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Il était un royaume

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Summary

Depuis qu’elle a vu son père mourir de la main du roi de Sparte, Orphilia n’a plus qu’une idée en tête : se venger en le tuant avec cette maudite dague au rubis sanglant. Lorsque la misère la pousse à quitter son village pour rejoindre le Porneion d'Aphrodite, le bordel le plus connu de Sparte, elle est loin d’imaginer que cette décision la rapprochera de l’homme qu’elle s’est juré de tuer. Dans l’ombre du pouvoir, les désirs se confondent avec les ambitions, les loyautés se révèlent fragiles et les sentiments deviennent dangereux. Mais à mesure qu’Orphilia se rapproche de sa cible, saura-t-elle préserver son cœur d’un jeu dont elle ignore encore toutes les règles ?

Status
15h ago
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre I - Il était une fois à Sparte

Le récit que nous nous apprêtons à conter n’est guère une romance ou une épopée. Dans un monde où haine et désir s’entrelacent, où la beauté est convoitée mais souillée et où le sang vient sacrer la pureté, la croisée des royaumes s’impose comme le carrefour brûlant des stratégies, des passions et de la puissance. A l’époque durant laquelle cette histoire s’inscrit, le monde est caractérisé par une ambivalence extrême : la pauvreté était si grande que la survie devenait un combat quotidien, et la richesse avait engendré des hommes orgueilleux et si avides de pouvoir et de prospérité qu’ils se considéraient à la hauteur des dieux de l’Olympe.

Tout commença en l’an trois cent quarante avant Jésus-Christ. La dynastie Achéménide qui avait déjà la main sur de nombreux territoires tels que la Mésopotamie, l’Aramée ou encore la Philistie, avait décidé de s’emparer de la Grèce. La première étape de cette conquête consistait à envahir Sparte, cité régie par la dynastie Asterienne. Ce jour-là, son roi, Nereon, homme d’une cinquantaine d’année, cheveux poivres et sel, à l’allure impériale, déjeunait tranquillement dans l’une des terrasses de son grand palais. Alors qu’il prenait les rayons chauds du soleil, il embrocha un morceau de volaille qui beignait dans sa sauce. La tranquillité était à son comble à Sparte. Le roi contemplait le ciel d’un bleu paisible, énumérant à voix basse les sujets importants qu’il devrait aborder auprès du conseil. Puis soudain, un claquement régulier de sandales sur le marbre brisa le calme de l’après-midi.

- Mon roi ! s’écria une voix.

Interpellé, Nereon s’arrêta net. La silhouette d’un homme se dessina aussitôt dans la voûte qui s’ouvrait sur la terrasse. Vêtu d’un chitôn blanc attaché par une fibule dorée, les traits tendus de son visage révélaient une inquiétude profonde.

- Orion, que se passe-t-il ?

- Les... les perses... peina-t-il à formuler, haletant. Ils arrivent.

- Qu’entends-tu par « ils arrivent » ?

- Artaxerxès a donné pour ordre à ses soldats d’envahir Sparte... aujourd’hui.

Aux mots d’Orion, le visage du roi se décomposa. Brusquement, il se leva du kliné, renversant accidentellement sa coupe pleine de vin sur la nappe en lin. Le liquide rouge, qui se répandait lentement, annonçait, en réalité, un présage : celui du sang qui s’écoulerait sur les terres du Péloponnèse.

- Ordonne aux strategoi de mobiliser les hoplites. Je veux les troupes prêtes ! commanda-t-il sans hésiter une seconde.

Il prit ensuite une grand inspiration, comme pour s’emplir de courage, puis, il ajouta, plus bas, d’un ton solennel :

- Que Sparte se lève pour la guerre.

- Entendu, Monseigneur, fit l’hégémon d’un hochement de tête nerveux.

Il s’éclipsa aussitôt, s’en allant exécuter les commandements de son roi.

Non loin du royaume, dans un village où les plus démunis vivaient la vie comme ils le pouvaient, une jeune femme du nom d’Orphilia sentait le chaos arriver. Ses prémices se lisaient dans l’air sableux qui faisait trembler les feuilles des oliviers, mais aussi dans le ciel où les nuages grisonnants commençaient à en recouvrir la surface.

Alors qu’elle tirait l’eau du puit, la périèque sentit soudain des gouttes de pluie tomber sur sa peau grasse et poussiéreuse. Mais, voyez-vous, cette pluie-là n’était pas douce, chaude et régulière, comme celles déversées par Déméter et Perséphone, pour assurer fertilité et abondance. Non. Celle-ci était brusque et froide, comme celle de Zeus avant d’envoyer une tempête destructrice pour annoncer sa colère.

Dès lors que la belle Orphilia leva les yeux au ciel et constata que ce dernier n’était plus qu’une surface grise sans plus une once de clarté, son visage se crispa. Elle comprit : l’ombre de Némésis planait déjà au-dessus. Elle saisit alors le sceau et s’empressa de rentrer dans la maisonnette en pierre qui lui servait, à elle et à sa famille, de logis.

Sa mère, Gaïa, était assise sur un petit tabouret, l’air tranquille. D’une aiguille et d’un fil de laine couleur indigo, elle brodait sur un peplos le symbole d’une vague. Sur la terre battue, plus près de l’entrée, sa soeur semblait avoir trouvé son bonheur auprès d’une brindille qu’elle avait façonné à l’image d’une poupée : la base était la branche, sa tête un caillou et ses cheveux de la paille.

Orphilia posa le sceau sur la table, un peu nerveusement, celui-ci dégoulinant d’eau sous la vivacité du geste. Son regard se fixa sur les traits marqués de sa mère qui fredonnait un air familier : celui avec lequel elle la berçait, étant enfant. Ce calme serein effrayait la jeune femme qui savait au plus profond d’elle que quelque chose de funeste s’abattrait sur Zéphyros.

Soudain, un écho grave et vibrant résonna dans toute la cité. Il dura de longues secondes.

La mère interrompit subitement sa tâche. Son visage se figea, comme pétrifié par ce que ses oreilles crurent entendre. Poussée par la peur, la petite Thalyssa accourut vers cette dernière, abandonnant le vulgaire jouet dont elle s’était prise d’affection.

Chacune d'elles reconnut ce son. Même dans une maison entourée du brouhaha de la foule, à des kilomètres de Sparte, il résonnait avec clarté. C’était le souffle des cornes qui prévenait de l’arrivée des ennemis, prêts à dévaster. Un frisson parcourut l’échine d’Orphilia. Le voilà, l’ultime signe confirmant mon pressentiment, pensa-t-elle avec stupeur.

- J’ai peur ! gémit la plus petite, qui empoignait de sa petite main la jupe de sa mère.

Le chahut s’entendit à l’extérieur : les pas cognaient le sol terreux, les cris alertés des villageois s’entrechoquaient et l’averse commençait à se faire violente.

L’œil émeraude d’Orphilia se glissa entre deux planches en bois qui composaient la porte. Il guettait le mouvement à l’extérieur.

- Que se passe-t-il ? questionna la mère, l’air craintive.

- De l’agitation... beaucoup d’agitation. Tâchons de rester barricadées.

Sur ces mots, la villageoise verrouilla l’entrée en faisant coulisser la barre en bois dans les encoches. Elle traversa ensuite la pièce, se dirigeant d’un pas hâtif vers une porte dont elle saisit la poignée. Lorsqu’elle l’ouvrit, une petite pièce se révéla à elle. Elle se tourna alors vers sa mère et sa soeur, l’expression grave.

- Lorsque les ennemis pénétreront dans Zéphyros, ils tenteront de s’introduire dans nos maisons. Et... nous avons vécu ici suffisamment longtemps pour savoir que certains n’ont aucune vergogne à piller, tuer... voire pire, violer.

De ses petits yeux bleus, assombris par l’inquiétude, la mère fixait sa fille avec une attention presque douloureuse. Ses mains veinées et tachetées d’ombres brunes avaient laissé tomber sur le vêtement, l’aiguille et le fil.

- Quand ce moment viendra, poursuivit Orphilia, vous vous cacherez toutes les deux dans la réserve.

- Toutes les deux ?

- Toutes les deux. Et, quoi qu’il arrive... promets-moi que vous n’en sortirez pas tant que Zéphyros n’aura pas retrouvé son calme.

- Mais... qu’en est-il de toi, ma fille ? demanda la mère de sa voix tremblotante.

- Promets-le moi.

- Je...

Gaïa laissa planer un silence chargé d’hésitation et de crainte. Mais finalement, elle répondit tout bas : « Je te le promets ».

D'un simple regard, Orphilia évalua l’intérieur de la réserve et aperçut, sur une petite table en bois, un assortiment d'armes, toutes parfaitement alignées. Elle en désigna une qui se distingua du lot autant par son aspect manifestement menaçant que par sa maniabilité.

- Que comptes-tu faire avec le kopis de ton père ? s'inquiéta Gaïa.

- Ce qui sera nécessaire, répondit-elle, avec résolution.

Soudain, sans même que Gaïa n’eût le temps de contester le dessein de sa fille, une agitation encore plus grande à l'extérieur se fit entendre. Aux cris chaotiques se mêlait le galop dynamique des chevaux : les envahisseurs avaient désormais pénétré le territoire et tout n’était plus qu’une question de temps.

La paysanne se précipita vers la porte, l’expression alarmante.

- Entrez vite !

La mère et l’enfant s’exécutèrent, s’engouffrant à l’intérieur du débarras. Une fois la porte refermée, Orphilia prit soin de rabattre le loquet en bois.

Les mains tenant fermement le manche du kopis et le cœur palpitant, elle était désormais seule et vulnérable face aux imposteurs.

Le son métallique des lames et les cris horrifiés venait heurter les oreilles d'Orphilia. Prudemment, elle s’approcha de la porte d’entrée. Entre les planches disjointes se dévoila une vision d’horreur lui provoquant un haut-le-coeur : des corps meurtris parsemaient déjà Zéphyros.

La dernière fois qu’une guerre avait éclaté dans la région, Orphilia et sa famille avaient été épargnées grâce à un vieil ami et voisin qui s’était sacrifié pour les sauver. Bien qu’elle eût foi aux dieux, elle savait que cette fois-ci, la chance ne lui sourirait pas comme elle l’avait fait jadis.

Tandis qu’elle contemplait la scène avec effarement, une silhouette apparut soudain dans son champ de vision. La porte se mit alors à trembler, comme si quelqu’un tentait de la forcer. Paniquée, Orphilia eut le sentiment que la mort elle-même s’était invitée chez elle. Le souffle court, elle posa ses bras sur la barre en bois et y mis tout son poids et toute sa force. Elle se convainquit que si elle continuait à lutter ainsi encore quelques instants, l’homme finirait certainement par se décourager et s’éloigner. Seulement, la jeune femme avait sous-estimé la hargne de ce soldat là.

Dans un élan furieux, il se rua sur la porte tel un bouc enragé. Les planches gémirent sous le choc, certaines se fendant, et Orphilia fut éjectée au sol par la violence de l’impact. Affalée et déboussolée, elle vit, face à elle, une gigantesque silhouette masculine forcer son passage à travers la porte. Son réflexe fut de chercher autour d’elle l’arme dont elle s’était munie plus tôt. Celle-ci gisait à quelques mètres puisqu’elle avait, elle aussi, été propulsé.

Elle s’y précipita; mais alors qu’elle était à deux doigts de s'en emparer, elle sentit un objet pointu se presser contre sa nuque. Lorsque ses yeux se posèrent sur la lame du soldat, son sang se glaça. Sur le visage de l’homme qui la menaçait silencieusement, elle pouvait percevoir une satisfaction mêlée à une rage ardente.

Dans un demi-silence, seulement troublé par le tumulte extérieur, l’homme entrouvrit la bouche puis, d’une voix rauque, prononça des paroles dans une langue étrangère. Orphilia n’avait jamais entendu un tel langage mais son sourire sadique suffisait à en comprendre le sens. « Tu as voulu me défier en luttant ? Te voilà vaincue, petite paysanne ». C’était ce que semblait proclamer chacun de ses traits.

La pointe du xiphos glissa lentement de sa nuque à son torse avant de s’y immobiliser. D’un coup sec, la lame trancha le tissu de sa tunique, dévoilant sa poitrine nue. Un cri de désespoir lui échappa soudain tant le scénario qui suivrait était celui qu’elle redoutait. Mais, contre toute atteinte, son instinct de survie prit le dessus et la poussa à saisir son kopis avec une vivacité insoupçonnée, prenant l’agresseur complètement de court. D’un geste vif, elle l’abattit contre la lame adverse, la heurtant avec suffisamment de force pour la faire échapper à son propriétaire. Les yeux de la victime et de l’assaillant suivirent simultanément la chute du xiphos, qui s’écrasa contre le sol dans un claquement métallique.

Orphilia se leva, l’arme en main, puis, avec toute son énergie (ou du moins le peu qui lui en restait), elle se précipita vers l'immense silhouette robuste. Alors qu’elle s’apprêtait à lui enfoncer la lame dans le cœur, un violent coup de pied la projeta au sol. Saisissant l'opportunité, l'homme récupéra aussitôt son arme et ne perdit pas une seconde : il écrasa tout son être sur le corps affaibli de la pauvre fille. Il grogna, comme si son audace avait réveillé le monstre qui sommeillait en lui.

- Allez-y ! Violez-moi ! Tuez-moi ! Cela m’importe peu. Dans peu de temps, je ne ferai plus partie de ce monde. Mais vous... vous brûlerez dans les abysses des enfers !

A peine eut-elle fini son imprécation qu’elle envoya un crachat au visage de l’homme. Le sang lui montant aux joues jusqu’à afficher une tête rouge écarlate de colère, il plaqua sa grosse main sur la bouche de la jeune femme puis, lentement, il écorcha la chair de son bas-ventre. Un cri de douleur étouffé s’échappa entre les doigts qui recouvraient la bouche.

Telle une bête affamée, le soldat s’empressa d’abaisser son pantalon d'une main, tandis qu’en dessous de lui, gisait la pauvre paysanne de vingt-deux ans. Il n’y avait plus aucun doute : ces instants seraient non seulement les derniers de la vie d’Orphilia mais aussi les pires qu’elle aurait jamais à vivre. Elle ferma les yeux, incapable de supporter davantage la réalité qui l’attendait.

Mais à cet instant où la malheureuse enfant avait abandonné tout espoir, un miracle se produisit sous ses yeux. Sans le moindre avertissement, une lame jaillit derrière le perse et lui transperça le crâne. Le visage mutilé de la brute s’écroula sur Orphilia qui peina à comprendre ce dont elle venait d’être témoin. En retombant, il lui libéra le champ de vision : un homme apparut dans l’encadrement de la porte détériorée. Son teint mat et ses cheveux noirs et mi-longs, trahissaient des origines orientales. La périèque songea aussitôt à un ennemi potentiel. Pourtant, en se redressant légèrement, elle reconnut l’uniforme des soldats grecs. Quant à l’expression paisible qui habitait ses traits, elle inspirait naturellement la sécurité et une bonté pudique. Peut-être cet homme comptait-il parmi les justes.

De son pied, le mystérieux inconnu dégagea la masse désormais inerte qui écrasait Orphilia, la libérant enfin du fardeau qui pesait sur elle. Le corps à moitié nu et partiellement ensanglanté de la jeune adulte fut aussitôt dévoilé. A elle seule, cette vision racontait tout.

- Il ne vous fera plus aucun mal, déclara-t-il d’une assurance tranquille.

Il se dirigea vers le corps, saisit chacun des pieds puis, dans un effort laborieux, le tira hors de la maison. Quand il réapparut, ses iris noisette captèrent le rouge vif de la blessure. Lorsqu' il s’en approcha, faisant aussitôt reculer Orphilia, telle une chatte craintive n’ayant connu des hommes que la cruauté. De ses bras, elle dissimula sa poitrine; comme pour se protéger d’une intention malsaine. Face à cette réaction, l’homme s’interrompit subitement.

- Je ne vous veux aucun mal.

Il marqua une pause pour scruter les alentours, comme s’il cherchait quelque chose de précis.

- L’alcool limitera certainement les risques d’infection. Auriez-vous du vin et quelque tissu propre pour bander la plaie ?

En baissant les yeux, Orphilia découvrit la balafre que le soldat perse lui avait infligée. Une grimace lui échappa. D’abord hésitante, elle finit par désigner du menton un grand récipient en terre cuite posé dans un coin de la pièce. Sans un mot, l’inconnu s’en approcha tandis qu’elle suivait ses mouvements attentivement.

- Les bandes de lin se trouvent dans la corbeille en osier... juste à côté.

En l’espace de quelques secondes, l’homme s’était emparé du matériel nécessaire et se dirigeait vers la mutilée.

- Cela risque de piquer un peu, prévint-il en s’agenouillant à ses côtés.

Doucement, le soldat inclina le récipient et versa le liquide pourpre sur la plaie. Une brûlure vive traversa alors la chair d’Orphilia, lui arrachant un faible cri et crispant ses doigts contre le sol.

- Fort heureusement, la plaie est superficielle. Elle cicatrisera rapidement si elle est correctement traitée.

Quelques pressions délicates suffirent à ralentir l’écoulement du sang et à éponger l’excédent de vin. Il ne restait plus qu’à fixer le bandage. Avec une précision et une délicatesse qu’Orphilia n’aurait jamais soupçonnées chez un guerrier, il enroula la bande autour de sa taille. Pendant qu’il achevait sa tâche, la jeune femme contemplait avec innocence ses traits de plus près.

Elle découvrit avec un certain étonnement un visage à la fois harmonieux et charmant. Jusqu’alors, la peur l’avait empêchée d’y prêter attention. Des yeux d’un brun intense aux reflets miel illuminaient son visage. Des lèvres joliment dessinées et un nez aquilin lui conféraient un charme évident. Enfin, plusieurs grains de beauté venaient décorer son teint olive tels les astres d’une constellation par une douce nuit d’été. Bien qu’Orphilia en ignorait la raison, elle percevait en ses traits une certaine familiarité. D’ailleurs, en l’analysant, un contraste flagrant lui sauta aux yeux : d’une part, cet homme semblait en apparence ténébreux et masculin, mais de l’autre, il respirait la douceur et la tranquillité. Cette dualité attisait, chez elle, une certaine fascination inavouée.

Mais alors qu’elle s'attardait sur chacun de ses traits , il leva la tête et leurs regards se rencontrèrent inopinément. Poussée par l’embarras, la périèque baissa aussitôt les yeux. Lui, ne les détourna pas. Il les maintint sur elle, remarquant ses pommettes rosées de timidité.

Finalement, il arracha le surplus de la bande dont il avait entouré Orphilia, le laissa retomber sur le sol poussiéreux puis, sans un mot, se releva. L’inconnu s’éloigna, abandonnant la jeune villageoise au milieu de la jarre en terre cuite et des bandes de coton immaculées. Cette dernière demeura sans voix. Seuls ses yeux suivirent la silhouette qui se dissout peu à peu dans le paysage ensanglanté. Ainsi, cet homme qui lui avait sauvé la vie, disparut, emportant avec lui, son identité.

Seule et encore déboussolée, Orphilia demeura un instant immobile. Ce ne fut qu’au bout d’une trentaine de secondes qu’une évidence la frappa comme la foudre : le calme était revenu à Zéphyros. Elle pensa alors immédiatement à sa mère et à sa soeur qui étaient enfermées dans la réserve.

- Maman, Thalyssa... murmura-t-elle.

Dans un effort surhumain, elle tenta de se relever, et, de surcroît, de lutter contre la douleur lancinante. Lorsqu’elle parvint à le faire, elle se dirigea vers la porte, toute chancelante. Péniblement, elle souleva le loquet et dans un bruit sourd, la porte s’ouvrit. Dans l’obscurité de la pièce, les visages inquiets de Gaïa et Thalyssa se dévoilèrent progressivement. La petite était blottie contre les jambes de sa mère qui tenait fermement dans ses mains l’une des armes de la réserve. Une fois la porte suffisamment ouverte pour laisser entrevoir sa fille saine et sauve, Gaïa, bouleversée de soulagement, laissa échapper un cri déchirant.

- Ma fille ! Je croyais que... je croyais que... qu’il t’était arrivé... Ô Zeus...

A bout de souffle, elle était comme vidée par l’inquiétude et la peur qui lui avait comprimé la poitrine pendant ces longues minutes. L’étreinte vigoureuse intensifia la sensation de douleur qui arracha à Orphilia un cri étouffé.

- Oh, tu es blessée ! s’exclama Gaïa en se retirant doucement.

Cette dernière constata que la tunique qu’elle lui avait confectionnée il y a quelques jours n’était plus qu’un tas de guenilles et qu’une bande partiellement imbibée de sang entourait son bas ventre. A cette vue, Thalyssa tomba en sanglot et alla s’agripper à sa taille.

- Qu’est ce qu’ils t’ont fait ! s’écria-t-elle.

- Ce n'est rien..., souffla Orphilia, ses traits se crispant légèrement sous la douleur.

- Que s’est-il passé ?

- Un barbare est parvenu à défoncer la porte et pénétrer à l’intérieur. Il a tenté de s’en prendre à moi. J’ai... j'ai bien cru que c’était la fin.

Les prunelles de Gaïa et de Thalyssa restaient rivées sur Orphilia qui, malgré son air affaibli, s’efforçait de leur raconter ce dont elle avait été témoin tandis qu’elles étaient privées de leurs sens.

- Mais, alors que je ne croyais plus voir de lumière, poursuivit-elle, un homme est apparu, comme un signe envoyé par les dieux. Il a planté sa lame dans la tête du barbare et m’a soigné. Sans lui, je... ne serais probablement plus de ce monde.

- Zeus a entendu mes prières ! Pendant que nous étions confinées, je n’ai cessé d’implorer les dieux de te protéger !

La gorge serrée de la mère laissait deviner tout l’amour et toute la crainte qu’elle ressentait à l’égard de sa fille. Orphilia aussi ressentait ces émotions là, mais depuis la mort de son père, elle s’était promis d’afficher l’image d’une femme forte afin d'incarner un pilier solide pour sa famille.

- Qui était cet homme ? souffla Gaïa après s’être éclaircie la gorge, essayant tant bien que mal de faire dissiper toutes ces émotions. S’agissait-il d’un soldat grec ?

- Oui. Enfin, sa tenue le laissait croire, seulement ses traits sont ceux des peuples méridionaux.

- Mais, l’armée spartiate ne peut-être composée que d’hommes grecs...

- C’est ce que je croyais aussi.

À suivre...

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