Chapitre 1
Olivia
La veille de devenir directrice de la communication chez Mills Group, je me retrouve en sous-vêtements devant trois tenues qui semblent toutes remettre en question mes compétences. Le tailleur beige me donne l’air de vendre des assurances, la jupe noire exige que je reste debout jusqu’à la retraite et la robe pourrait convenir si mon objectif consistait à séduire le conseil d’administration. Je finis par choisir un pantalon noir et une blouse ivoire, puis accroche une veste sur la porte de mon armoire. Demain, je serai payée pour prendre des décisions importantes. J’espère qu’elles concerneront moins souvent la longueur de mes jambes.
Mon téléphone vibre sur le lit. Je le récupère avec une rapidité qui nuit à l’image de femme occupée que je cultive depuis trois mois auprès de son propriétaire virtuel.
« Tu as fini de préparer ton premier jour ou tu envisages encore une entrée accompagnée d’un orchestre ? »
Je souris en m’asseyant au bord du matelas. Il sait que je commence demain, que j’ai passé une partie du week-end sur les documents de l’entreprise et que je refuse de qualifier mon état de stress. Il possède déjà beaucoup trop d’informations pour quelqu’un dont je n’ai jamais vu le visage.
« J’ai renoncé à l’orchestre. L’acoustique du hall ne rendrait pas justice à mon arrivée. »
« Une décision raisonnable. Je vais noter la date. »
« Tu devrais surtout noter que je viens de choisir une tenue sans solliciter un comité. Mes futurs collaborateurs vont gagner un temps précieux. »
Les petits points apparaissent tandis que je range les vêtements écartés. Notre conversation a commencé sur une application de rencontres avec une remarque sur les hommes qui se présentent comme des entrepreneurs alors qu’ils vendent surtout des conseils à d’autres hommes qui se présentent comme des entrepreneurs. Il m’avait fait rire, j’avais répondu, puis nous avions oublié de faire ce que font les gens sur ces applications : comparer nos photos et chercher une raison de nous rencontrer avant de nous lasser.
Une semaine plus tard, nous avions décidé de garder nos visages pour le premier rendez-vous. Le pacte m’avait plu. Après des années à voir des hommes choisir leur meilleur angle et leur pire phrase d’accroche, j’avais envie de découvrir autre chose avant une mâchoire.
« Tu as mangé ? »
Je regarde le paquet de crackers sur ma table de nuit avant de taper une réponse qui ne compromettra personne.
« Je m’apprête à dîner. Tu devrais admirer mon organisation plutôt que contrôler mes apports nutritionnels. »
« Appelle-moi pendant que tu prépares quelque chose. J’aimerais entendre comment tu comptes prendre le pouvoir demain. »
Je gagne la cuisine et sors une boîte de pâtes du réfrigérateur. Lorsqu’il décroche, sa voix suffit à me faire oublier que je viens de passer vingt minutes à choisir une blouse.
— Je te préviens, je ne prends pas le pouvoir, annoncé-je en glissant mon dîner dans le micro-ondes. Je vais écouter les équipes, comprendre les priorités et apporter mon expertise avec tact.
— Tu avais déjà ce programme quand tu as dit à ton ancien directeur que sa campagne ressemblait à une excuse rédigée par un stagiaire ?
— Il voulait mon avis. Je trouve injuste qu’on reproche ensuite aux gens de l’avoir donné.
Son rire me fait sourire tandis que je récupère une fourchette. J’aime sa façon de ne pas se vexer quand je le contredis et de me contredire sans tenter de me remettre à ma place. J’aime aussi qu’il se souvienne de cette réunion alors que je lui en ai parlé plusieurs semaines plus tôt.
— Tu as préparé ton sac ? me demande-t-il. Ou tes documents occupent-ils encore toutes les surfaces disponibles ?
— Mon sac est prêt et les documents sont rangés, réponds-je en jetant un regard à la pile sur le comptoir. Certains attendent simplement leur affectation définitive.
— Combien de pages as-tu rédigées pour une journée où tu comptes surtout écouter ?
— Dix-sept. Mais personne n’est obligé de les lire demain.
— Surtout toi, j’espère. Tu connais déjà assez bien l’entreprise pour commencer par rencontrer les gens qui y travaillent.
Je m’assieds à la table avec mon assiette. Il a raison, ce qui arrive assez souvent pour devenir un défaut.
— J’aime savoir où je mets les pieds, expliqué-je. Leur communication manque de cohérence et certaines campagnes pourraient appartenir à trois entreprises différentes. Je ne veux pas arriver en prétendant avoir toutes les réponses, mais je veux pouvoir poser les bonnes questions.
— C’est pour ça qu’ils t’ont choisie. Tu leur as déjà montré que tu savais voir ce qui devait changer.
Je pique une pâte sans répondre. À l’entretien, j’ai défendu mon analyse devant quatre personnes qui avaient toutes davantage d’années de présence dans l’entreprise que moi d’expérience professionnelle. J’ai parlé sans hésiter, négocié mon salaire et obtenu le poste. Depuis la signature, mon cerveau cherche le détail qu’ils auraient oublié de vérifier.
— Olivia, reprend-il, tu es toujours là ou tu viens de trouver une dix-huitième page à écrire ?
— Je suis là. Je me demande juste combien de temps il leur faudra pour découvrir que je n’ai pas réponse à tout.
— Tu leur as promis le contraire ?
— Non, mais j’avais une excellente veste. Elle pouvait laisser planer un doute.
Il rit, puis me laisse quelques secondes. Ce silence m’aide davantage qu’une nouvelle question.
— Ce poste compte pour moi, avoué-je en reposant ma fourchette. Dans mon ancienne boîte, je proposais, quelqu’un décidait et je passais ensuite trois semaines à rendre la décision défendable. Là, j’aurai une équipe et un budget. Si je me trompe, je ne pourrai pas accuser un supérieur d’avoir ignoré mes recommandations.
— Tu pourras corriger ta décision, répond-il. Prendre un poste de direction ne t’interdit pas de te tromper. En revanche, ça t’oblige à écouter quand quelqu’un t’explique pourquoi.
— Tu essaies de me rassurer ou de préparer mes futurs collaborateurs à survivre ?
— Les deux peuvent servir le même objectif.
Je baisse les yeux vers mon assiette pour dissimuler un sourire qu’il ne peut pas voir. Nous avons appris à nous connaître sans photos, mais aussi sans les gestes qui permettent de gagner du temps quand une conversation devient intime. Je ne peux pas détourner son attention avec une gorgée de vin ou vérifier son expression. Il entend mes hésitations, et je dois décider de ce que j’en fais.
— J’ai travaillé pour obtenir ça, repris-je. J’aimerais pouvoir en profiter au lieu de vérifier toutes les cinq minutes si quelqu’un n’a pas commis une erreur en m’embauchant.
— Alors évite de consacrer ta première journée à leur chercher une excuse. Ils ont lu ton parcours, entendu tes idées et accepté tes conditions. Tu peux leur accorder le bénéfice d’avoir pris une décision réfléchie.
— D’accord, concédé-je. Mais si mon bureau possède un fauteuil orange, je réévalue leur capacité de jugement.
— Attends au moins de voir la machine à café.
Je termine mon dîner pendant qu’il me raconte sa propre journée. Une réunion interminable, un déjeuner oublié, un homme qui a utilisé le mot « synergie » pour éviter de répondre à une question. Je lui propose de facturer les expressions inutiles à la syllabe et il affirme que mon recrutement risque de coûter cher à Mills Group.
Quand je porte mon assiette à l’évier, il revient sur un sujet que nous contournons depuis plusieurs jours.
— J’aimerais qu’on fixe notre rendez-vous, dit-il. Trois mois, c’est assez long pour savoir que j’ai envie de passer une soirée avec toi.
Je garde une main sur le bord du comptoir. Nous en avons parlé, plaisanté, imaginé les conditions de notre rencontre. L’entendre me proposer de choisir une date transforme tout ça en quelque chose auquel je pourrais me rendre avec du rouge à lèvres et une véritable nervosité.
— Tu pourrais découvrir que je suis insupportable sans la possibilité de couper le son, lui fais-je remarquer.
— Je compte sur toi pour me laisser finir quelques phrases. Vendredi soir, tu serais libre ?
Je n’ai rien de prévu. Je pourrais inventer une obligation pour gagner une semaine, mais il finirait par me manquer pendant cette semaine aussi.
— Vendredi me convient, réponds-je. Un endroit calme, en revanche. Je refuse de hurler des informations personnelles au-dessus d’un remix.
— Je choisirai un restaurant où l’on pourra parler. Vingt heures ?
— Tu passes directement au dîner ? C’est ambitieux pour un homme dont j’ignore encore s’il porte des lunettes de soleil à l’intérieur.
— Je n’en porte pas. Et si tu préfères commencer par un verre, on commencera par un verre.
Je retourne dans ma chambre en tirant sur le bas de mon tee-shirt. Son absence de pression me plaît presque autant que son envie de me rencontrer.
— Un dîner, ça me va, dis-je en m’asseyant sur le lit. On garde notre pacte jusqu’au bout ?
— Sauf si tu as changé d’avis.
— Je n’ai pas changé d’avis. J’aime te connaître sans avoir commencé par décider si ton sourire méritait mon attention.
— Et maintenant ? me demande-t-il. Est-ce qu’il la mérite ?
Je passe un doigt sur la couture de ma couette. Il devient de plus en plus difficile de prétendre que nos échanges occupent seulement les moments creux de mes journées.
— Maintenant, j’aimerais voir à quoi il ressemble quand je te fais rire, admets-je. Mais si tu utilises cette déclaration contre moi, je nierai.
— Je vais éviter de compromettre mon dîner de vendredi. Même si j’aimerais aussi voir le tien.
La chaleur qui me monte aux joues me semble excessive pour une phrase aussi simple. Je regarde ma tenue suspendue à l’armoire et retrouve une portion de terrain sur laquelle je sais encore me défendre.
— Tu risques d’être nerveux ? demandé-je. J’aimerais savoir si je dois prévoir quelques sujets faciles pour commencer.
— Je le serai. J’aime ce qu’on a et j’ai envie que ça fonctionne aussi quand on sera face à face.
— On pourra toujours se disputer sur la pizza à l’ananas. Ça nous donnera des repères.
— Voilà une perspective rassurante, répond-il en riant. Je choisirai un restaurant qui ne tente pas de relancer ce débat.
Nous restons encore quelques minutes au téléphone avant qu’il me rappelle mon réveil. Je proteste, puis me glisse sous la couette en vérifiant l’heure. Pour quelqu’un qui se prépare à diriger un service, j’ai accepté beaucoup de consignes ce soir.
— Bonne nuit, Olivia, murmure-t-il. Et laisse tes dix-sept pages dans ton sac jusqu’à ce qu’on te pose une question.
— Tu exiges beaucoup. Mais merci pour ce soir. Tu es le seul homme supportable de ma journée.
— J’essaierai de conserver le titre vendredi. Dors bien.
Après avoir raccroché, je pose le téléphone et éteins la lumière. Ma veste attend sur la porte, mes chaussures sont prêtes et je connais le trajet jusqu’à Mills Group. Pour le reste, il faudra rencontrer les gens et accepter de ne pas avoir préparé chaque réponse. Je ferme les yeux en pensant au poste qui m’attend demain, puis au dîner de vendredi, avec le sentiment agaçant que la seconde perspective m’empêchera peut-être de dormir autant que la première.


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