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La douleur de te retrouver.

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Summary

Il a été son premier amour. Celui qu'elle croyait éternel. Celui qui lui a appris à aimer, mais aussi celui qui l'a brisée. À dix-neuf ans, Léna aimait Noah de tout son cœur. Malgré les mensonges, les promesses brisées et les déceptions, elle avait toujours espéré qu'il finirait par changer. Jusqu'à cette nuit où elle a eu le plus besoin de lui… et où il n'est jamais venu. Après avoir perdu sa mère et l'homme qu'elle aimait, Léna a tout quitté pour reconstruire sa vie loin de lui. Dix ans ont passé. Aujourd'hui, elle a vingt-neuf ans, sa propre boutique de fleurs et une vie qu'elle a appris à aimer. Noah, lui, a bâti un véritable empire. Il a tout réussi, ou presque. Car certaines erreurs ne s'effacent pas avec le temps, et certaines absences laissent des blessures qu'aucune réussite ne peut réparer. Leurs chemins n'auraient jamais dû se croiser à nouveau. Pourtant, un mariage va les réunir. Léna a changé. Noah aussi. Mais qu'en est-il de ce qu'ils ont laissé derrière eux ? Peut-on retrouver son premier amour sans revivre les blessures du passé ? Et surtout… peut-on aimer une seconde fois celui qui nous a appris à souffrir ?

Genre
Romance
Author
Aurore
Status
1h ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapt 1

Léna - Jeudi


À 6 h 42, mon réveil décide que ma vie doit prendre un tournant tragique.


Je tends le bras hors de la couette, cherche mon téléphone à tâtons et manque de le faire tomber avant de réussir à couper l'alarme.


— Je te déteste, je marmonne.


Le téléphone, manifestement insensible à ma détresse, affiche déjà une notification de rappel pour une commande à terminer avant midi.


Je referme les yeux.


Cinq secondes.


Juste cinq petites secondes avant de devenir une adulte responsable.


Quand je les rouvre, il est 6 h 50.


— Merde.


Je bondis hors du lit.


Mon appartement est encore plongé dans la pénombre. Le parquet est froid sous mes pieds, et le silence du matin n'est troublé que par le ronronnement du réfrigérateur et le bruit lointain d'une voiture dans la rue. J'écarte les rideaux. Le ciel de Paris hésite entre le gris et le bleu, comme s'il n'avait pas encore décidé quelle humeur adopter.


Au moins, il ne pleut pas.


Je considère ça comme une victoire personnelle.


Dans la salle de bains, je découvre mes cheveux dans un état qui mérite probablement une intervention professionnelle. Je les rassemble en un chignon rapide, me passe de l'eau sur le visage et observe mon reflet.


Vingt-neuf ans.


Une boutique à faire tourner, des factures à payer, des commandes à respecter et une capacité assez impressionnante à discuter avec moi-même avant même d'avoir bu mon thé.


Tout va bien.


Enfin, à peu près.


Je m'habille, enfile un jean, un haut crème et mon cardigan vert sauge préféré. Dans la cuisine, je lance la machine la théière, glisse deux tranches de pain dans le grille-pain et consulte la liste des choses à faire aujourd'hui.


Trois bouquets à préparer. Une livraison à organiser. Une commande à finaliser. Un appel au fournisseur.


Je prends une gorgée de mon thé.


Ça devrait aller.


Mon téléphone vibre sur le plan de travail.


Sarah :

Dis-moi que tu es réveillée.


Je souris malgré moi.


Moi :

Non. Je réponds depuis l'au-delà.


Sarah :

Très drôle. Tu déjeunes avec moi ce midi ?


Moi :

Je peux savoir pourquoi tu es aussi insistante à sept heures du matin ?


Sarah :

Parce que j'ai des choses à te raconter.


Je m'arrête au milieu de ma cuisine.


Sarah et les choses à raconter, c'est une combinaison qui peut aller d'une anecdote parfaitement insignifiante à une annonce capable de bouleverser les six prochains mois de sa vie.


Avec elle, il n'existe pas vraiment de juste milieu.


Moi :

Tu as encore acheté quelque chose ?


Sarah :

Je refuse de répondre en présence de mon avocate.


Moi :

Donc oui.


Sarah :

Midi. Notre restaurant habituel. Et sois à l'heure.


Moi :

Tu sais que c'est toi qui es toujours en retard ?


Sarah :

Je préfère le terme « arrivée théâtrale ».


Je ris toute seule.


Moi :

À midi, madame la diva.


Je termine mon petit-déjeuner, récupère mes clés et vérifie que j'ai bien mon portefeuille. Avant de sortir, je passe devant la photographie posée sur l'étagère de l'entrée.


Je ne m'y arrête pas.


Pas aujourd'hui.


Je referme la porte derrière moi et descends les escaliers.


La journée peut commencer.



---



Ma boutique se trouve dans une rue où les gens ont encore l'habitude de se dire bonjour. Il y a une boulangerie à quelques portes, un café qui ouvre tôt et une petite librairie dont la propriétaire laisse parfois des livres en vitrine avec des annotations manuscrites.


J'aime ce quartier pour ça. Il n'a rien d'extraordinaire, mais il a une âme.


Quand j'arrive devant ma devanture, je ralentis toujours un peu. Je regarde les fleurs installées près de la vitre, les compositions que j'ai préparées la veille, les couleurs que j'ai choisies pour la semaine.


C'est une habitude.


Une façon de vérifier que tout est à sa place avant de pousser la porte.


Je déverrouille, entre et allume les lumières.

L'odeur des fleurs fraîches m'accueille immédiatement. Un mélange de feuillage, de tiges coupées et de roses dont le parfum reste discret. Je dépose mon sac derrière le comptoir, noue mon tablier et retrousse mes manches.


Ici, je sais ce que je fais.


Je sais reconnaître une rose qui ne tiendra pas trois jours, repérer les renoncules qui vont s'ouvrir trop vite et choisir le feuillage qui donnera du mouvement à une composition. Je sais aussi qu'un bouquet peut sembler magnifique sur une photographie et être complètement raté une fois entre les mains de la personne qui le reçoit.


Les fleurs ne pardonnent pas l'à-peu-près.

Je commence par vérifier les seaux. Les roses vont bien. Les renoncules réclament un peu d'attention. Je recoupe plusieurs tiges, retire les feuilles abîmées et change l'eau de deux contenants.


Puis je m'attaque à la commande la plus urgente.

Un bouquet d'anniversaire.


La cliente m'a laissé un message hier soir. Elle voulait quelque chose de lumineux, de chaleureux, mais surtout pas un bouquet trop classique.


Autrement dit, elle veut quelque chose de précis sans savoir exactement quoi.


J'ai l'habitude.


Je sélectionne des roses pêche, quelques fleurs crème et des touches de blanc. J'ajoute du feuillage, retire une tige, en replace une autre. Je tourne le bouquet entre mes mains jusqu'à ce que les couleurs se répondent sans se voler la vedette.


Quand je suis satisfaite, je recule d'un pas.


— Bon. Toi, tu es présentable.


La clochette de la porte tinte derrière moi.


— Tu parles toute seule, maintenant ?


Je me retourne.


Madame Delmas se tient sur le seuil, son sac rouge accroché au bras et son sourire habituel aux lèvres.


— Je travaille dans les fleurs. Elles ne sont pas toujours très bavardes, alors il faut bien que quelqu'un fasse la conversation.


Elle rit en s'approchant du comptoir.


— Dans ce cas, tu dois avoir beaucoup de choses à leur raconter.


— Vous n'imaginez même pas.


Elle observe le bouquet devant moi.


— Il est magnifique. C'est pour qui ?


— Une cliente. Un anniversaire.


— Ah, justement ! Je viens pour ma fille. C'est son anniversaire aujourd'hui et, comme d'habitude, je m'y prends au dernier moment.


— Vous avez encore de la chance. Je n'ai pas fermé boutique pour aller vivre dans les bois.


— Tu me rassures.


Je lui demande ce que sa fille aime. Madame Delmas hésite, me parle de son jardin, de ses couleurs préférées, puis finit par m'avouer qu'elle ne sait pas vraiment.


— Elle aime toutes les fleurs, je crois.


— C'est déjà un bon début.


Je choisis quelques tiges et commence une composition plus naturelle, avec des tons chauds, du blanc et un feuillage léger.


Madame Delmas me regarde faire.


— Tu sais, tu devrais ouvrir une deuxième boutique.


Je manque de rire.


— Pourquoi ? Pour pouvoir me plaindre deux fois plus ?


— Pour développer ton affaire !


— Je vais déjà essayer de survivre à celle-ci.


— Tu as toujours été comme ça. Tu travailles beaucoup, mais tu ne sais jamais t'arrêter.


Je relève les yeux vers elle.


— C'est faux.


Elle me regarde.


Je la regarde.


Elle désigne mon tablier, mon comptoir couvert de fleurs et les deux carnets ouverts près de la caisse.


— Bien sûr.


— Vous êtes venue acheter un bouquet ou faire une consultation gratuite ?


Elle éclate de rire.


— Les deux, si possible.


Je termine la composition, enveloppe les tiges dans un papier ivoire et ajoute un ruban discret.


Lorsqu'elle récupère le bouquet, son expression change. Elle le tient à deux mains, avec une délicatesse qui me fait sourire.


— Elle va adorer.


— Alors, mission accomplie.


Elle me remercie, me souhaite une bonne journée et disparaît dans la rue.


Je retourne à mon travail.


Les heures suivantes s'enchaînent sans que j'aie vraiment le temps de regarder l'horloge. Un client veut modifier une commande. Une cliente hésite entre deux compositions. Mon fournisseur m'appelle pour m'annoncer qu'une partie de la livraison prévue demain aura du retard.


Je prends des notes, cherche une solution et réorganise mon stock.


C'est aussi ça, mon métier.


On imagine souvent qu'être fleuriste consiste à assembler de jolies fleurs en écoutant de la musique douce. En réalité, il faut également gérer les commandes, les pertes, les marges, les livraisons et les clients qui souhaitent des pivoines en plein milieu d'une période où il est presque impossible d'en trouver de belles.


Je raccroche avec mon fournisseur et inscris deux nouvelles références dans mon carnet.


Puis je jette un œil à l'heure.


Onze heures quarante-sept.


Mon téléphone vibre.


Sarah :

Je suis installée. J'ai faim. Où es-tu ?


Moi :

Dans ma boutique. À mon travail. Là où les gens travaillent avant de manger.


Sarah :

C'est une attaque personnelle ?


Moi :

C'est une observation scientifique.


Sarah :

Tu as treize minutes.


Je secoue la tête en souriant.


Je termine la commande en cours, nettoie rapidement mon plan de travail et retourne le panneau de la porte pour annoncer la fermeture pendant la pause déjeuner.


Je récupère mon sac, vérifie que j'ai mes clés et sors.

Pour une fois, je vais déjeuner avec quelqu'un au lieu de manger devant mon ordinateur en répondant à des messages.


C'est déjà un progrès.



---



Sarah est installée près de la fenêtre lorsque j'arrive au restaurant. Elle a retiré son manteau, posé son téléphone sur la table et dispose devant elle un verre d'eau qu'elle n'a manifestement pas encore touché.


Elle me voit entrer et lève les deux bras.


— Enfin !


— Je suis en retard de deux minutes.


— Deux minutes qui m'ont paru interminables.


— Tu veux que je reparte et que je fasse une entrée théâtrale pour compenser ?


— Non, maintenant que tu es là, assieds-toi.


Je me glisse sur la banquette et lui fais la bise.


— Bonjour à toi aussi.


— Bonjour, ma chérie. Tu es magnifique.


Je plisse les yeux.


— Qu'est-ce que tu veux ?


— Pardon ?


— Tu me complimentes avant même que j'aie commandé. C'est louche.


Elle porte une main à son cœur.


— Je ne peux donc plus exprimer mon affection ?


— Si. Mais je te connais.


Elle éclate de rire.


— Tu es insupportable.


— Et pourtant, tu continues de m'inviter à déjeuner.


— J'ai mes faiblesses.


Le serveur vient prendre notre commande. Nous choisissons rapidement, puis Sarah commence à me raconter une histoire à propos d'un colis qu'elle a attendu pendant trois jours pour finalement le retrouver chez une voisine.


Je l'écoute en riant, tout en lui expliquant que je viens de passer la matinée à tenter de trouver une solution pour une livraison qui n'arrivera pas au bon moment.


— Je te jure, lui dis-je, si quelqu'un me demande encore aujourd'hui un bouquet de pivoines, je change de métier.


— Tu ferais quoi ?


— Je vendrais des chaussettes.


— Tu ne tiendrais pas une semaine.


— Pourquoi ?


— Parce que tu finirais par vouloir harmoniser les chaussettes avec les rideaux.


Je lui lance ma serviette en papier.


Elle éclate de rire.


C'est facile, avec Sarah. Je n'ai pas besoin de réfléchir avant de parler, ni de mesurer mes mots pour être certaine qu'elle ne les interprétera pas de travers.


Nous nous connaissons depuis assez longtemps pour que les silences ne soient jamais gênants et que les plaisanteries les plus stupides aient leur propre histoire.


Notre repas arrive.


Nous discutons de son travail, de mes prochaines commandes et d'une série qu'elle essaie de me faire regarder depuis des mois. Je lui rappelle que je n'ai toujours pas dépassé le premier épisode.


— Mais tu ne peux pas t'arrêter là ! proteste-t-elle.


—Je peux. La preuve, je l'ai fait.


— Tu me fatigues.


— C'est réciproque.


Elle secoue la tête, amusée, puis attrape son téléphone.


Je remarque qu'elle consulte une photographie avant de le retourner sur la table.


Quelques minutes plus tard, elle recommence.

Je pose mes couverts.


— Bon.


Elle lève les yeux.


— Quoi ?


— Tu as regardé ton téléphone six fois depuis qu'on a commandé. Soit tu attends une réponse très importante, soit tu prépares un mauvais coup.


Elle prend un air innocent.


— Je ne vois pas de quoi tu parles.


— Sarah.


Elle mordille sa lèvre pour retenir un sourire.


Je me redresse.


— Oh mon Dieu. Tu es enceinte ?


Elle manque de s'étouffer avec son eau.


— QUOI ? Non !


— Bon, ça va, je vérifiais.


— Mais où vas-tu chercher des idées pareilles ?


— Dans ton comportement suspect.


Elle rit, secoue la tête et finit par poser les deux mains à plat sur la table.


—D'accord. J'ai quelque chose à t'annoncer.

Je la regarde plus attentivement.


Son sourire a changé. Il est toujours là, mais il y a quelque chose de plus fragile derrière. Une émotion qu'elle essaie de contenir sans vraiment y parvenir.


— Gabriel et moi, on a fixé la date.


Je reste immobile une seconde.


— La date de quoi ?


Elle me lance un regard exaspéré.


— Léna.


Je porte une main à ma bouche.


— Non.


Elle hoche la tête.


— Si.


— Vous avez fixé la date du mariage ?


Son sourire s'élargit.


— Oui.


Je pousse un petit cri qui attire le regard de la table voisine. Je m'en fiche complètement. Je me penche vers elle et lui attrape les mains.


— Sarah !


— Je sais !


— Mais c'est génial !


— Je sais aussi !


Je me lève presque pour la prendre dans mes bras. Elle rit contre mon épaule, et pendant quelques secondes, nous oublions le restaurant, le déjeuner et le reste du monde.


Quand nous nous rasseyons, elle me raconte leurs projets. Ils ont trouvé un domaine à la campagne, avec un grand jardin, de vieilles pierres et une salle assez chaleureuse pour accueillir leurs proches. Ils ne veulent pas d'une réception démesurée. Ils veulent quelque chose qui leur ressemble : une cérémonie entourée des gens qu'ils aiment, un bon repas, de la musique et une soirée qui ne se termine pas trop tôt.


Je l'écoute en l'imaginant déjà dans sa robe.


— Tu vas être magnifique, je lui dis.


Son sourire se fait plus timide.


— Tu crois ?


— Sarah, tu pourrais porter un sac-poubelle que je trouverais quand même le moyen de pleurer.


— C'est très rassurant.


— Je suis une amie objective.


Elle me donne un petit coup de pied sous la table.

Nous rions encore, puis elle baisse les yeux vers ses mains.


— D'ailleurs, j'aimerais te demander quelque chose.


Je penche la tête.


— Je t'écoute.


Elle inspire doucement.


— Est-ce que tu accepterais d'être ma demoiselle d'honneur ?


Cette fois, je ne plaisante pas.


Je la regarde et, pendant une seconde, les mots me manquent.


Sarah est bien plus qu'une amie d'enfance. Elle est celle qui connaît mes pires habitudes, mes silences, mes colères et les moments où je prétends que tout va bien alors que je n'ai pas envie d'en parler. Elle a partagé mes joies, mes bêtises, mes chagrins. Elle a été présente dans des périodes de ma vie que je ne souhaite à personne.


Elle ne m'a jamais demandé d'être quelqu'un d'autre pour mériter sa place.


Alors la réponse est évidente.


— Bien sûr que oui.


Son visage s'illumine.


— C'est vrai ?


— Non. Je vais te laisser organiser ton mariage toute seule et je débarquerai le jour J pour critiquer les fleurs.


Elle rit, les yeux brillants.


— Je t'aime, tu sais ?


Je serre ses mains.


— Moi aussi, je t'aime.


Elle se lève pour m'enlacer. Je la prends contre moi et ferme les yeux un instant.


Je suis heureuse pour elle. D'un bonheur simple, franc, sans réserve.


Quand elle se rassoit, elle essuie discrètement le coin de son œil.


— Bon. Maintenant, je vais pouvoir t'envoyer toutes les photos de robes que je veux.


Je recule sur la banquette.


— Attends. Il y avait une condition cachée ?


— Évidemment.


— J'aurais dû demander un contrat.


— Tu peux encore te rétracter.


— Et manquer l'occasion de te voir pleurer devant des compositions florales ? Jamais.


Elle rit et sort déjà son téléphone pour me montrer quelques inspirations de décoration.


Nous parlons des couleurs, des fleurs, des tables et de tous ces petits détails qui comptent pour elle. Je lui donne mon avis quand elle me le demande, mais je lui rappelle que je ne compte pas devenir son employée bénévole.


— Je veux profiter de ce moment avec toi, lui dis-je. Pas passer les six prochains mois à travailler sur ton mariage.


— Je sais. Je te promets de ne pas abuser.


Je lui adresse un regard sceptique.


— Tu viens de me demander d'être ta demoiselle d'honneur. Tu as déjà commencé à abuser.


Elle éclate de rire.


Le déjeuner se termine dans cette même légèreté. Nous réglons l'addition, récupérons nos affaires et sortons du restaurant.


Le soleil a réussi à percer les nuages. Sarah m'embrasse sur la joue avant de rejoindre sa voiture.


— Je t'envoie les premières informations ce soir !


— Envoie-moi surtout un plan de travail et un calendrier. Je veux des objectifs mesurables.


— Tu es vraiment la personne la moins romantique que je connaisse.


— Je suis fleuriste. Je suis romantique professionnellement. Dans ma vie privée, je suis en congé.


Elle rit et s'éloigne en secouant la tête.


Je la regarde partir, le sourire encore accroché aux lèvres.


Puis je reprends le chemin de la boutique.


Je ne sais pas encore que, dans quelques minutes, cette journée ordinaire va prendre une tout autre couleur.



---



Je marche depuis quelques rues lorsque je passe devant un kiosque à journaux.


Je n'ai aucune raison de m'arrêter. Je connais déjà les grandes lignes de l'actualité que j'ai aperçue sur mon téléphone ce matin, et je n'ai pas particulièrement envie de lire les nouvelles économiques.


Pourtant, quelque chose attire mon regard.


Une couverture sombre, un titre en lettres blanches et le portrait d'un homme en costume.


Je ralentis.


L'homme pose devant un fond neutre, les épaules droites, une main dans la poche de son pantalon. Son costume lui va parfaitement. Ses traits se sont affirmés, sa mâchoire est plus marquée et son visage a perdu cette jeunesse un peu insolente que je lui connaissais.


Il a l'air sûr de lui.


Puissant, même.


Je pourrais continuer mon chemin.


Je devrais continuer mon chemin.


Mais mes yeux remontent vers les siens.


Et je le reconnais immédiatement.


Noah.


Mon corps comprend avant moi. Mes pas s'arrêtent, ma main se resserre autour de la lanière de mon sac et le bruit de la rue semble soudain s'éloigner.

Une voiture klaxonne derrière moi.


Je sursaute légèrement et me décale pour laisser passer une femme qui me lance un regard agacé.


— Pardon, je murmure.


Je ne sais même pas si elle m'entend.


Je fixe de nouveau la couverture.


Sous sa photographie, un titre évoque son ascension dans le monde des affaires. Je m'approche suffisamment pour lire quelques lignes. Une entreprise créée jeune, des investissements importants, plusieurs sociétés développées au fil des années. Un parcours présenté comme celui d'un entrepreneur qui a su bâtir son succès à partir de presque rien.


Je relis son nom.


Comme si j'avais pu me tromper.


Noah.


Je me souviens de ses mains, de ses épaules, de sa façon de se tenir lorsqu'il voulait donner l'impression que rien ne pouvait l'atteindre. Je me souviens de ses sourires insolents, de ses plaisanteries au mauvais moment et de cette manière qu'il avait de me chercher du regard dès que nous entrions quelque part ensemble.


Je me souviens aussi du garçon que j'aimais avant de découvrir à quel point il pouvait me faire mal.


Sur la photographie, il semble appartenir à un autre monde.


Un monde auquel je n'ai jamais eu accès.


Je me demande un instant si la personne qui a écrit cet article sait quelque chose de lui. Si elle connaît ses habitudes, ses colères, ses petits gestes lorsqu'il est nerveux. Si elle sait qu'il tapotait deux fois du doigt sur une table avant de prendre une décision difficile, ou qu'il détestait perdre à un jeu au point de chercher immédiatement une revanche.


Probablement pas.


Et cette pensée me trouble plus que je ne voudrais l'admettre.


Je ne sais plus rien de lui.


Pas ce qu'il aime. Pas où il vit. Pas qui partage ses journées. Je ne sais même pas si le café qu'il buvait autrefois sans sucre lui plaît encore.


Dix ans.


Dix années pendant lesquelles le monde a continué de tourner pour nous deux, chacun de notre côté.


Je baisse les yeux vers le titre.


J'ai envie d'acheter le magazine.


La pensée me traverse si franchement que je reste un instant immobile, presque vexée contre moi-même.


Pourquoi ?


Pour découvrir ce qu'il est devenu ? Pour savoir comment il a réussi ? Pour avoir l'impression de rattraper un morceau de temps qui ne m'appartient plus ?


Ou simplement parce qu'une partie de moi veut encore connaître les réponses aux questions qu'elle n'a jamais pu poser ?


Je ne prends pas le magazine.


Je n'ai pas besoin de lire un article pour savoir qu'il a réussi. La photographie suffit à me montrer qu'il a construit une vie dont je ne fais pas partie.


Et je n'ai aucune raison de chercher à entrer dans cette vie.


Je détourne les yeux.


C'est alors que je remarque un détail que j'aurais préféré ne pas voir.


Il est beau.


Pas seulement beau comme un visage que l'on reconnaît sur une couverture. Beau d'une manière qui me rappelle brutalement que le temps a passé, que le garçon que j'ai aimé est devenu un homme et que mon corps, lui, n'a pas reçu le mémo lui annonçant que cette histoire appartient au passé.


Je ferme les yeux une seconde.


— Sérieusement, Léna ?


Une dame qui passe près de moi tourne la tête.


Je lui adresse un sourire gêné et reprends ma route.


Je ne vais pas rester plantée devant un kiosque à journaux comme une adolescente qui vient de découvrir que son premier amour est devenu célèbre.


J'ai vingt-neuf ans.


Une boutique.


Des commandes.


Une liste de fournitures à récupérer.


Une vie.


Je marche un peu plus vite.


Mais au bout de quelques mètres, une image s'impose malgré moi : une chambre d'hôpital, la lumière froide au-dessus du lit, mon téléphone serré dans ma main.


Et sa voix.


J'arrive, Léna. Je te le promets.


Je me rappelle avoir voulu le croire. Je me rappelle avoir regardé la porte à chaque bruit de pas dans le couloir. Je me rappelle cette attente absurde, cette certitude qu'il finirait par apparaître si je lui laissais encore quelques minutes.


Il n'est pas venu.


Je n'ai pas besoin de revoir toute cette nuit pour me souvenir de ce que j'ai ressenti.


Je ralentis au feu rouge et inspire profondément.


Quand le signal passe au vert, je traverse.


Je ne peux pas changer ce qui s'est passé. Je ne peux pas effacer les années, ni les appels auxquels il n'a pas répondu, ni les vérités que j'ai apprises trop tard.

Je peux seulement choisir ce que je fais maintenant.

Alors je continue d'avancer.


La boutique m'attend.


Et je compte bien lui consacrer le reste de mon après-midi.



---



Lorsque je rouvre la porte, la clochette tinte au-dessus de ma tête.


Je pose mon sac derrière le comptoir, retire mon cardigan et consulte rapidement les messages professionnels. Rien d'urgent. Je peux reprendre là où je me suis arrêtée.


Je me lave les mains et commence à préparer une commande destinée à une femme qui souhaite remercier sa collègue avant son départ à la retraite.


La demande est assez vague : quelque chose de naturel, pas trop imposant, avec des couleurs douces.

Je sélectionne des fleurs de saison, ajoute quelques tiges blanches et des touches de rose pâle. Je travaille lentement, en cherchant un équilibre entre les volumes et les couleurs.


Au bout de quelques minutes, je retrouve ma concentration.


C'est étrange, tout de même, cette manière qu'a le travail de remettre les choses à leur place. Une tige doit être coupée à la bonne hauteur. Une composition doit tenir. Une commande doit être prête à l'heure.

Il y a des problèmes auxquels on peut apporter une solution.


Ce n'est pas toujours le cas dans le reste de la vie.

Je chasse cette pensée et termine le bouquet.

Une jeune femme entre peu après, son téléphone à la main.


— Bonjour. Je vous ai appelée tout à l'heure, mais je crois que vous étiez fermée.


— Bonjour ! Oui, j'étais en pause déjeuner. Je peux vous aider ?


Elle m'explique qu'elle cherche un bouquet pour une collègue qui part à la retraite. Elle ne connaît pas précisément ses goûts, mais sait qu'elle aime jardiner.

Je lui propose une composition champêtre, avec des fleurs de saison et des tons naturels.


— Quelque chose qui fasse plaisir sans être trop imposant, précise-t-elle.


— Je vois. On peut partir sur quelque chose de léger, avec un mélange de blanc, de rose pâle et de feuillage.


Elle observe les fleurs exposées, puis acquiesce.


— C'est exactement ce que j'avais en tête.


Nous fixons un budget et une date de retrait. Je note les informations dans mon carnet et lui remets ma carte.


Lorsqu'elle quitte la boutique, je regarde l'heure.

Quatorze heures vingt.


Il me reste plusieurs choses à terminer.


Je rappelle mon fournisseur pour confirmer les quantités qui arriveront le lendemain. Nous ajustons une commande, puis je prends quelques minutes pour vérifier les factures et les dépenses de la semaine. Je préfère garder un œil sur les chiffres plutôt que d'attendre la fin du mois pour découvrir une mauvaise surprise.


Tout n'est pas toujours aussi simple que les bouquets le laissent croire.


Les fleurs ont une durée de vie limitée, certaines commandes demandent davantage de temps que prévu et il faut savoir trouver l'équilibre entre ce que les clients souhaitent et ce que la boutique peut raisonnablement proposer.


Je termine mes calculs, referme mon carnet et retourne à mon établi.


Le reste de l'après-midi passe vite.


Une cliente vient chercher son bouquet. Un homme achète trois roses rouges à la dernière minute et me demande si je peux ajouter un petit mot. Je lui tends une carte.


— Vous voulez que je vous laisse quelques minutes pour l'écrire ?


Il regarde la carte, puis moi.


— Vous pourriez me suggérer quelque chose ?


— Tout dépend de ce que vous voulez lui dire.


Il réfléchit longuement.


— Que je suis désolé.


Je ne pose pas de question.


Je lui propose une phrase simple, sans grandes déclarations ni promesses impossibles. Il la recopie, replie la carte et repart avec ses roses.


Je le regarde disparaître derrière la vitre.


Puis je retourne à mon travail.


À dix-sept heures, mes jambes commencent à protester. Je termine pourtant la composition en cours avant de nettoyer le plan de travail et de vérifier les fleurs qui ont besoin d'eau.


Je note ce qu'il faudra commander pour la fin de semaine, range les emballages et ferme mon carnet.

La journée a été longue.


Mais elle a été bonne.


Je retourne le panneau de la porte sur Fermé, éteins les lumières et verrouille derrière moi.


Dans la rue, les vitrines s'allument une à une. Les passants se pressent pour rentrer chez eux, les voitures avancent lentement et l'air du soir commence à se rafraîchir.


Je remonte le col de mon cardigan et prends le chemin de mon appartement.


Cette fois, je ne passe pas devant le kiosque.

Je choisis une rue parallèle.


C'est ridicule, probablement.


Mais je n'ai pas envie de revoir cette photographie.

Pas aujourd'hui.



---



Quand je rentre, je dépose mes clés dans le vide-poche de l'entrée et retire mes chaussures.


Le silence m'accueille.


Je l'aime bien, ce silence. Il ne me demande rien, ne m'oblige à rien et ne s'offusque pas si je reste cinq minutes debout dans la cuisine à réfléchir à ce que je vais manger.


J'ouvre le réfrigérateur.


— Bon. Qu'est-ce qu'on a ?


Un reste de poulet, quelques légumes, du riz.


Je peux faire avec ça.


Je prépare mon repas sans me compliquer la vie, puis je mange tranquillement, une vidéo lancée sur mon téléphone. Je la regarde à moitié, plus attentive à ce que je fais qu'à ce qui se raconte à l'écran.


Après avoir débarrassé, je range rapidement la cuisine, prépare mes affaires pour le lendemain et vérifie mes messages.


Rien d'urgent.


Je prends une douche chaude, enfile un pantalon confortable et un vieux tee-shirt, puis rejoins le salon avec un plaid.


Je m'installe dans un coin du canapé, les jambes repliées sous moi, et lance une série que Sarah essaie de me faire regarder depuis des mois.


Je ne me souviens même plus du nom du personnage principal.


L'épisode avance pendant que je consulte distraitement les messages de la boutique. Je finis par poser mon téléphone, décidée à regarder au moins vingt minutes sans faire autre chose.


Puis un personnage prononce une phrase qui me fait relever la tête.


Il promet à la femme qu'il aime qu'il sera là, quoi qu'il arrive.


Je baisse le volume.


Le visage de Noah revient, accompagné d'un souvenir auquel je ne m'attendais pas : sa façon de froncer les sourcils lorsqu'il se concentrait, son sourire satisfait chaque fois qu'il gagnait à un jeu, et cette manie qu'il avait de prétendre qu'il m'avait laissée gagner lorsque je le battais.


Un rire discret m'échappe.


— Quel mauvais perdant…


Je souris encore quelques secondes.


Ce souvenir-là ne fait pas mal.


Pas tout de suite.


Nous avons été heureux. Nous avons ri, nous nous sommes aimés, nous avons construit quelque chose qui a compté. Je n'ai pas besoin de nier cette partie de notre histoire pour accepter la suite.


Mais le souvenir change de couleur aussi vite qu'il est apparu.


Je revois mon téléphone dans ma main, à l'hôpital. Les appels sans réponse. L'attente.


Ma mère qui étais partie dans un autre monde.


Et Noah qui m'avait promis de venir.


Ma gorge se serre.


Ce n'est pas seulement qu'il n'était pas là. C'est que je l'avais cru, une fois de plus.


À l'époque, je savais déjà qu'il pouvait me mentir. Je savais qu'il pouvait me décevoir, qu'il pouvait promettre quelque chose et faire exactement le contraire. J'avais pourtant continué à lui donner des chances, persuadée que l'amour finirait par lui apprendre à ne plus me faire de mal.


Je m'étais trompée.


Je ramène le plaid contre moi et détourne les yeux de l'écran.


Je ne veux pas passer ma soirée à revivre cette nuit. Il y a des souvenirs qui n'ont pas besoin d'être invités pour trouver le chemin de la maison.


Mon téléphone vibre sur la table basse.


Sarah.


Une photographie apparaît sur l'écran : une table dressée dans un jardin, des fleurs blanches, quelques bougies et une guirlande lumineuse.


Sarah :

Tu crois que ça fait trop si j'ajoute des petites bougies partout ?


Je fixe la photo, puis réponds.


Moi :

Je crois surtout que tu veux mettre le feu au domaine.


Sarah :

Tu n'as aucune vision artistique.


Moi :

Je suis fleuriste. Je suis littéralement payée pour avoir une vision artistique.


Sarah :

Alors tu es officiellement responsable de m'empêcher de transformer le mariage en incendie géant.


Moi :

Je vais ajouter cette mission à mon contrat. Avec une prime de risque.


Sarah :

Je savais que j'avais choisi la bonne personne.

Je souris.


Elle m'envoie ensuite une autre photographie, cette fois d'une décoration avec des rubans. Je lui donne mon avis, elle conteste, je maintiens ma position et nous finissons par nous moquer toutes les deux de notre incapacité à nous mettre d'accord sur une simple couleur.


Quand je pose enfin mon téléphone, je me sens plus légère.


Je regarde l'heure.


Il est presque vingt-deux heures.


Demain, il y aura les commandes, les clients et les préparatifs de samedi. Je devrai probablement répondre à trois messages de Sarah concernant le mariage avant même d'avoir bu mon café.


Ma vie m'attend au réveil, avec tout ce qu'elle contient de bon et de moins bon.


Je remonte le plaid sur mes épaules et ferme les yeux.


Je pourrais essayer de ne pas penser à samedi.


Je pourrais me convaincre que la photographie du kiosque n'a rien changé, que Noah n'est qu'un visage parmi d'autres, un homme dont le nom apparaît dans un magazine économique et qui ne fait plus partie de mon existence.


Mais ce serait me mentir.


Je sais qu'il sera peut-être là.


Gabriel est son meilleur ami. Sarah et Gabriel ont choisi de célébrer leurs fiançailles avec leurs proches.


Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que Noah soit présent.


Je ne sais pas à quoi il ressemble lorsqu'il entre dans une pièce aujourd'hui. Je ne sais pas s'il sourit encore de cette façon qui m'agaçait autant qu'elle me faisait fondre. Je ne sais pas s'il me reconnaîtra immédiatement ou s'il aura besoin de quelques secondes pour retrouver la fille que j'étais.


Je ne sais surtout pas ce que je ressentirai lorsque nos regards se croiseront.


Je laisse échapper un soupir et attrape la télécommande pour éteindre l'écran.


— On verra bien, je murmure.


Pour une fois, je ne vais pas essayer de prévoir toutes les possibilités.


Je me lève, éteins la lumière et rejoins ma chambre.

Demain sera une autre journée.


Et samedi…


Samedi, je verrai bien.


Je me glisse sous la couette, ferme les yeux et laisse le sommeil m'emporter.


Mais juste avant de sombrer, une dernière pensée me traverse.


Dix ans.


Dix ans sans entendre sa voix.


Je ne sais pas si je suis prête à le revoir.


Je sais seulement que, cette fois, je ne suis plus la fille qui attendait dans un couloir d'hôpital en croyant qu'une promesse suffisait.


Et il va devoir faire face à la femme que je suis devenue.

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