Prologue
Lyss
Dans l’ombre des secrets…
Deux ans plus tôt…
Il existe des secrets que même les rois ne peuvent se permettre de révéler. Des vérités enfouies depuis des siècles, des paroles oubliées dont le sens s’est perdu avec le temps… et des prophéties dont l’existence même suffit parfois à bouleverser ceux qui les découvrent.
Je n’avais jamais accordé beaucoup d’importance aux anciennes prophéties. Le monde magique en comptait des dizaines, et rares étaient celles dont les mots avaient réellement trouvé un écho dans notre réalité. Pourtant, cette fois, quelque chose était différent.
Pas uniquement à cause des textes anciens que nous avions retrouvés, ni même des passages que nous étions parvenus à déchiffrer. Mais à cause d’Eléa.
Une fée capable de maîtriser le feu.
Une telle chose ne devrait pas exister.
Chez les fées, la magie suivait des règles que nous connaissions depuis des générations. Le feu ne faisait pas partie de leurs pouvoirs. Et pourtant, Eléa possédait cette magie, aussi réelle qu’inexplicable. C’était précisément pour cette raison que nous ne pouvions pas nous permettre d’ignorer nos découvertes. Nous ne savions pas si ces textes avaient le moindre rapport avec elle, mais cette anomalie était trop importante pour que nous écartions cette possibilité sans chercher à comprendre.
Ce soir-là, dans un lieu isolé de tous les royaumes, nous étions réunis pour tenter de trouver des réponses. Mais plus je repensais à nos découvertes, plus je prenais conscience d’une chose : nous étions peut-être face à un mystère dont nous ne mesurions pas encore la portée.
La salle dans laquelle nous nous trouvions était petite, austère et protégée par plusieurs enchantements. Aucun signe ne permettait de deviner à quel royaume elle appartenait. C’était précisément pour cette raison que nous l’avions choisie.
Face à moi se tenaient deux hommes que je connaissais depuis de nombreuses années. Eldren, mon époux, se tenait près de la table de pierre, les bras croisés et le regard fixé sur les documents étalés devant nous. Sa patience s’amenuisait à mesure que nous avancions dans cette discussion, même s’il s’efforçait de ne rien laisser paraître.
À sa droite se trouvait Alaric, roi des fées. Il avait quitté son royaume pour nous rejoindre, profitant de l’absence de sa fille. Eléa se trouvait alors dans le monde des humains, où elle poursuivait ses études et menait sa vie loin des affaires du royaume. Elle n’avait aucune raison de soupçonner que son père participait à une réunion secrète avec Eldren et moi. Elle ignorait tout de nos découvertes, de nos inquiétudes et des raisons qui nous avaient poussés à nous retrouver dans ce lieu isolé. Et nous comptions bien faire en sorte que cela reste ainsi.
Je reportai mon attention sur les documents posés devant nous.
— Nous avons relu ces passages des dizaines de fois, déclara Eldren. Et nous n’en savons toujours pas davantage.
Je laissai mes doigts effleurer le bord du parchemin le plus ancien. L’encre avait pâli, certaines inscriptions étaient presque illisibles et plusieurs lignes semblaient avoir été effacées par le temps. Malgré nos recherches, nous n’étions parvenus à déchiffrer qu’une partie de ces textes anciens. Le reste demeurait obscur, dissimulant peut-être des réponses que nous n’étions pas encore en mesure de comprendre.
— Nous ne savons même pas si tous ces fragments appartiennent à une seule et même prophétie, déclarai-je calmement. Encore moins ce qu’ils annoncent réellement.
Alaric hocha lentement la tête.
— C’est justement ce qui m’inquiète. Nous ignorons ce que ces textes signifient, mais nous ne pouvons pas faire comme si nous ne les avions jamais trouvés.
Son regard se posa sur moi. Je savais déjà ce qui le préoccupait.
Eléa.
Sa fille possédait une magie que nous n’aurions jamais imaginé voir chez une fée.
Le feu.
Une telle chose ne devrait pas exister.
Chez les fées, la magie suivait des règles que nous connaissions depuis des générations. Le feu ne faisait pas partie de leurs pouvoirs. Et pourtant, Eléa possédait cette magie, aussi réelle qu’inexplicable. C’était précisément pour cette raison que nous ne pouvions pas nous permettre d’ignorer nos découvertes. Nous ne savions pas si ces textes avaient le moindre rapport avec elle, mais cette anomalie était trop importante pour que nous écartions cette possibilité sans chercher à comprendre.
Elle commençait à maîtriser certains aspects de son pouvoir, mais nous ignorions encore jusqu’où cette magie pouvait la conduire. Nous avions choisi de protéger son secret, limitant au strict minimum le nombre de personnes autorisées à le connaître.
— Penses-tu réellement que son pouvoir est lié à ces écrits ? demandai-je à Alaric.
Il prit quelques secondes avant de répondre.
— Je n’en sais rien. C’est une possibilité, rien de plus. Je refuse de tirer des conclusions à partir de quelques textes incomplets. Mais si sa magie a la moindre importance dans ce qui se prépare, je ne veux pas négliger cette possibilité.
Je comprenais ses inquiétudes. En tant que mère, je savais ce que représentait le besoin de protéger son enfant. J’avais rencontré Eléa lorsqu’elle était encore toute petite, bien avant la mort de sa mère. Cela remontait à tant d’années que je ne savais pas quelle image elle pouvait garder de cette époque. Je m’étais souvent demandé ce qu’elle savait réellement du monde des dragons. Mais jusqu’à ce soir, je n’avais jamais eu de raison de m’interroger sur ce que son avenir pouvait nous réserver.
— Que proposes-tu ? demandai-je.
Alaric releva les yeux vers Eldren, puis vers moi.
— Que Kael veille sur elle.
Un silence suivit ses paroles. Je tournai légèrement la tête vers mon époux. Eldren ne semblait pas particulièrement surpris par cette proposition, mais son expression indiquait qu’il en mesurait déjà les conséquences.
— Kael ? répétai-je.
— Il est puissant, capable de se défendre et suffisamment expérimenté pour reconnaître une menace. Il peut protéger Eléa sans que nous ayons à révéler ce que nous avons découvert.
Je retins un soupir. Kael était notre fils, et je l’aimais profondément. Mais je connaissais son tempérament. Fier, obstiné et peu enclin à accepter les décisions dont il ne comprenait pas les raisons, il ne manquerait pas de poser des questions.
Beaucoup de questions.
— Et comment comptes-tu lui faire accepter cette mission sans lui donner la moindre explication ? demandai-je.
— En lui ordonnant de le faire, répondit Eldren.
Je lui adressai un regard en coin.
— Tu sais aussi bien que moi que cela ne l’empêchera pas de chercher à comprendre.
Un sourire discret étira les lèvres d’Alaric.
— Eléa ne sera probablement pas ravie d’apprendre qu’on lui impose un protecteur.
Je laissai échapper un léger soupir. Il avait raison. Nous allions placer Kael auprès d’elle sans lui révéler nos véritables motivations. Une décision qui risquait de susciter quelques tensions, surtout si aucun des deux ne comprenait les raisons de cette présence. Et connaissant notre fils, je doutais qu’il accepte cette mission sans chercher à en savoir davantage.
— Nous ne pouvons pas leur parler de ces découvertes, repris-je avec sérieux. Nous ne savons pas ce qu’elles signifient. Leur révéler nos inquiétudes reviendrait à leur transmettre des suppositions que nous ne sommes même pas capables de vérifier.
— Je suis d’accord, répondit Alaric. Eléa ne doit rien savoir pour le moment.
Eldren acquiesça.
— Kael n’a pas besoin de connaître nos inquiétudes. Lorsque le moment sera venu, nous lui expliquerons ce que nous attendons de lui, sans pour autant lui révéler ce que nous ignorons nous-mêmes.
Je baissai les yeux vers les parchemins. Cette décision me semblait raisonnable, mais elle ne dissipait pas mes inquiétudes. Nous allions peut-être devoir demander à notre fils de protéger une jeune femme dont il ne connaissait ni les secrets ni les véritables enjeux de la situation. Et nous allions laisser Eléa dans l’ignorance, alors même que ces textes pourraient, peut-être, la concerner.
Le mot peut-être était devenu le centre de toutes nos réflexions.
Peut-être que ces écrits parlaient d’elle.
Peut-être que sa magie avait une importance que nous ne comprenions pas encore.
Ou peut-être cherchions-nous un sens là où il n’y en avait aucun.
Je refusais de confondre nos craintes avec des certitudes.
— Et si nous nous trompons ? demandai-je finalement.
Aucun des deux hommes ne répondit immédiatement. Alaric fut le premier à détourner les yeux vers les fragments.
— Alors nous aurons simplement pris des précautions inutiles.
— Et si nous avons raison ? insistai-je.
Cette fois, ce fut Eldren qui répondit.
— Alors nous serons heureux de ne pas avoir attendu.
Je connaissais mon époux. Derrière sa voix ferme se cachait la même inquiétude que la mienne, même s’il préférait la transformer en décision plutôt que de la laisser paraître.
La réunion se poursuivit encore un moment. Nous examinâmes les rares indices dont nous disposions, confrontâmes nos interprétations et tentâmes de rapprocher les passages sans jamais parvenir à une conclusion satisfaisante. À la fin, les documents furent soigneusement rassemblés et protégés par plusieurs enchantements. Rien ne devait filtrer de cette rencontre. Pas même l’existence de ces textes.
Lorsque nous quittâmes la salle, Alaric repartit de son côté, tandis qu’Eldren et moi regagnions notre propre chemin.
Je marchai longtemps sans parler. Je pensais à Eléa, à cette magie singulière qu’elle apprenait à maîtriser, et à ces textes anciens dont nous ignorions encore la véritable portée.
Je repensais également à la décision que nous venions de prendre. Pour l’instant, nous ne pouvions rien faire de plus que rester vigilants, poursuivre nos recherches et veiller à ce que le secret de son pouvoir soit préservé.
Nous n’avions aucune certitude. Peut-être ces écrits avaient-ils un lien avec Eléa. Peut-être n’étaient-ils que les vestiges d’une histoire oubliée, sans rapport avec ce que nous redoutions.
Mais je ne parvenais pas à me défaire de ce sentiment étrange, cette impression que quelque chose nous échappait.
Nous avions choisi de ne rien révéler à nos enfants. Pas tant que nous ne comprendrions pas ce que nous avions découvert. Eléa continuerait donc sa vie dans le monde des humains, sans se douter de nos inquiétudes. Quant à Kael, il ignorait tout de cette réunion et des questions qu’elle avait soulevées.
Pour l’heure, nous n’avions aucune raison de bouleverser leur quotidien. Nous devions attendre, observer et chercher des réponses.
Car derrière ces fragments effacés et ces mots oubliés se cachait peut-être un secret dont nous étions encore loin de mesurer l’importance.








