pour se permettre un achat aussi coûteux. Il le savait depuis longtemps, mais cela ne l’empêchait pas de s’imaginer en train de l’utiliser. Il resta encore quelques secondes devant la vitrine, puis reprit son chemin en se promettant de revenir lorsqu’il aurait économisé suffisamment.

Il n’avait aucune raison de se souvenir particulièrement de cette soirée. Pourtant, plus tard, il repenserait souvent à cette vitrine, à la lumière blanche qui éclairait le casque et à la facilité avec laquelle il avait imaginé un monde dans lequel il pourrait enfin se sentir à sa place.

Pour l’instant, il avait simplement faim.

Il tourna dans une rue plus étroite, où les enseignes étaient moins nombreuses et les lampadaires plus espacés. Il lui restait quelques minutes de marche avant d’atteindre la supérette.

C’est alors qu’il entendit une voix.

— Je t’ai demandé de sortir ton téléphone.

Kaito ralentit.

La voix venait d’une petite ruelle sur sa droite. Une seconde voix, plus hésitante, lui répondit presque aussitôt.

— Je vous ai déjà dit que je n’avais rien à vous donner…

Kaito s’arrêta complètement.

Il jeta un coup d’œil dans la ruelle. Trois garçons se tenaient devant une fille qui semblait avoir à peu près son âge. L’un d’eux bloquait le passage, tandis qu’un autre désignait le sac qu’elle tenait contre elle. La jeune fille gardait le menton baissé, mais ses doigts agrippaient la bandoulière avec une force qui trahissait son inquiétude.

Kaito sentit son estomac se nouer.

Il regarda autour de lui. La rue n’était pas déserte, mais les quelques passants qui se trouvaient à proximité continuaient leur chemin sans intervenir. Certains n’avaient probablement rien remarqué. D’autres avaient peut-être préféré ne pas s’en mêler.

Il comprenait cette hésitation. Il la ressentait lui-même.

Trois garçons. Une fille seule. Et lui, qui ne savait même pas se défendre correctement.

Il pouvait appeler la police. Il pouvait chercher de l’aide. Il pouvait aussi continuer à marcher, rentrer chez lui et se convaincre qu’il n’avait rien pu faire.

Cette dernière possibilité lui paraissait soudain insupportable.

Il détourna les yeux et fit quelques pas en direction de la supérette.

Ce n’est pas ton problème.

Il connaissait cette voix intérieure. Elle n’était pas méchante. Elle essayait simplement de le protéger, de lui éviter des ennuis qu’il n’aurait peut-être pas les moyens de gérer.

Il s’arrêta.

Derrière lui, la jeune fille protesta de nouveau. L’un des garçons ricana.

Kaito ferma les yeux quelques secondes.

— …Mince.

Il se retourna.

Lorsqu’il revint vers la ruelle, son cœur battait déjà plus vite. Il ne savait toujours pas ce qu’il allait faire. Il savait seulement qu’il ne parviendrait pas à rentrer chez lui tranquillement s’il décidait de ne rien tenter.

— Hé.

Sa voix n’était pas aussi assurée qu’il l’aurait voulu.

Les trois garçons tournèrent la tête.

— Quoi ? demanda celui qui se trouvait le plus près de la fille.

Kaito s’arrêta à quelques mètres d’eux. Il sentit soudain qu’il n’avait aucune idée de la manière dont on était censé gérer ce genre de situation. Les phrases qui lui avaient semblé convaincantes dans sa tête lui paraissaient maintenant ridicules.

Il déglutit.

— Laissez-la tranquille.

Pendant un instant, personne ne répondit.

Puis le garçon au milieu sourit.

— Pardon ?

— Vous avez entendu.

Kaito regretta presque immédiatement d’avoir ajouté ces mots. Il essayait de paraître ferme, mais il pouvait sentir ses mains devenir moites. Il aurait préféré affronter un adversaire dans un jeu, là où il aurait pu observer ses mouvements, analyser ses habitudes et réfléchir sans avoir peur de ce qui arriverait s’il commettait une erreur.

Ici, il n’y avait pas de barre de vie. Aucun menu ne lui permettait de recommencer.

— Tu veux jouer au héros ? demanda le garçon.

Ses deux amis se mirent à rire.

— Non. Je veux juste que vous arrêtiez.

Le garçon s’approcha.

Kaito aurait voulu reculer, mais il resta à sa place. Il se répétait qu’il n’avait pas besoin de gagner une bagarre. Il devait simplement gagner assez de temps pour permettre à la fille de s’éloigner.

— Et tu vas faire quoi si on refuse ?

Kaito ouvrit la bouche.

Aucune réponse ne lui vint.

Le premier coup le surprit avant qu’il ait pu se préparer. Il perdit l’équilibre et tomba sur le côté, la paume raclant le sol. Pendant une seconde, il n’entendit plus que le bourdonnement confus de ses propres oreilles.

— Arrêtez ! cria la fille.

Kaito essaya de se relever. Il n’avait pas encore retrouvé son équilibre lorsqu’un autre coup le força à reculer. Il protégea son visage du mieux qu’il put, incapable de comprendre comment la situation avait dégénéré aussi rapidement.

Il avait imaginé qu’il pourrait faire quelque chose.

Il n’avait pas imaginé à quel point il serait impuissant.

Les voix se mélangeaient. Il entendit un juron, des pas précipités, puis l’un des garçons annoncer qu’ils feraient mieux de partir. Quelques secondes plus tard, ils s’éloignaient déjà dans la rue, comme si ce qui venait de se passer n’avait été qu’une distraction sans importance.

Kaito resta assis sur le sol.

Il inspira lentement, essayant de calmer les battements désordonnés de son cœur. Son visage lui faisait mal et ses mains tremblaient légèrement. Il détestait cette sensation, celle de comprendre après coup tout ce qu’il aurait pu faire différemment.

La jeune fille s’approcha de lui.

— Tu peux te lever ? Tu m’entends ?

Il releva la tête.

Elle avait l’air bouleversée.

— Oui, répondit-il.

Sa voix était plus faible qu’il ne l’aurait voulu.

— Tu es blessé. Attends, je vais appeler une ambulance.

Elle sortit son téléphone, mais Kaito leva une main pour l’arrêter.

— Non, attends.

— Quoi ? Mais regarde-toi !

Il porta prudemment ses doigts à son visage, puis les retira. Il n’avait pas envie de vérifier davantage. Il voulait seulement rentrer, s’asseoir dans sa chambre et retrouver quelque chose de familier.

— Ça va aller, dit-il.

— Tu viens de te faire frapper parce que tu as essayé de m’aider. Laisse-moi au moins faire quelque chose.

Cette phrase le surprit.

Il la regarda vraiment pour la première fois. Elle avait encore peur, mais cette peur semblait maintenant mêlée à de la colère, et peut-être aussi à de la culpabilité.

Kaito aurait voulu lui dire qu’elle n’avait rien à se reprocher. Il aurait voulu trouver une phrase qui lui donnerait l’impression que tout cela avait servi à quelque chose.

Mais il n’en trouva aucune.

Il se remit debout avec difficulté.

— Je vais rentrer. Tu devrais faire pareil.

— Attends…

Il s’immobilisa.

La jeune fille hésita, comme si elle cherchait à formuler quelque chose sans savoir comment s’y prendre.

— Merci.

Kaito la fixa quelques secondes.

Puis il sourit, un sourire discret qui ne parvenait pas vraiment à masquer sa fatigue.

— De rien.

Il reprit sa marche.

Il ne se retourna pas immédiatement, mais il entendit la jeune fille l’appeler une dernière fois. Il s’arrêta sans revenir sur ses pas. Aucun des deux ne trouva quelque chose à ajouter.

Finalement, Kaito leva simplement la main pour lui faire comprendre qu’il avait entendu, puis continua son chemin.

Il ignorait son nom. Elle ignorait presque tout de lui. Il était probable qu’ils ne se reverraient jamais.

Et pourtant, cette rencontre allait rester longtemps dans sa mémoire, même si ce n’était pas pour les raisons qu’il aurait imaginées.

Lorsqu’il atteignit son immeuble, la nuit lui sembla plus froide qu’à l’aller.

Kaito monta les escaliers sans se presser. Il aurait pu prendre l’ascenseur, mais il avait besoin de quelques minutes pour réfléchir. Chaque étage lui rappelait qu’il n’avait pas réussi à faire ce qu’il avait voulu. Il avait essayé d’aider quelqu’un, et cela s’était terminé par une humiliation dont il aurait préféré ne jamais se souvenir.

Il s’arrêta devant sa porte.

Au moins, elle va bien.

Il s’accrocha à cette pensée. Il ne savait pas si les garçons reviendraient, mais ils étaient partis. La fille n’était plus seule dans cette ruelle. C’était déjà quelque chose.

Il ouvrit la porte et entra.

L’appartement était silencieux. Il posa ses clés sur la petite table de l’entrée, retira sa veste et resta un moment immobile, incapable de décider ce qu’il devait faire ensuite. Il n’y avait personne pour lui demander comment s’était passée sa soirée. Personne pour remarquer immédiatement qu’il n’avait pas tout à fait la même expression qu’en partant.

Ce silence ne le surprenait pas. Il faisait partie de son quotidien, au point qu’il ne savait plus toujours s’il l’appréciait ou s’il s’y était simplement habitué.

Il finit par se rendre dans la salle de bain.

La lumière crue lui révéla quelques marques sur le visage. Rien qui lui parût alarmant, mais suffisamment pour lui rappeler la scène de la ruelle. Il ouvrit le robinet et passa de l’eau sur son visage, puis s’appuya contre le lavabo.

Son reflet le regardait avec une expression qu’il ne parvenait pas à interpréter.

— T’es vraiment idiot, murmura-t-il.

Il ne savait pas s’il parlait d’avoir intervenu ou d’avoir cru qu’il pourrait changer quelque chose.

Il resta ainsi quelques instants, puis secoua la tête.

— Bon. C’est fait.

Il retourna dans sa chambre.

Son ordinateur était toujours allumé, exactement comme il l’avait laissé. Le menu principal du jeu attendait au centre de l’écran. Rien n’avait changé. Le clavier, la souris, les étagères et la chaise étaient tous à leur place.

Cette stabilité lui procura un soulagement inattendu.

Il s’assit et regarda l’heure. Il était plus tard qu’il ne l’avait cru. Il aurait dû manger, se reposer et aller dormir. Au lieu de cela, ses yeux se posèrent sur le casque de réalité virtuelle qu’il avait utilisé plusieurs fois depuis son achat.

Il hésita.

Une partie de lui savait qu’il ferait mieux de laisser tomber pour ce soir. Il était fatigué, il avait mal au visage et la soirée avait été suffisamment désagréable. Mais une autre partie voulait retrouver ce sentiment familier, celui d’entrer dans un monde dont il connaissait les règles.

Un endroit où les problèmes avaient une logique.

Où l’on pouvait apprendre.

Où une erreur ne signifiait pas nécessairement que tout était perdu.

Kaito prit le casque.

— Juste un peu.

Il le brancha à son ordinateur et attendit que l’interface apparaisse.

Un message s’afficha sur l’écran.

CONNEXION AU SERVEUR…

Kaito fronça légèrement les sourcils.

Il ne se souvenait pas que le démarrage prenait habituellement autant de temps.

Quelques secondes plus tard, le message changea.

CONNEXION RÉUSSIE.

Puis un simple mot apparut :

BIENVENUE.

— Voilà, murmura-t-il.

Il plaça le casque sur sa tête.

La chambre disparut.


Le monde virtuel s’ouvrit autour de lui avec une netteté presque parfaite. Kaito se retrouva dans un vaste paysage de montagnes et de plaines, dominé au loin par les tours d’une ville dont les lumières se distinguaient à travers la brume. Le jeu était familier. Il avait déjà exploré cette région, affronté ses ennemis et appris les chemins qui permettaient d’éviter les zones les plus dangereuses.

Il se mit en mouvement.

Pendant un moment, tout se passa normalement. Il retrouva ses repères, consulta son interface et rejoignit une zone où d’autres joueurs s’affairaient. Les sons étaient clairs, les mouvements fluides et les décors suffisamment détaillés pour lui faire oublier qu’il se trouvait dans un environnement numérique.

C’était précisément pour cela qu’il aimait ce jeu.

Il n’avait pas besoin de réfléchir à ce qui s’était passé dans la rue. Il n’avait pas besoin de se demander s’il aurait pu faire davantage, ni de repenser au visage inquiet de la jeune fille. Ici, il pouvait se concentrer sur un objectif, progresser et comprendre les mécanismes d’un univers qui ne lui demandait rien d’autre que de jouer.

Au bout d’un moment, il remarqua un personnage immobile près d’un mur.

Il ralentit.

Le joueur ne bougeait pas, alors que les autres continuaient de traverser la zone. Kaito s’approcha, pensant d’abord que quelqu’un avait quitté son clavier. Mais, au moment où il passa devant lui, le personnage tourna lentement la tête.

Kaito s’arrêta.

Le mouvement avait quelque chose d’étrange. Il était trop lent, trop précis, comme si le personnage avait attendu que Kaito arrive à une distance déterminée avant de réagir.

— Hé ?

Aucune réponse.

Kaito fit un pas sur le côté.

La tête suivit son déplacement.

Il recula.

Le personnage redevint immobile.

Kaito observa l’interface, puis les paramètres du jeu. Rien ne semblait anormal. Il chercha le nom du joueur au-dessus de son avatar, mais aucun identifiant n’apparaissait.

— D’accord… Ça, c’est nouveau.

Il essaya d’interagir avec lui. Aucune réaction.

Finalement, il s’éloigna en se disant qu’il s’agissait probablement d’un bug. Les jeux, même les plus aboutis, n’étaient jamais totalement exempts d’erreurs. Il avait déjà vu des personnages traverser des murs ou rester coincés dans des animations. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter.

Pourtant, quelques minutes plus tard, son interface clignota.

Ce ne fut qu’une fraction de seconde.

Une ligne de caractères apparut dans un coin de son champ de vision, trop rapidement pour qu’il puisse la lire. Puis elle disparut, laissant les menus habituels à leur place.

Kaito s’immobilisa.

— Qu’est-ce que c’était ?

Il ouvrit les paramètres, vérifia les notifications et consulta les messages du serveur. Rien. Aucune alerte, aucune mise à jour, aucun message d’erreur.

Il finit par hausser les épaules, mais l’incident avait laissé derrière lui une impression désagréable. Ce n’était pas vraiment de la peur. Plutôt cette sensation qu’il éprouvait lorsqu’il remarquait un détail qui ne correspondait pas au reste, sans parvenir à déterminer pourquoi.

Il continua de jouer.

Le temps passa sans autre incident.

Lorsqu’il estima avoir suffisamment joué, il ouvrit le menu de sortie.

Il ne trouva pas le bouton habituel.

Kaito cligna des yeux, puis parcourut les options une seconde fois. Le menu était pourtant identique à celui qu’il connaissait. Il vérifia les paramètres, revint à l’écran précédent et recommença.

Toujours rien.

— Attends, quoi ?

Il tenta la commande vocale.

— Quitter le jeu.

Aucune réponse.

Il répéta plus fort, puis essaya une autre commande. L’interface ne réagit pas. Il appuya sur les boutons de contrôle du casque, pensant qu’il avait peut-être manqué une étape.

Rien.

Son agacement céda progressivement la place à l’inquiétude.

— Très drôle. Allez, ça suffit.

Il saisit les côtés du casque et tenta de le retirer.

Il ne bougea pas.

Kaito s’arrêta net.

Il recommença, cette fois avec davantage de force. Le casque semblait fixé autour de sa tête, sans aucun jeu dans les attaches. Il chercha instinctivement un câble ou un système de verrouillage, mais ses mains ne trouvèrent rien qui puisse expliquer ce qui se passait.

Son cœur se mit à battre plus vite.

— Non… C’est pas possible.

Il essaya de se calmer. Il avait peut-être un problème technique. Un dysfonctionnement du système de verrouillage, une erreur de connexion ou quelque chose qu’il ne connaissait pas. Il devait exister une explication.

Il chercha encore le moyen de sortir.

Puis l’image disparut.

Tout devint noir.

Les sons du jeu s’éteignirent, remplacés par un silence si complet que Kaito eut l’impression d’avoir perdu jusqu’au bruit de sa propre respiration.

— Allô ?

Sa voix ne produisit aucun écho.

Il tendit une main devant lui. Il ne voyait ni ses doigts ni son bras. Il ne distinguait plus le sol, le ciel ou la moindre trace du paysage dans lequel il se trouvait quelques instants auparavant.

Il tenta de bouger, mais ne parvint pas à déterminer où il était.

— Qu’est-ce qui se passe… ?

Un bip retentit.

Kaito se figea.

Un second bip lui répondit, plus lent que le premier.

Une faible lumière apparut au loin. Elle s’étendit progressivement, jusqu’à former une surface rectangulaire suspendue dans l’obscurité. Des caractères blancs se dessinèrent dessus, un à un, comme si quelqu’un les écrivait de l’autre côté d’une vitre.

BIENVENUE, JOUEUR 1.

Kaito fixa les mots.

— Joueur un ?

Il tenta de faire un pas en arrière, sans savoir s’il avait réellement bougé.

Une seconde ligne apparut.

INITIALISATION DU MONDE…

Puis une troisième.

VÉRIFICATION DE L’IDENTITÉ…

Kaito attendit.

Pendant quelques secondes, rien ne changea.

Puis les caractères se figèrent.

ERREUR.

Il sentit sa gorge se serrer.

— Quelle erreur ? Qui est là ?

La surface lumineuse s’éteignit.

Le noir revint, plus profond encore qu’auparavant.

Kaito resta immobile, essayant de comprendre ce qu’il venait de voir. Ce n’était pas un écran de chargement ordinaire. Les messages ne correspondaient à aucun menu qu’il connaissait, et la manière dont ils étaient apparus ne ressemblait à rien de ce qu’il avait pu rencontrer dans un jeu.

Une nouvelle lumière surgit soudain devant lui.

Cette fois, les lettres étaient rouges.

VARIABLE IDENTIFIÉE.

Kaito sentit un frisson lui parcourir le dos.

— Variable… ?

Une voix résonna alors dans l’obscurité.

Elle ne venait ni de la gauche ni de la droite. Elle semblait surgir de l’espace lui-même, calme et parfaitement distincte, comme si elle se trouvait à quelques centimètres de son oreille.

— Connexion établie.

Kaito voulut répondre, mais sa voix resta bloquée dans sa gorge.

La voix marqua une pause.

— Joueur numéro un…

Il entendit un léger bruit, semblable à un souffle traversant un microphone.

— Nous t’attendions.

À cet instant, Kaito sentit le sol disparaître sous ses pieds.

Il tomba.

Il voulut crier, mais le vide l’emporta avant qu’il ait pu reprendre son souffle. Autour de lui, des images surgirent et s’effacèrent dans une succession chaotique. Une ville qu’il ne connaissait pas. Des tours immenses sous un ciel rouge. Une forêt noyée dans le brouillard. Des silhouettes courant à travers des rues en ruines.

Puis il aperçut une porte.

Noire, immense, dressée au milieu d’un paysage qu’il ne parvenait pas à reconnaître. Sept chaînes l’entouraient, chacune tendue comme si quelque chose, de l’autre côté, cherchait à les briser.

Kaito essaya de distinguer ce qui se trouvait derrière la porte.

Il n’en eut pas le temps.

Une autre image apparut : un visage à peine visible, des yeux qu’il ne reconnut pas, une expression qu’il aurait voulu comprendre.

Puis tout disparut.

Le blanc remplaça le noir.

La chute sembla s’interrompre, mais Kaito n’avait plus aucun repère. Il ne savait pas s’il tombait encore, s’il flottait ou si son corps avait cessé d’exister.

La voix revint une dernière fois.

Elle avait perdu son calme.

— Cette fois…

Un silence.

Puis, presque dans un murmure :

— …ne recommence pas.

Kaito n’eut pas le temps de demander ce que cela signifiait.

La lumière l’engloutit.

Et quelque part, dans un monde dont il ignorait jusqu’à l’existence, quelque chose venait de se réveiller.

Fin du chapitre 1

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