Chapitre 30
— Ninon
Les trois dernières semaines avaient filé. Léo était rentré de chez ses grands-parents avec un pull trop grand, un dessin de vache et un rhume qui avait duré une semaine. Les mercredis avaient repris leur place dans mon emploi du temps, les histoires du soir aussi, le deuxième soupir avant de céder, Monsieur Lapin qui voyageait de lit en canapé. L’appartement s’était refermé sur nous comme une main qui se détend, et je m’étais rendu compte avec surprise que je m’y sentais chez moi.
Il m’a fallu quatre semaines pour tenir la promesse du portrait en couleurs.
Quatre semaines de cours, de couloirs, de déjeuners où nos genoux se frôlaient sous la table sans que nous en parlions. Le soir, je rentrais chez Caro et Fred, je dînais avec eux, nous parlions de choses simples, et personne ne touchait à ce qui flottait entre nous depuis dimanche. Ils me laissaient du temps. Je m’étais mise à le leur rendre en silences reconnaissants. Mais dans la journée, c’était vers Inès que mes yeux revenaient, comme vers une fenêtre ouverte.
Un jeudi, elle m’a dit à la sortie du dernier cours :
— Viens poser chez moi. Enfin, viens me peindre. Je te fais à dîner.
Je suis arrivée vers dix-neuf heures avec ma boîte d’aquarelle, deux pinceaux et un bloc de papier épais que j’avais acheté exprès. L’appartement était comme dans mon souvenir, tiède et beau, avec la lampe en laiton allumée et la musique très bas. Inès m’a ouvert pieds nus, dans un pull large qui lui tombait sur une épaule et un short en coton. Elle avait ses cheveux attachés en vrac, sans maquillage, et j’ai pensé que c’était la première fois que je la voyais comme ça. Plus jeune. Moins armée.
— Je ne sais pas poser, a-t-elle dit.
— Tu n’as pas besoin. Assieds-toi là, près de la fenêtre, et fais ce que tu veux.
Elle s’est installée sur le canapé vert, une jambe repliée sous elle, un verre de vin à la main. J’ai monté mon petit chevalet improvisé avec une chaise et un coussin. Pendant quelques minutes, nous n’avons rien dit. Elle me regardait faire, et je sentais son regard sur mes doigts, sur mes poignets, sur mon cou. Ce n’était pas le même regard que celui des autres. Il n’y avait ni calcul ni jeu. Seulement une attention très nue.
— Tu fais quoi, quand tu dessines ? a-t-elle demandé.
— Je regarde.
— Non. Tu fais autre chose. Tu cesses d’être là.
— Peut-être.
— Ça me plaît. Je voudrais savoir le faire.
J’ai trempé le pinceau, j’ai tracé la ligne de l’épaule, l’endroit où la laine glissait. Elle a un peu bougé, sans rajuster.
Elle avait les cheveux attachés en vrac, sans maquillage, et le cuivre revenait quand même, plus sombre à la racine, presque blond sur une mèche échappée. J’ai pensé que c’était la première fois que je la voyais comme ça. Plus jeune. Moins armée. Le pull glissait. En dessous, rien qui retienne. Même habillée pour personne, elle restait un corps qu’on regardait avant d’avoir décidé de le faire.
— Tu veux que je parle, ou que je me taise ?
— Parle. Ça m’aide à voir.
Elle a bu une gorgée, a posé le verre sur son genou nu.
— Alors je te raconte la version courte, parce que la longue est chiante et que tu la dessineras mal. Parisienne, née ici, pas adoptée par la ville. J’ai fait un Erasmus en Espagne, puis un an en Angleterre, avant de me décider. L’école, je l’ai intégrée sur le tard. Pas parce que j’avais raté quelque chose. Parce que j’ai mis du temps à admettre que c’était ça que je voulais, et pas une école qui fait plaisir aux parents. J’avais déjà vingt-trois ans. Toi t’en as vingt-quatre, non ? On est de la même année. Pas du même calendrier.
Elle a souri, pas le sourire du café. Un sourire qui laissait passer autre chose.
— Là-bas j’ai baisé. Beaucoup. Pas pour collectionner. Parce que ça se présentait, et que je ne voyais pas pourquoi j’aurais dit non à un truc qui me plaisait. Des Espagnols trop sûrs, un Anglais qui lisait à voix haute au lit et qui était moins doué avec sa bouche qu’avec les phrases. Des nuits entières, des retours à pied, des appartements qui n’étaient pas à moi. Je connais les bars, les files, les mains dans le dos sur une piste. Le reste, ce que tu dessines, les pièces fermées, les règles, je ne l’ai pas vécu. On ne me l’a pas proposé. Ou je n’ai pas su le voir.
Elle a tiré sur le pull, qui est retombé pareil.
— Ici, c’est plus simple et plus bête. Le droit, le barman. Tu les connais déjà de nom, même si je ne te les ai pas présentés. Ils ne se connaissent pas. Moi je les connais très bien, au lit, et assez peu dehors. Ça me va. Je ne leur mens pas. Je ne leur promets rien.
Le pinceau était encore sec entre mes doigts. J’ai mélangé l’ocre au rose, pour les cheveux.
— Et les filles ?
La question était sortie trop vite. Elle n’a pas fait semblant de ne pas l’avoir entendue.
— Jamais. Pas une main, pas une bouche. J’y pense depuis l’Espagne, je crois, sans avoir eu le cran ou l’occasion, je ne sais pas lequel des deux. Curieuse, oui. Expérimentée, non. Ce soir je pose. C’est déjà beaucoup, pour quelqu’un qui n’aime pas qu’on la regarde sans pouvoir répondre.
Elle a ri, bas.
— Et toi, tu cesses d’être là quand tu dessines. Ça, je voudrais savoir le faire.
— Oui.
— Quand tu m’as raconté, au café… la femme. Caro. Tu as dit « la femme, puis l’homme ». Dans cet ordre.
Mon pinceau s’est arrêté en l’air.
— C’est comme ça que ça s’est passé.
— Je sais. Mais c’est elle que tu as nommée d’abord. Et dans ton carnet, la rose, la main, le cou… C’est presque toujours elle.
Je n’ai rien dit. J’ai senti une chaleur monter le long de ma nuque.
— Je ne te juge pas, a-t-elle ajouté, doucement. Je me demande, c’est tout. Moi, je n’ai jamais… Enfin, j’y ai pensé. Souvent. Pas de façon sérieuse, pas assez pour me poser la question. Mais ces derniers jours, en te regardant dessiner, en t’écoutant, je me demande des choses.
— Quelles choses ?
Elle a reposé son verre sur la table basse. Elle s’est penchée en avant, les coudes sur les genoux, et son visage est sorti de la lumière de la lampe.
— Comment ça ferait. De toucher quelqu’un comme toi.
Le silence s’est étiré. Mon cœur cognait sous mes côtes, si fort que j’ai cru qu’elle l’entendait. J’ai posé le pinceau dans le verre d’eau, qui s’est teinté de rose. Je me suis levée. Mes jambes ne m’ont pas vraiment obéi, mais elles m’ont portée jusqu’au canapé, et je me suis assise à côté d’elle, assez près pour sentir sa chaleur, pas assez pour la toucher.
— Moi aussi je me suis posé la question, ai-je dit. Depuis le premier jour. Peut-être avant même.
— Et alors ?
— Alors je ne sais pas. Je suis très mélangée, Inès. Je sors d’un truc énorme, et je ne veux pas que tu sois…
— Un exutoire.
— Une erreur.
Elle a souri, de ce sourire lent qu’elle a quand elle comprend vraiment.
— Je ne serai pas une erreur. Je te le promets. Et si tu me dis d’arrêter, j’arrête.
Elle a levé la main, très lentement, comme on s’approche d’un animal qu’on ne veut pas effrayer. Ses doigts ont touché mon visage, le long de la joue, puis la ligne de la mâchoire. Ils étaient frais, un peu tremblants. Elle a effleuré le coin de ma bouche avec le pouce.
— Tu trembles, a-t-elle murmuré.
— Toi aussi.
— C’est vrai.
Je ne sais pas qui des deux s’est penchée. Je crois que nous avons bougé ensemble, au même instant, avec la même hésitation. Ses lèvres ont trouvé les miennes, d’abord à peine, un effleurement, une question. Elles étaient douces, avec un goût de vin et de quelque chose de sucré. J’ai fermé les yeux. J’ai pensé à Caro, à ses lèvres plus affirmées, plus savantes, et la différence m’a traversée comme une lumière : là, rien n’était maîtrisé, rien n’était mené, nous apprenions toutes les deux en même temps.
Elle a approfondi le baiser, très légèrement. J’ai répondu. Ma main s’est posée sur sa taille, sur la laine tiède, et j’ai senti son souffle se couper contre ma bouche. Elle a glissé les doigts dans mes cheveux, sans hâte, comme si elle voulait retenir chaque seconde.
Quand nous nous sommes séparées, j’avais la tête qui tournait, les joues brûlantes. Elle a posé son front contre le mien, les yeux fermés.
— Oh, a-t-elle dit.
— Oui.
— C’était…
— Oui.
Elle a ri, doucement, un rire un peu étranglé. Puis elle a rouvert les yeux, et je les ai vus changer : une ombre, une inquiétude.
— Et eux ? Ton couple. Ils sont au courant, pour moi ?
Je me suis redressée, et la question m’a ramenée sur terre aussi sûrement qu’une main sur l’épaule. La règle. La seule règle. Pas de mensonge. Je ne leur avais pas parlé d’Inès autrement que comme « une copine d’école qui m’a hébergée ». Et là, j’étais assise sur son canapé, la bouche encore humide de son baiser.
— Pas encore, ai-je dit. Je vais leur dire. Je ne veux pas leur cacher ça.
— Tu n’es pas obligée de leur dire ce soir.
— Non. Mais je ne veux pas que ça devienne un secret. Ce serait… ça gâcherait quelque chose.
Elle a hoché la tête, lentement.
— Alors on s’arrête là, pour ce soir ?
J’ai regardé ses lèvres, son épaule dénudée, la mèche qui lui tombait sur la joue. J’ai pensé que j’avais envie de continuer, beaucoup, avec une force qui me faisait peur. Et j’ai pensé que c’était justement pour ça qu’il fallait que je choisisse en pleine conscience, cette fois, que personne ne suive un bras ou un drap à ma place.
— On peut rester là, ai-je dit. Juste là. Sans aller plus loin.
— Juste là, a-t-elle répété.
Elle m’a attirée contre elle. Je me suis blottie dans le creux de son épaule, la joue contre la laine, une main posée sur son ventre. Elle a passé son bras autour de moi. Sur le chevalet improvisé, le portrait attendait, inachevé, une épaule rose, un visage à peine esquissé, un sourire encore blanc.
— Tu finiras demain, a-t-elle dit.
— Oui.
— Et ensuite, tu leur diras.
— Oui.
Nous sommes restées longtemps ainsi, sans parler, à écouter la musique et le bruit de la rue. Je sentais son cœur contre mon oreille. Je me suis dit que c’était la première fois depuis dimanche que j’avais envie de rester quelque part sans avoir peur de ce qui viendrait ensuite.









Sacrée Ninon, elle est d'une sagesse incroyable même si elle aime ce qu'elle vit 🥰🥰
Kristina, merci 💖💖
Tu sais toujours tenir l'histoire au plus excitant sans même avoir du hot 🥰🥰💖💖🔥🔥🔥