Chapitre 1
PARTIE I — LES PREMIÈRES FISSURES
CHAPITRE 1
Moi, c’est Em.
Enfin, c’est comme ça que vous pouvez m’appeler. Sur les papiers officiels, ceux qu’on remplit dans les administrations ou qu’on présente chez le médecin quand on a oublié sa carte vitale, il est écrit Émilie. Mais Émilie, c’est un prénom qui appartient à une autre époque de ma vie. Je ne le déteste pas vraiment. Disons simplement qu’il ne me ressemble plus tout à fait. Quand quelqu’un m’appelle Émilie aujourd’hui, j’ai toujours l’impression qu’il parle à une version plus jeune de moi-même, une fille qui existe encore quelque part dans mes souvenirs mais que je peine parfois à reconnaître. Em, c’est plus simple. Plus court. Plus direct. Et puis, soyons honnêtes, ça sonne un peu mieux. Enfin, selon moi.
Vous avez parfaitement le droit d’être en désaccord. Je ne suis pas là pour vous convaincre. Après tout, si vous avez ouvert ce livre, c’est probablement pour découvrir mon histoire, pas pour débattre de l’élégance d’un prénom. Quoique. Maintenant que j’y pense, ce serait une drôle de raison de lire une autobiographie.
Je me rends compte que je n’ai même pas commencé mon récit et que je suis déjà en train de partir dans une digression. Mauvais signe. Ou très bon signe. Cela dépend probablement de votre niveau de patience.
Aujourd’hui, j’ai quarante-six ans.
Quand j’étais adolescente, quarante-six ans me paraissait incroyablement vieux. Je m’imaginais des adultes parfaitement sûrs d’eux, capables de prendre des décisions sans hésiter, de comprendre le sens de la vie et de remplir correctement leur déclaration d’impôts du premier coup. À ce moment-là, j’aimais croire qu’en vieillissant, on recevait une sorte de mode d’emploi de l’existence. Je peux désormais vous confirmer que ce document n’existe pas.
À quarante-six ans, je suis toujours capable de passer vingt minutes à chercher mes lunettes alors qu’elles sont sur ma tête. Je peux encore remettre au lendemain une tâche importante parce que j’ai décidé qu’il était absolument urgent de regarder comment réparer une lampe sur internet alors que je n’ai aucune lampe à réparer. La différence, c’est qu’aujourd’hui, je l’accepte davantage.
Avant d’avoir quarante-six ans, j’en ai eu dix.
Puis quinze.
Puis dix-sept.
Puis vingt-cinq.
Puis quarante.
Et chacune de ces femmes était différente des autres. Et pourtant aucune n’avait complètement disparu. Elles étaient encore toutes là. C’est étrange, quand on y pense. On passe sa vie entière avec soi-même et malgré cela, on ne cesse jamais réellement de se découvrir.
Si j’écris aujourd’hui, ce n’est pas parce que ma vie est extraordinaire. Ce n’est pas non plus parce que je pense avoir vécu des choses plus importantes que les autres. La vérité est beaucoup plus simple : j’ai besoin de mettre de l’ordre dans le chaos. Parce que ma vie a longtemps ressemblé à ça. Du chaos. Pas forcément visible de l’extérieur. Au contraire. Beaucoup de gens m’ont souvent trouvée calme, sérieuse ou discrète. Mais dans ma tête, c’était une autre histoire. Mon cerveau n’a jamais été un endroit paisible. Je me souviens qu’à dix ans déjà, je pensais beaucoup trop. Quand je dis « beaucoup trop », ce n’est pas une formule. Je veux dire vraiment beaucoup trop. Je réfléchissais à tout. À absolument tout. Je réfléchissais à ce que les autres pensaient de moi. À ce que moi je pensais des autres. Aux raisons pour lesquelles certaines personnes semblaient heureuses. À ce qui se passerait si mes parents mouraient. À ce qui se passerait si moi je mourais. À ce qui se passerait si personne ne m’aimait jamais. À ce qui se passerait si tout allait parfaitement bien. Même les scénarios positifs finissaient par devenir des sources d’inquiétude. Mon cerveau semblait incapable de laisser une seule pensée tranquille. Chaque possibilité devenait une nouvelle question.
Je n’avais évidemment pas les mots pour expliquer tout cela à cette période. À dix ans, on ne dit pas : « que mon fonctionnement cognitif génère une surcharge permanente d’anticipations anxieuses. » À dix ans, on garde ça pour soi. On pense que tout le monde vit la même chose.
Alors on se tait. Et c’est exactement ce que j’ai fait. Je me suis tue. Pas parce que je n’avais rien à dire. Au contraire. J’avais tellement de choses à dire que je ne savais même pas par où commencer. Certaines personnes parlent de leur esprit comme d’un jardin paisible ou d’une bibliothèque silencieuse. Le mien ressemblait davantage à une gare un jour de grève. Tout le monde courait dans tous les sens, personne ne semblait savoir où aller, et les annonces contradictoires se succédaient sans interruption. Ça expliquait sûrement pourquoi j’étais souvent fatiguée. Physiquement, pourtant, tout allait bien. J’étais une enfant en bonne santé. Je mangeais, je dormais, je grandissais. Mais mentalement, j’avais parfois l’impression de courir un marathon sans ligne d’arrivée.
J’avais sincèrement la conviction que tout le monde vivait comme ça. Que chacun rejouait ses conversations, imaginait le pire et analysait le moindre détail. Manifestement, non. En grandissant, j’ai compris que beaucoup de gens vivaient davantage dans le présent que moi. Moi, j’étais constamment ailleurs. Soit dans ce qui s’était déjà produit. Soit dans ce qui pourrait arriver. Le présent, lui, avait parfois du mal à trouver sa place.
Et puis il y avait l’école.
Ah, l’école.
Je pourrais probablement écrire un livre entier uniquement sur ce sujet. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, c’est peut-être exactement ce que je suis en train de faire. L’école était un endroit étrange. On nous disait qu’il fallait apprendre à vivre ensemble. On nous expliquait le respect, la tolérance, la solidarité. Puis on nous lâchait dans une cour de récréation remplie d’enfants qui essayaient eux-mêmes de comprendre qui ils étaient. Nous étions tous un peu perdus. Certains le montraient plus que d’autres.
Moi, j’étais différente. Ou du moins, je me sentais différente.
Je sais que beaucoup de personnes disent cela. Mais chez moi, ce sentiment était permanent. Je n’avais pas l’impression de parler la même langue que les autres. Pas littéralement, bien sûr. Je comprenais parfaitement le français. Enfin, la plupart du temps. Mais j’avais souvent l’impression que les sujets qui passionnaient mes camarades ne m’intéressaient pas autant qu’eux, tandis que les choses qui me fascinaient semblaient ennuyer profondément tout le monde autour de moi. Je me sentais souvent en décalage. Comme si j’étais arrivée à une fête où tout le monde connaissait déjà les règles sauf moi.
Et ce décalage ne concernait pas uniquement ce qui se passait dans ma tête. Il concernait aussi mon apparence.
J’étais grande. Très grande.
La grande tige au fond.
La perche.
Le lampadaire.
J’ai entendu tellement de surnoms que j’aurais probablement pu publier un dictionnaire. Le plus étonnant, c’est que les gens avaient l’air de considérer ma taille comme un sujet de conversation parfaitement acceptable. Comme si le simple fait d’être grande autorisait toutes les remarques.
— Tu mesures combien ?
— Tu joues au basket ?
— Tu vas encore grandir ?
Je ne savais jamais quoi répondre. Non pas parce que les questions étaient méchantes. Certaines ne l’étaient pas. Mais parce qu’elles revenaient sans cesse. Comme si ma taille était devenue ma principale caractéristique. Comme si tout le reste passait au second plan.
Je n’étais plus Em. J’étais la grande.
Et lorsque l’on est enfant ou adolescent, on aimerait parfois être autre chose qu’une particularité physique. On aimerait être une personne. Pas une étiquette. Mais la taille n’était qu’un début. Les enfants sont extrêmement créatifs lorsqu’il s’agit de remarquer les différences.
Malheureusement, ils le sont parfois beaucoup moins lorsqu’il s’agit de comprendre que ces différences peuvent blesser.
Il y avait mes lunettes, mes vêtements, mes accessoires, ma façon d’être. Tout semblait pouvoir devenir un prétexte.
Et puis, bien sûr, il y avait mes cheveux. Mes fameux cheveux roux.
Aujourd’hui, je les aime. Je les trouve beaux. Je les trouve même uniques. Mais il m’a fallu des années pour en arriver là. Parce que lorsque vous grandissez en entendant constamment les mêmes remarques, elles finissent par s’installer quelque part en vous. Même lorsque vous faites semblant qu’elles ne vous atteignent pas. Le problème avec les moqueries, c’est qu’elles ne disparaissent pas toujours une fois la journée terminée. Les autres rentrent chez eux et passent à autre chose. Vous, vous emportez leurs mots avec vous. Ils s’installent dans votre tête. Ils trouvent une chaise. Puis un canapé. Puis une chambre entière. Et avant même de vous en rendre compte, ils habitent chez vous.
« Poil de carotte ».
Je ne compte même plus le nombre de fois où je l’ai entendu. À force, j’avais fini par croire que mes cheveux étaient un problème. Alors j’ai essayé de les changer. C’est fou ce qu’on est prêt à faire lorsqu’on pense qu’un détail de notre apparence est responsable de notre mal-être. J’ai expérimenté à peu près toutes les couleurs imaginables.
Rose.
Bleu.
Violet.
Rouge.
Noir.
Blond.
Orange.
Mes cheveux ont traversé plus de crises existentielles que certains philosophes. À plusieurs reprises, ils ont probablement envisagé de quitter définitivement mon crâne. Mais derrière toutes ces transformations, il y avait une question beaucoup plus simple. Une question que je ne formulais pas encore clairement alors.
Et si le problème n’était pas mes cheveux ?
Et si le problème n’était pas ma taille ?
Et si le problème n’était même pas mes lunettes ?
Et si le problème était simplement que je voulais désespérément ressembler aux autres alors que je n’étais pas faite pour cela ?
Évidemment, à douze ou treize ans, on ne pense pas de cette manière. À cet âge-là, on veut juste être accepté. On veut appartenir à un groupe. On veut arrêter de se demander pourquoi on a l’impression d’être différent. On veut être comme tout le monde, même si je ne suis pas certaine que je l’aurais réellement supporté. J’en rêvais parfois. Mais je soupçonne que je me serais profondément ennuyée. Le plus étrange, c’est que malgré tout ce que je viens de raconter, je voulais quand même être acceptée. C’est contradictoire, je sais. Toute ma vie, j’ai eu cette impression tenace de ne pas rentrer dans les cases. Et pourtant, comme beaucoup d’enfants et d’adolescents, j’ai passé des années à essayer d’y entrer de force.
On veut être unique mais pas au point d’être exclu. C’est humain. Trouver l’équilibre entre ces deux besoins est probablement l’un des exercices les plus compliqués de l’existence. Moi, je n’y arrivais pas très bien.
Alors j’observais. J’ai toujours beaucoup observé les gens. Peut-être même davantage que je ne leur parlais. Je regardais les groupes se former dans la cour de récréation. Les amitiés naître et disparaître. Les codes que tout le monde semblait comprendre naturellement. Qui avait le droit de s’habiller de telle façon. Qui pouvait écouter telle musique. Qui avait le droit à l’erreur. J’avais parfois l’impression que tout le monde avait reçu un manuel secret expliquant comment devenir un adolescent normal.
Tout le monde sauf moi.
J’essayais pourtant.
Vraiment.
J’ai essayé de changer. Ma façon de m’habiller, de parler, parfois même ce qui m’intéressait. J’ai même essayé, à quelques reprises, de rire à des blagues qui ne me faisaient absolument pas rire. L’expérience fut un échec. Déjà parce que je suis incapable de faire semblant très longtemps. Et ensuite parce que, même lorsque je réussissais à ressembler aux autres pendant quelques heures, quelque chose sonnait faux. Je rentrais chez moi avec une étrange sensation de fatigue. Comme si j’avais passé la journée à jouer un personnage. Et c’était exactement ça. Je jouais un rôle. Le problème, c’est qu’on ne peut pas jouer un rôle éternellement. À un moment ou à un autre, le masque devient trop lourd. Alors il tombe. Et c’est souvent à ce moment-là que les ennuis commencent.
À l’école, pendant que beaucoup de mes camarades semblaient passionnés par leur vie sociale, moi, je trouvais refuge ailleurs.
Dans les cours.
Je sais. Je vous entends déjà.
« Ah. Voilà l’intello. »
Oui.
C’était moi.
Pas besoin d’essayer de me ménager. J’ai entendu ce mot suffisamment de fois pour qu’il ne me fasse plus grand-chose aujourd’hui. L’intello. La première de la classe. Celle qui levait la main. Celle qui avait toujours fait ses devoirs. Je n’étais pas forcément fière de cette réputation. Mais je ne pouvais pas vraiment la contester. Elle était en grande partie vraie. J’aimais apprendre. Pas uniquement pour les notes. Pas uniquement pour faire plaisir aux professeurs. J’aimais comprendre. Lorsque quelqu’un expliquait quelque chose avec passion, j’avais envie d’écouter. Lorsque je découvrais un nouveau concept, une nouvelle idée, une nouvelle manière de voir le monde, quelque chose s’allumait dans ma tête. Comme si mon cerveau, si bruyant le reste du temps, trouvait enfin un terrain sur lequel utiliser toute cette énergie. Pendant que certains rêvaient de la sonnerie annonçant la fin du cours, moi, il m’arrivait de trouver le cours intéressant. Je sais, c’est presque embarrassant à avouer. Mais autant être honnête. Nous sommes déjà arrivés beaucoup trop loin dans cette histoire pour commencer à mentir maintenant.
J’aimais les livres. Les mots. Les idées. Comprendre le monde me faisait du bien. Et surtout, j’aimais les enseignants. Attention. Formulée comme ça, la phrase paraît étrange. Laissez-moi reformuler. J’aimais discuter avec eux. Les écouter. Les observer. Ils me semblaient souvent plus intéressants que les élèves de mon âge. Ce n’est pas une chose très populaire à dire lorsqu’on est adolescent. Mais c’était vrai. Les professeurs parlaient d’histoire, de littérature, de sciences, de philosophie, d’art. Mes camarades parlaient parfois de la dernière personne avec qui ils s’étaient disputés ou du dernier potin qui circulait dans les couloirs.
Mon choix était vite fait.
Je me suis donc naturellement rapprochée de certains enseignants au fil des années. Pas au point de devenir la mascotte du corps enseignant, rassurez-vous. Mais suffisamment pour que l’on remarque que je passais parfois plus de temps à discuter avec des adultes qu’avec des adolescents. Évidemment, cela n’a pas amélioré ma popularité. Comme si j’en avais beaucoup à perdre. Mais il y avait aussi autre chose derrière mes bonnes notes. Quelque chose que je n’ai compris que bien plus tard. Je croyais simplement aimer réussir, être ambitieuse. Travailleuse. Perfectionniste. Je pensais que cela me définissait. Ce qui était vrai. En partie. J’avais surtout besoin de prouver quelque chose. À moi-même et aux autres.
Lorsque l’on passe beaucoup de temps à se sentir différent, on cherche souvent un endroit où l’on peut enfin être légitime. Pour moi, cet endroit était l’école. Là-bas, il existait des règles. Des réponses. Des critères. On me demandait de faire un exercice. Je le faisais. On me donnait une note. Cette note me disait que j’avais réussi. C’était simple. Clair. Rassurant. Contrairement aux relations humaines. Contrairement aux amitiés. Contrairement à tout le reste. Les notes devenaient alors une forme de validation. Une preuve que je valais quelque chose. Même si je n’aurais jamais formulé les choses ainsi en ces temps-là. À quinze ans, on ne possède pas toujours les outils nécessaires pour comprendre pourquoi certaines choses comptent autant.
On agit.
On ressent.
On souffre parfois.
Et seulement des années plus tard, on comprend. Enfin, on comprend un peu. Je ne suis même pas certaine que l’on comprenne totalement un jour. Nous passons une bonne partie de notre existence à interpréter notre propre passé. Comme des archéologues qui découvriraient les ruines de leur ancienne vie. On retrouve des morceaux. On tente de les assembler. On formule des hypothèses. Certaines sont justes. D’autres complètement fausses. Mais on continue quand même.
Comprendre, c’est peut-être simplement cela : continuer à chercher. Et moi, chercher, j’ai toujours su le faire. Avec les années, j’ai fini par développer une théorie très personnelle sur les êtres humains. La plupart des gens ont peur. Pas forcément peur des mêmes choses. Certains ont peur d’être abandonnés. D’autres ont peur d’échouer. Certains ont peur de vieillir. D’autres ont peur de ne jamais trouver leur place. Mais au fond, nous passons tous une bonne partie de notre vie à essayer de cacher nos peurs derrière quelque chose. Un sourire. Une attitude. Une réussite. Une apparence. Un groupe. D’ailleurs, beaucoup des jugements que nous portons sur les autres naissent précisément de là. Lorsqu’on est enfant, on ne comprend pas forcément ce mécanisme. On croit que les moqueries sont simplement de la méchanceté. Parfois, elles le sont. Mais souvent, elles ressemblent davantage à une tentative maladroite d’exister parmi les autres. On remarque une différence. On la pointe du doigt. Les autres rient. On se sent intégré. Alors on recommence. C’est cruel. Mais c’est aussi, encore une fois, terriblement humain. Je ne dis pas cela pour excuser ceux qui blessent les autres. Je dis cela parce qu’avec le temps, j’ai compris que la plupart d’entre eux n’étaient pas des monstres. Simplement des enfants qui cherchaient leur place comme moi je cherchais la mienne. Cela ne rend pas les souvenirs plus agréables, mais un peu plus compréhensibles. Et comprendre a toujours été ma manière préférée de pardonner. Enfin… de tenter de pardonner. Je ne suis pas une sainte. J’aurais adoré pouvoir vous dire qu’à quinze ans, je regardais mes détracteurs avec une sagesse admirable en me disant : “Pauvres âmes égarées, elles souffrent certainement elles aussi.” Absolument pas. À quinze ans, j’avais surtout envie qu’ils me laissent tranquille. Je rêvais parfois de disparaître. Pas dans le sens dramatique du terme. Pas encore. Je rêvais simplement de devenir invisible. De traverser les couloirs sans attirer l’attention. De ne plus être observée. De ne plus être commentée. De ne plus avoir l’impression que chaque détail de mon existence pouvait devenir un sujet de discussion.
J’ai essayé de me fondre dans le décor. Pendant quelques heures. Parfois même pendant quelques semaines. Pendant un temps, j’ai cru que cela fonctionnerait. Puis quelque chose finissait toujours par dérailler.
Une remarque.
Une discussion.
Une réaction spontanée.
Une opinion un peu différente.
Je finissais toujours par redevenir moi. Comme un élastique qui revient à sa position initiale. En y repensant, c’était une chance. Avant, j’y voyais un échec. Aujourd’hui, j’y vois une forme de résistance. Même involontaire. Parce qu’il faut parfois beaucoup de courage pour rester soi-même. Et parfois encore plus de courage lorsqu’on n’est même pas certain d’aimer la personne que l’on est. Je me suis longtemps menti à moi-même. Pas sur les grandes choses. Sur les petites. Les plus dangereuses. Celles qui s’installent discrètement. Je me répétais que je voulais être comme les autres. Je me répétais que je voulais intégrer certains groupes. Je me répétais que si je changeais suffisamment, tout irait mieux. Mais une petite voix persistait. Une voix agaçante. Une voix lucide. Une voix qui murmurait : “Ce n’est pas toi.” J’ai passé beaucoup d’années à essayer de faire taire cette voix. Elle avait malheureusement raison. Le plus frustrant avec la vérité, c’est qu’elle finit souvent par gagner. Même lorsqu’on l’ignore. Même lorsqu’on la fuit. Même lorsqu’on passe des années à faire semblant. Alors, petit à petit, j’ai commencé à comprendre quelque chose. Pas d’un seul coup. Les révélations fulgurantes n’existent pratiquement jamais dans la vraie vie. La compréhension arrive généralement par morceaux. Par petites fissures. Par prises de conscience discrètes. Et l’une d’elles fut la suivante : Peut-être que le problème n’était pas ma différence. Peut-être que je passais ma vie à lutter contre elle. Je sais. C’est le genre de phrase qu’on retrouve sur des affiches de développement personnel accompagnées d’un coucher de soleil. J’en suis consciente. Mais cela ne la rend pas forcément fausse. Et puis, si vous saviez le nombre de choses que l’on considère comme des clichés simplement parce qu’elles sont vraies…
Cette réflexion m’amène naturellement à d’autres questions. Pourquoi écrire tout cela aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi raconter cette histoire alors que j’ai passé une bonne partie de ma vie à éviter de la regarder en face ? La réponse la plus honnête est probablement que je ne le sais pas exactement. J’ai toujours voulu écrire. Aussi loin que remontent mes souvenirs. Les mots ont toujours occupé une place particulière dans ma vie. Mais raconter sa propre histoire n’est pas de tout repos. Parce qu’il faut accepter de regarder certaines blessures. Certaines erreurs. Certaines versions de soi-même que l’on préférerait parfois oublier. J’ai essayé une première fois vers vingt ans. Je n’ai pas tenu longtemps. Chaque page ressemblait davantage à une séance de torture émotionnelle qu’à un projet littéraire.
J’écrivais.
Je pleurais.
J’effaçais.
Je recommençais.
Puis j’abandonnais.
À cette époque, les souvenirs étaient encore trop proches. Trop bruts. Trop vivants. J’ai réessayé plus tard. Encore. Et encore. En français. Parfois en anglais. Toujours avec le même résultat. Quelque chose sonnait faux. Comme si je tentais de raconter une histoire dont je ne comprenais pas encore le sens. Alors j’ai laissé passer le temps. J’ai vécu. J’ai aimé. J’ai souffert. J’ai appris. Et aujourd’hui, à quarante-six ans, je ne prétends toujours pas tout comprendre. Mais je comprends suffisamment de choses pour commencer à raconter. Pas pour donner des leçons. Pas pour expliquer comment vivre. Encore moins parce que je pense détenir une quelconque vérité. Simplement pour témoigner. Pour mettre des mots sur un parcours. Pour relier les points. Pour regarder derrière moi et comprendre comment la petite fille qui se sentait différente est devenue la femme qui écrit ces lignes. Et peut-être aussi parce qu’il existe quelqu’un, quelque part, qui se sent aujourd’hui exactement comme je me sentais autrefois.
Quelqu’un qui a l’impression de ne pas appartenir au bon endroit.
Quelqu’un qui pense trop.
Quelqu’un qui croit que sa différence est un problème à résoudre.
Si cette personne existe, alors peut-être que cette histoire mérite d’être racontée. Parce qu’après toutes ces années, j’ai fini par comprendre une chose. Nos différences ne sont pas toujours des défauts déguisés. Parfois, elles sont simplement des forces que nous n’avons pas encore appris à aimer. Et moi, il m’a fallu presque une vie entière pour commencer à aimer les miennes. Alors autant commencer par le commencement. Si je veux raconter cette histoire correctement, il va falloir retourner là où tout a commencé. Bien avant les quarante-six ans. Bien avant les tentatives d’écriture. Bien avant les cheveux colorés. Bien avant les masques. Du temps où je ne savais pas encore que certaines blessures nous suivent longtemps. Au temps où j’étais simplement une petite fille qui réfléchissait déjà beaucoup trop.
Et croyez-moi, ce n’était que le début.








