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SOKOL

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Summary

Seriez-vous prête à commettre l'irréparable pour sauver la seule famille qu'il vous reste ? Ambulancière, Lucia a passé sa vie à sauver les autres. Pour arracher son frère à la mafia russe, elle s'apprête pourtant à franchir une limite dont on ne revient pas. Enlever Nikolaï Sokolov, le chef du clan. Elle pense avoir tout prévu. Elle pense le tenir à sa merci. Sauf que Nikolaï n'a rien d'un otage.Il ne perd jamais son sang-froid, et ce calme devient vite plus menaçant que n'importe quelle promesse de violence. Jour après jour, il observe Lucia et repère chacune de ses failles. Bien trop tard, elle comprend qu'elle s'est enfermée avec un prédateur. Dans cette cabane perdue sous la neige, la peur se mêle au désir, et elle ne sait plus très bien lequel des deux tient l'autre. Lucia survivra-t-elle à ce qu'elle a déclenché ?

Genre
Romance
Author
Enumera
Status
10h ago
Chapters
8
Rating
n/a
Age Rating
18+

CHAPITRE UN

Le froid de Chicago s'engouffre dans l'ambulance dès que j'ouvre les portes arrière, un souffle si vif qu'il me mord la nuque. Dehors, la neige tombe en biais sous les néons de l'entrée des urgences. Chaque flocon reste suspendu un instant dans la lumière, puis disparaît dans le noir. Les urgentistes attendent déjà sous l'auvent, et leur souffle se dissout en petits nuages blancs dans l'air glacé.

Everett saute au sol le premier et referme ses mains gantées sur les poignées du brancard. Je déverrouille les roues d'un coup sec et nous le faisons glisser vers l'arrière. Le métal grince contre la rampe, et les vibrations me remontent jusque dans les poignets.

Je garde une main sur le moniteur, l'autre refermée sur la perfusion, les yeux sur les chiffres qui clignotent. Un médecin et deux internes nous entourent à mesure que nous avançons vers les portes. Leurs pas claquent sur le bitume mouillé, le vent gonfle leurs blouses.

— Qu'est-ce qu'on a ? demande le médecin en attrapant le pied du brancard sans ralentir l'allure.

— Homme, trente-deux ans. Piéton renversé par une voiture. Projeté sur le capot. Perte de connaissance sur place.

Les portes automatiques s'ouvrent devant nous sur un souffle chaud. Quelques secondes plus tôt, mes doigts étaient engourdis par le froid. Maintenant, la chaleur artificielle du hall me colle à la peau, presque suffocante après le vent du parking.

— Combien de temps inconscient ?

— Environ deux minutes selon les témoins. GCS à huit sur place, douze pendant le transport.

Je pousse le brancard plus vite, les bras tendus, les yeux rivés sur le moniteur qui tressaute quand les roues passent le seuil. Le médecin relève la tête vers moi sans ralentir.

— Constantes ?

— Pression quatre-vingt-dix sur cinquante-huit. Pouls cent vingt-deux. Saturation quatre-vingt-seize sous oxygène. Deux voies IV.

Il acquiesce et pousse une porte battante de l'épaule. Elle claque contre le mur derrière nous. Nous entrons dans une salle où tout bouge en même temps. Des voix se chevauchent, des alarmes bipent en cascade. Une infirmière tire un rideau sur sa tringle pendant qu'un second médecin approche en enfilant sa blouse. Everett et moi nous plaçons de chaque côté du lit. Nos regards se croisent une fraction de seconde. Nous le transférons d'un seul geste, et je retire aussitôt le brancard vide. Le médecin se penche déjà sur lui et palpe doucement le crâne du patient.

— Traumatisme crânien ?

— Possible. Pas de plaie ouverte visible. Pupilles réactives tout au long du transport.

Je lui tends le compte rendu, le papier est encore chaud d'avoir été serré contre ma poitrine.

— Il a commencé à répondre aux ordres simples il y a environ six minutes.

— D'accord.

Il se tourne vers le patient.

— Monsieur, vous m'entendez ?

Il hoche la tête, à peine.

— Bien. On s'occupe de vous.

Je recule d'un pas et range ce qu'il reste de matériel avec Everett. L'infirmière prend rapidement le relais. Une paire de mains vérifie la perfusion, une autre ajuste le masque à oxygène. Une fois le dernier élément récupéré, nous quittons la pièce, et les roues du brancard grincent sur le carrelage.

Dans le couloir, le vacarme des urgences nous reprend. Des portes s'ouvrent et se referment dans un souffle pneumatique, des fauteuils grincent sur le linoléum. Quelque part derrière un rideau, un enfant pleure, un cri aigu, sans fin, qui rebondit contre les murs avant de se perdre dans le brouhaha.

Je retire mes gants d'un geste sec. Le latex claque contre mes poignets. Je les jette dans la poubelle médicale et vais me laver les mains. L'eau brûlante me pique la peau et me laisse les phalanges rouges.

— Il est temps que ce service se termine, je suis sur les rotules, grogne Everett.

Je me retourne en m'essuyant les mains. Il s'appuie contre le mur du poste de soins, les bras croisés, les épaules un peu rentrées. Les cernes qui creusent le bas de ses yeux sont plus marqués que d'habitude.

— C'est vrai que tu as une sale tête.

Un sourire en coin étire la petite cicatrice au-dessus de sa lèvre. Il se l'est faite le premier mois où on a travaillé ensemble. J'avais glissé sur du verglas, il m'avait rattrapée, et sa tête avait heurté le rétroviseur de l'ambulance. Je m'en suis voulu pendant des semaines.

— Toi aussi, répond-il.

— Merci, très galant.

— Je ne suis jamais galant avec toi. Tu détesterais ça.

Il n'a pas tort. C'est même ce qui me plaît chez lui. Il n'essaie jamais d'être autre chose que ce qu'il est.

— Attends-moi deux minutes, lance-t-il.

Je le regarde s'éloigner vers le distributeur sans vraiment m'en cacher, un luxe que je ne m'autorise que lorsqu'il ne peut pas s'en rendre compte. S'il le savait, il ne me lâcherait plus. Il a ce genre de visage qu'on remarque dans une salle bondée, la mâchoire nette, les traits réguliers, et des yeux verts un peu trop clairs sous des cils sombres.

Il pourrait avoir n'importe qui. Les nouvelles internes rougissent quand il leur parle, cherchent des prétextes pour croiser son chemin dans les couloirs. Les patientes lui glissent leur numéro griffonné au dos d'un formulaire, parfois sous mes yeux, sans la moindre gêne.

Pourtant, rien de tout ça ne semble l'intéresser. La plupart du temps, il fourre les bouts de papier dans sa poche et les jette une fois dehors ou à la station.

Il glisse les pièces dans la fente une à une. Son pouce enfonce un bouton, puis un autre. La machine grogne et crachote comme si elle allait rendre l'âme. Une mèche châtain trop longue lui retombe sur le front, et il la repousse d'un geste distrait.

Deux gobelets tombent enfin avec un bruit sourd. Il se penche pour les récupérer, et du café brûlant lui éclabousse les doigts. Il jure tout bas, secoue la main, puis revient vers moi d'un pas tranquille, l'air de rien. Il pousse du pied le brancard vide pour s'approcher, juste assez pour que son épaule frôle presque la mienne. L'odeur de son après-rasage se mêle à celle du désinfectant.

— Rien de mieux qu'un café passable pour terminer cette nuit.

Je referme mes doigts encore humides autour du gobelet. La vapeur âcre me monte au visage.

—Merci. C'est exactement ce qu'il me fallait.

Je souffle sur le liquide avant d'en boire une gorgée.

— Je sais, répond-il, la voix traînante.

Il m'entraine d'un signe de tête vers la sortie. Le froid me happe dès que les portes automatiques s'ouvrent. Je resserre ma veste et traverse les quelques mètres jusqu'à l'ambulance. La neige craque sous mes semelles, et le café tiédit déjà dans ma main gauche.

À l'intérieur, l'odeur du désinfectant et du plastique chauffé me saute au visage. Je pose mon gobelet dans le porte-tasse et remplace les compresses utilisées, puis les seringues, les gants, les tubulures. Mes gestes sont beaucoup plus lent que d'habitude a cause de la fatigue qui commence a m'engourdir l'esprit. Everett s'installe côté conducteur, son café calé entre les cuisses, et allume le chauffage, qui souffle d'abord de l'air froid.

Dehors, le ciel commence à peine à pâlir au-dessus des toits. Un bâillement me prend par surprise, si large qu'il m'arrache une grimace. Je porte une main à ma bouche, trop tard. Everett tourne déjà la tête vers moi, un pli amusé au coin des lèvres.

— Fatiguée ?

— À peine. J'ai hâte de pouvoir prendre une bonne douche.

Il ne répond pas tout de suite. Il passe une vitesse et s'engage dans les rues vides, silencieuses à cette heure. Le chauffage souffle enfin de l'air chaud contre mes jambes engourdies. Je ferme les yeux une seconde, bercée par le ronron du moteur, et je manque de m'endormir quand il reprend la parole.

— Tu veux venir la prendre à mon appartement ?

Je rouvre les yeux. Son profil se découpe par intermittence sous les lampadaires qu'on dépasse un à un. La lumière glisse sur sa mâchoire, sur la petite cicatrice au-dessus de sa lèvre, puis le replonge dans l'ombre. Je sais que je devrais dire non. Ça fait presque neuf jours que j'ai à peine mis les pieds chez moi. Pourtant, après ces douze heures de garde, je n'ai aucune envie de me retrouver seule.

Depuis qu'on a commencé à coucher ensemble sans rien se promettre, il y a plusieurs mois maintenant, son appartement m'est devenu plus familier que le mien. Je devrais ralentir les choses. Seulement, être dans ses bras, c'est simple. Pas de prise de tête. C'est exactement ce qu'il me faut, et tout ce dont je suis capable en ce moment.

— D'accord, dis-je.

Le trajet jusqu'à la station se fait presque en silence. Il n'y a que le moteur et les grésillements de la radio, qu'Everett finit par couper. Le ciel a viré à ce gris sale et laiteux des matins d'hiver. La ville se réveille autour de nous. Quelques voitures, un chasse-neige au loin, les premières fenêtres qui s'allument.

À la station, on gare l'ambulance à sa place habituelle et j'aide Everett à ranger le peu de matériel qu'il reste. On fait notre rapport au chef, puis on file aux vestiaires.

J'accroche ma veste de service, encore humide de neige fondue, dans mon casier, à la place de mon manteau. Le t-shirt en polyester bleu et le pantalon cargo assorti laissent la place à un pull à capuche ample et un jean. Je remonte les manches jusqu'aux coudes, enfile mes baskets, range mes bottes et referme le casier d'un claquement sourd.

Je laisse tomber mes vêtements dans le panier à linge sale et m'arrête devant le miroir.

Everett avait raison. J'ai une sale tête. Mes cernes sont encore plus marqués que les siens, deux ombres violacées sous des yeux brun foncé qui paraissent trop grands. Mon teint, d'habitude chaud, a pris une pâleur cireuse sous la lumière blanche des vestiaires. Une mèche me colle encore à la tempe, raidie par la sueur et le froid.

Je défais mon chignon, qui ne ressemble plus à rien, et mes cheveux foncés retombent sur mes épaules, lourds, un peu emmêlés, jusqu'au milieu du dos. Je me passe de l'eau froide sur le visage. Le contact me fait grimacer. L'eau dégouline le long de mon menton et s'infiltre dans le col de mon pull. Je m'essuie d'un revers de main.

J'attrape mon manteau posé sur l'un des bancs et je le passe en sortant des vestiaires. Comme à son habitude, Everett est déjà prêt et attend en pianotant sur son téléphone. Dès qu'il m'entend arriver, il lève les yeux de son écran et le range aussitôt dans sa poche.

— Tu as faim ? demande Everett en jouant avec ses clés. On peut s'arrêter chez Lou Mitchell's prendre des pancakes et un jus d'orange à emporter.

L'idée me fait presque sourire. À cette heure-là, Lou Mitchell's doit sentir le café fort et le beurre chaud. Sauf que je risque de m'endormir en attendant la commande.

— Pas vraiment.

Je resserre mon manteau autour de moi.

— J'ai juste envie de me glisser sous la couette.

Son regard s'allume avant même qu'il ouvre la bouche. Je réalise trop tard comment ma phrase a sonné.

— Va pour le lit alors.

Je lève les yeux au ciel, mais je sens déjà la chaleur me monter aux joues.

— T'es qu'un pervers, Everett.

— Moi ? Je propose juste un endroit chaud et horizontal. C'est toi qui transformes ça en quelque chose d'obscène.

Il jette un regard rapide autour de nous, attrape le pan de mon manteau et m'attire plus près. Sa voix baisse d'un cran.

— Je devrais même en parler aux RH. Je me sens clairement harcelé par une belle femme qui n'arrête pas de m'imaginer à moitié nu.

Il se penche, assez pour que son souffle effleure ma joue et que je comprenne qu'il s'apprête à m'embrasser. Je recule aussitôt. Heureusement, le couloir est vide.

— Je te rappelle qu'on est au travail.

Son pouce frôle le bord de ma joue, juste le temps que je sente la chaleur de sa peau. Puis il me relâche, comme s'il n'avait rien fait.

— Tu as raison. On y va ? Avant que je change d'avis et que je te force à manger des pancakes.

On traverse le parking en silence. La neige a recommencé à tomber, fine, presque invisible sous les lampadaires. Le gravier gelé craque sous nos pas. Sa voiture est garée sur la place du personnel, couverte d'une pellicule blanche que je chasse du pare-brise du plat de la main pendant qu'il déverrouille les portières.

L'habitacle sent le cuir froid et, vaguement, l'eau de Cologne qu'il porte parfois. Le moteur peine un instant avant de démarrer. La chaleur met de longues minutes à venir, et mes doigts finissent par se réchauffer contre les grilles d'aération.

Everett conduit d'une main, l'autre posée sur le levier de vitesse. Il ne dit presque rien du trajet et me jette parfois un regard en coin.

La ville défile, encore grise, et les lampadaires jettent des halos jaunâtres sur la neige sale. Je laisse ma tête contre le dossier, les yeux mi-clos, engourdie par la chaleur. Quand la voiture s'arrête enfin, je rouvre les yeux.

Dès que j'entre dans l'appartement, une odeur de café froid me chatouille les narines. La pièce baigne dans la pénombre, seulement éclairée par la lumière des lampadaires qui filtre à travers les stores. Everett referme la porte à clé derrière nous. J'enlève aussitôt mon manteau et mes chaussures.

— Tu veux prendre une douche tout de suite ou tu préfères dormir d'abord ?

Sa voix est basse, un peu rauque de fatigue. Je me retourne vers lui. Il est encore près de la porte et laisse tomber ses clés sur le meuble d'entrée. J'agrippe le bord de mon pull et le passe par-dessus ma tête d'un seul mouvement et le laisse tomber au sol. Le regard d'Everett change aussitôt. Ses yeux parcourent ma peau nue avec une lenteur qui me fait retenir mon souffle, et quelque chose s'assombrit dans son expression. Une tension plus dense, plus dangereuse, qui efface d'un coup le calme calculé qu'il affichait quelques secondes plus tôt.

— Je vais prendre l'option douche, dis-je plus bas. Tu viens avec moi ?

Il me regarde, le souffle légèrement plus court, la mâchoire contractée comme s'il retenait quelque chose qu'il ne voulait pas encore laisser paraître. Puis il s'approche, lentement, avec cette prudence inattendue qui rend chacun de ses gestes plus troublant encore.

Ses doigts effleurent mon soutiens-gorge, remontant jusqu'à mon épaule, avant de se glisser dans mes cheveux encore humides, un peu emmêlés.

— Tu es sûr ? murmure-t-il, sans retirer sa main de ma nue.

Je n'ai pas besoin de réfléchir.

— Oui.

J'attrape son pull, mes doigts se referment sur le tissu, et je l'attire vers moi avant qu'il ait le temps de douter une seconde de plus. Mes lèvres trouvent les siennes dans un baiser tendre. Sa bouche est chaude, familière. Une de ses mains se pose au creux de mes reins avant de glisser sur mes fesses. Je sens son corps tendu à travers ses vêtements, et mon ventre se serre d'envie. Je m'écarte et l'entraine vers la salle de bain.

Il allume la lumière d'une main, l'autre ancrée sur ma hanche. L'eau de la douche se met à couler, presque brûlante, et la vapeur monte déjà.

Everett retire son pull, puis son tee-shirt sans jamais vraiment rompre le contact entre nous. Mes doigts s'accrochent un instant au tissu de son pantalon, maladroits sous l'effet de la précipitation. Je me déshabille à mon tour, avant qu'il m'attire sous le jet.

L'eau chaude dévale le long de nos corps, mais je n'ai pas le temps de l'apprécier davantage qu'Everett plaque mon dos contre le carrelage froid. Le contraste m'arrache un frisson. Ses mains glissent sur ma peau mouillée, remontent le long de mes côtes, s'attardent sous mes seins avant de les prendre entièrement. Ses pouces caressent mes tétons déjà durs, et un gémissement bas m'échappe contre sa bouche.

Il m'embrasse plus profondément, sa langue trouve la mienne avec une familiarité qui n'enlève rien à l'urgence. Une de ses cuisses se glisse entre les miennes et m'oblige à écarter les jambes. Je le sens contre mon ventre, dur, insistant.

— Putain, Lucia..., souffle-t-il contre mes lèvres.

Sa main descend entre nous, glisse le long de mon ventre, puis plus bas. Ses doigts me trouvent déjà humide, et il gémit contre ma bouche en sentant à quel point je le veux. Il trace de lents cercles sur mon clitoris, juste assez pour me faire cambrer contre lui, avant d'enfoncer deux doigts en moi d'un seul mouvement.

Je m'accroche à ses épaules, mes ongles s'enfoncent dans sa peau mouillée. L'eau continue de couler sur nous. Il n'y a plus que ses doigts qui bougent en moi avec une précision presque cruelle.

— Everett...

Son prénom sort de ma bouche comme une supplique. Il accélère, le talon de sa main contre mon clitoris à chaque mouvement. Mes jambes tremblent. L'orgasme monte trop vite, trop fort, et je m'y abandonne sans résister, le front contre son épaule, un cri étouffé contre sa peau. Essoufflée, je cherche sa bouche et l'embrasse. Dans le salon, mon téléphone se met à sonner.

— Laisse, murmure-t-il contre mes lèvres.

Je continue de l'embrasser, les doigts toujours accrochés à ses épaules. La sonnerie s'arrête, puis reprend presque aussitôt.

Je m'écarte juste assez pour parler, le souffle encore court.

— Je devrais peut-être répondre.

— Vas-y, lâche-t-il.

Sa voix a perdu toute trace de désir. Il s'écarte pour me laisser passer, l'eau ruisselle encore sur son torse. Je sors de la douche sans m'essuyer, enroule une serviette autour de moi et traverse le salon d'un pas rapide. Mes pieds laissent des traces mouillées sur le parquet. Le téléphone s'arrête juste au moment où je l'attrape.

Je le déverrouille et fronce les sourcils en voyant le nom de mon frère. Ce n'est pas normal. Matéo ne se réveille jamais avant midi les jours où il travaille, et encore moins pour m'appeler à huit heures du matin.

Avec mes doigts mouillés, l'écran refuse de m'obéir et glisse sous mon pouce. Je jure entre mes dents et les essuie sur la serviette. Le téléphone se remet à sonner.

— Matéo ?

— Lu...

Il respire trop vite, par saccades hachées, comme s'il n'arrivait plus à contrôler l'air qui entre et sort de ses poumons. Comme s'il avait couru, ou pleuré depuis trop longtemps pour retrouver un rythme normal.

J'ai l'estomac qui se serre d'un coup.

— Calme-toi et explique-moi.

— J'ai... putain, j'ai fait n'importe quoi... je suis dans une merde noire.

Le peu de chaleur qui me restait disparaît d'un coup. Un froid s'installe à la place, du ventre jusqu'au bout des doigts. Je plaque une main contre mon autre oreille pour couper le bruit de l'appartement.

— Tu dois te calmer, je ne comprends rien.

— On a fait le con avec Diego, ça devait être un coup simple. Je... Ils... Je suis désolé, Lu.

Un bruit sourd de son côté, quelque chose qui tombe ou qu'on renverse. Il ne s'arrête même pas pour l'expliquer.

— Qui ça, « ils » ? Matéo, réponds-moi.

— Lu, ils savent où j'habite...

Sa voix se brise complètement sur la fin de la phrase, engloutie par un sanglot qu'il n'arrive plus à retenir.

— Respire et calme-toi, d'accord ? J'arrive tout de suite, ne bouge pas.

— D'accord... Dépêche-toi, s'il te plaît, Lu.

Sa respiration siffle dans le combiné. Il essaie de se calmer, sans y arriver.

— Je fais au plus vite.

Je raccroche. Mes doigts tremblent encore quand je pose le téléphone sur le meuble.

— Il y a un problème ?

Je lève la tête et croise le regard inquiet d'Everett. Il se tient debout près de la porte de la salle de bain, une serviette nouée autour des hanches, l'eau gouttant encore de ses cheveux le long de sa nuque.

— Désolée, mon frère a un problème, il faut que j'y aille.

Je passe devant lui pour récupérer mon jean, resté en boule sur le carrelage de la salle de bain, et laisse la serviette glisser sur mes hanches. Ma peau encore humide ne m'aide pas. Le tissu colle à mes cuisses, et je dois me tortiller pour le remonter jusqu'à la taille.

Everett ne perd pas une seconde. Il ramasse sa chemise sur le sol de la salle de bain et l'enfile d'un mouvement rapide, sans même prendre la peine de la boutonner.

— Je m'habille vite fait et je t'emmène.

— Non, ça va aller. Ma voiture est garée à seulement quelques mètres.

Je récupère mon téléphone et le fourre dans la poche arrière de mon jean.

— Lucia, je ne vais pas te laisser conduire dans cet état.

Il attrape son pantalon, abandonné au pied de la douche, et l'enfile à moitié en sautillant vers moi.

— Tu es fatiguée, stressée, et je préfère largement perdre deux minutes à m'habiller plutôt que d'apprendre que tu t'es plantée sur le chemin.

Je ramasse mon pull, resté par terre dans le salon, et le tire par-dessus ma tête d'un geste brusque. L'eau encore sur ma peau l'imbibe aussitôt.

— Everett, je n'ai pas le temps de débattre avec toi.

— Justement, arrête de le faire et laisse-moi t'aider.

Il boutonne son pantalon, attrape ses clés sur le meuble d'entrée et fait un pas vers moi. Je me redresse et lève une main pour l'arrêter, presque contre sa poitrine.

— Non. Je ne veux pas que tu viennes. C'est ma famille, je gère.

Il s'arrête net, et je vois l'objection se former sur son visage avant qu'il ouvre la bouche.

— Lucia...

— Je suis sérieuse. Reste ici. Je sais gérer les conneries de mon petit frère, ça fait treize ans que je le fais.

Quelque chose se ferme dans son regard, une fraction de seconde, assez pour que je le voie. Il hoche brièvement la tête et laisse retomber ses clés sur le meuble d'entrée, sans rien ajouter. Ça me pince la poitrine. J'ouvre la bouche pour dire quelque chose, n'importe quoi, mais rien ne vient. Je m'excuserai plus tard.

Je m'accroupis près de la porte pour enfiler mes baskets. Mes doigts tremblent, les lacets résistent. Je les noue trop serré, me relève d'un geste brusque et attrape mon manteau sur la patère.

— Lucia.

Je me retourne, la main déjà sur la poignée. Everett n'a pas bougé, mais quelque chose dans sa voix me retient une seconde de plus.

— Fais attention à toi. Et appelle-moi, d'accord ? Peu importe l'heure.

— Merci.

Je pousse la porte et dévale presque les marches de l'immeuble en fouillant dans la poche de mon manteau pour trouver mes clés. Le froid s'abat sur moi dès que je sors. Il passe à travers mon manteau mal fermé, jusque sous mon pull encore humide par endroits. Je resserre le col d'une main et presse le pas.

Ma voiture attend au bord du trottoir, couverte d'une fine pellicule de givre. J'attrape le grattoir resté sur le siège passager et racle le pare-brise à la hâte, juste de quoi y voir devant moi, sans m'occuper du reste.

Je monte, claque la portière et tourne la clé. Le moteur tousse, hésite, puis démarre. Le volant est glacé sous mes doigts. Je pousse le chauffage à fond, enclenche la première dans un grincement sec et m'élance dans la rue déserte. Les pneus patinent un instant sur la neige tassée.

Les rues sont encore vides, balayées par une neige fine qui tombe en biais sous les derniers lampadaires allumés. Mon estomac est tellement noué qu'il m'en fait mal. Le trajet me paraît interminable, comme si la ville entière s'était donné le mot pour me retarder. Devant son immeuble, je me gare n'importe comment, deux roues sur le trottoir.

Je claque la portière et me précipite à l'intérieur. Je grimpe les marches jusqu'à son palier, et je m'arrête net devant sa porte. Le sang me quitte d'un coup. Mes jambes se vident.

Sa porte a été forcée. Le bois autour de la serrure est fendu, éclaté par endroits, et des marques sombres couvrent le cadre. Matéo, qu'est-ce que tu as encore fait ?

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