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Ludwig

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Summary

Dans les montagnes de l’Idaho, à trente kilomètres de la première route, un homme vit seul depuis six ans. Ludwig Miller ne parle pas — il ne le peut pas. Il porte sur le bas du visage un foulard de vieille femme que personne, dans la vallée, ne lui a jamais vu retirer. Deux fois l’an, il descend vendre ses meubles, salue de la tête, et remonte avant la nuit. Cet automne-là, deux hommes montent jusqu’à sa clairière. Aucun des deux ne redescend. Puis, un soir de tempête, un enfant de neuf ans frappe à sa porte.

Genre
Drama
Author
laurentrico
Status
Complete
Chapters
9
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1

Cinq jours que Ray Dolinski marchait pour rien.

Cinq jours à grimper des pentes de cendre et de caillasse, à observer les crêtes aux jumelles, à dormir plié dans la benne du pick-up avec le fusil contre la cuisse. Pas un élan. Pas une trace fraîche. Des crottes vieilles d’une semaine, des frottis d’automne sur des troncs morts, et ce vent du nord descendait des Yellowjacket Mountains comme un coup du sort auquel nul ne pouvait faire face.

Il s’arrêta sur un replat et cracha son jus de chique dans la mousse. En bas, très loin, le Yellowjacket Creek faisait son bruit de gravier remué. C’était le seul son du pays. Pas un oiseau. Même les geais l’avaient bouclée.

Le permis lui avait coûté trois cents dollars. L’essence depuis chez lui, cent de plus. Marge, sa femme, avait dit vas-y, ça te fera du bien, et il avait compris ce que ça voulait dire : ça me fera du bien à moi. Il avait voulu changer de secteur cette année. Tenter du pays neuf, du pays que personne ne chasse, un type au comptoir du bar lui avait parlé du drainage de Yellowjacket, des vieilles concessions minières abandonnées, un pays si vide que le gibier y mourait de vieillesse. Le type avait omis de préciser pourquoi personne n’y chassait : parce qu’il n’y avait rien. Rien que des kilomètres de pins tordus, des squelettes d’arbres brûlés dressés sur les hauteurs comme des allumettes usées, et des trous de mine bouchés par des ronces, avec des panneaux DANGER que la rouille avait rendus illisibles.

S’il avait su, il serait resté sur ses terres à lui. Celles qu’il connaissait depuis trente ans, où il savait où les bêtes buvaient, où elles se couchaient, où elles mouraient. On ne quitte pas ce qu’on connaît. Voilà ce que cette semaine lui avait appris, pour quatre cents dollars.

Le jour baissait déjà. En octobre, ici, la lumière ne meurt pas, elle déserte. Ray regarda sa montre, regarda la crête, et prit sa décision : terminé. Il coupait par le fond de vallée, il longeait le creek jusqu’à la piste forestière, il retrouvait son pick-up avant la nuit noire, et demain à cette heure-ci il serait attablé chez lui devant un vrai repas.

La descente le mit de mauvaise humeur. Le versant nord était un fouillis de troncs couchés, gris et lisses comme des os, qu’il fallait enjamber un par un avec le fusil qui battait l’épaule. Ses genoux encaissaient. Cinquante et un ans. Le sol se déroba deux fois sous la semelle et deux fois il se rattrapa aux branches en jurant.

C’est en bas, à cent mètres du creek, qu’il trouva le sentier.

Une sente de gibier, bien creusée, qui filait entre les aulnes parallèle à l’eau. Il s’y engagea, soulagé de marcher sur du plat, et il avait fait cinquante pas quand quelque chose accrocha son regard, devant, entre deux troncs. Une masse brune, à terre. Immobile.

Une biche à queue noire. Prise par le cou dans un collet de câble.

Ray s’approcha. Le câble était de l’acier tressé, du câble de treuil, ancré à la base d’un aulne par une boucle serrée à la pince. Du travail propre. La bête était morte depuis peu — les yeux encore clairs, pas une mouche. Il posa la main sur le flanc. Tiède.

Il se redressa et regarda autour de lui. Les aulnes. Le creek. Les pentes brûlées qui viraient au violet dans le soir. Personne, évidemment. Personne à trente kilomètres à la ronde.

Un collet, c’était du braconnage. Illégal depuis toujours, dans tout l’État. Et celui qui posait des collets d’acier au fond du drainage le plus vide du comté n’irait pas pleurer chez le garde-chasse qu’on lui avait pris sa bête. Ray fit le calcul en trois secondes, le même calcul que font les hommes honnêtes quand personne ne regarde : de la viande, c’est de la viande. Cinq jours pour rien, quatre cents dollars, et le congélateur vide. Il n’allait pas rentrer bredouille à cause d’un scrupule dû à un braconnier.

Il s’agenouilla, sortit sa pince multifonction et attaqua la boucle du câble.

Il n’entendit pas les pas tout de suite. Le creek couvrait tout. Ce qu’il entendit, c’est une branche, une seule, qui cassa net de l’autre côté des aulnes, et quand il leva la tête l’homme était déjà là.

Ray Dolinski avait passé sa vie dehors, parmi des types bâtis pour soulever des balles de foin. Il n’avait jamais vu un homme pareil. Le gars bouchait la sente. Un mètre quatre-vingt-dix et quelque, des épaules à passer les portes de profil, engoncé dans une veste de travail dont les manches serraient les bras comme des boudins. Un pantalon de charpentier constellé de résine. Et sur le bas du visage, remonté jusque sous les yeux, un foulard. Un foulard de vieille femme, à petites fleurs délavées.

Au-dessus du foulard, deux yeux bleus. D’un bleu que Ray n’avait vu qu’aux chiens de traîneau.

— Doucement, l’ami, dit Ray. Il se releva sans gestes brusques, la pince au poing. — C’est ton câble ?

L’homme ne répondit pas. Il regardait la biche. Puis la pince. Puis la biche. Il fit un pas et tendit le bras vers la bête, la paume ouverte, et poussa un son.

Pas un mot. Un son. Quelque chose de mouillé et d’étranglé qui passait par le nez autant que par la bouche, un souffle rauque avec des ruines de voyelles dedans. Le foulard se creusait et se gonflait par à-coups. L’homme montrait la biche, se montrait la poitrine, montrait la biche.

Et Ray comprit — crut comprendre. Un simple d’esprit. Un de ces pauvres bougres qu’une famille de rednecks cache au fond des bois avec les outils. Ça expliquait le foulard, ça expliquait tout. La peur qui lui avait serré le ventre une seconde plus tôt se relâcha d’un coup, et ce qui monta à la place, il le regretterait dans très exactement quatre minutes, mais il ne pouvait pas le savoir : ce qui monta, c’était le mépris.

— Non non non. — Ray leva la pince comme on gronde un chien. — C’est pas comme ça que ça marche, champion. Les collets, c’est interdit. Cette bête, c’est celle de personne. Alors elle est à celui qui la porte.

Il empoigna la biche par les pattes arrière et tira.

Le son que fit l’homme, cette fois, était plus fort. « ...oua. À... oua. » Il répétait ça, la main tendue, les doigts écartés, et il avançait. « À oua. »

À moi. Voilà ce que la bouche cassée essayait de dire. À moi. Ray se mit à rire. Il était fatigué, il était furieux contre cette semaine, contre ce pays, contre le type du bar, et le rire sortit méchant, il le savait en le lâchant, et il le lâcha quand même.

— À-oua ? — Il singea le son, la bouche de travers. — Écoute-moi bien, l’attardé. Retourne dans ta niche et dis à ceux qui te lâchent dans la nature de venir me la réclamer eux-mêmes, ta bidoche.

Il tourna le dos et se remit à tirer la biche.

Deux choses arrivèrent en même temps. La masse de l’homme lui rentra dedans — pas un coup : une collision, un accident de la route — et le monde bascula. Ray partit dans les aulnes, roula, et son corps fit ce que trente ans de chasse lui avaient appris : la main trouva la bretelle, le fusil vint devant, la culasse claqua, et il se retrouva assis dans les branches cassées avec le canon levé vers la poitrine du géant.

— Bouge plus !

L’homme s’arrêta.

Et pendant une seconde, une seule, Ray tint la situation dans le canon de son fusil, et il eut le temps de voir ce qui se passait dans les yeux bleus au-dessus du foulard, et c’est là qu’il comprit qu’il s’était trompé sur toute la ligne. Ce n’était pas de la peur qu’il y avait dans ces yeux. Ce n’était plus rien qu’il savait nommer. Le regard de l’homme n’était pas posé sur lui — il était posé un peu à côté, sur quelque chose que Ray ne voyait pas, et les lèvres bougeaient derrière le foulard, et il murmurait, ce n’était pas à Ray qu’il parlait :

« ...tai... e. Fai... e... tai...e. »

La main partit plus vite que le coup de feu. Elle rabattit le canon vers le ciel, la détonation partit dans les branches, et le fusil quitta les mains de Ray comme une brindille qu’on arrache à un enfant.

Ce qui suivit ne dura pas longtemps.

Ray Dolinski connaissait la bagarre — les parkings de bar, une côte fêlée à trente ans. Ça n’avait rien à voir. Ce qui s’abattit sur lui ne se battait pas : ça cognait comme on fend du bois, avec le poids entier du corps, coup après coup après coup, et dès le deuxième Ray ne se défendait plus, il n’essayait plus que de ramper, les doigts dans la terre froide, vers rien, vers le creek, et il entendait au-dessus de lui le souffle énorme et mouillé qui passait à travers le foulard, et ce son étranglé, encore, fais-le taire, fais-le taire, et Ray voulut dire qu’il se tairait, qu’il le jurait, qu’on n’en parlerait plus, mais sa bouche à lui non plus ne faisait plus de mots, sa mâchoire n’était plus à sa place.

La dernière chose qu’il vit fut la biche, à trente centimètres de son visage, son œil noir grand ouvert où le soir tenait tout entier.

Puis le pays redevint ce qu’il était avant que les hommes y montent. Le bruit du creek sur le gravier. Le vent du nord dans les squelettes d’arbres. Et plus rien d’autre, à trente kilomètres à la ronde.

⁂

II

Le silence revint d’un coup, comme une porte qu’on ferme.

Ludwig se tenait au-dessus de l’homme et il écoutait. Le creek. Le vent dans les arbres morts, là-haut. Plus de cris. Plus de rire. C’était calme.

Le calme était bon.

Sa poitrine montait et descendait à grands coups, l’air sifflait sous le foulard, et il resta longtemps comme ça, les bras le long du corps, à écouter le calme. Puis il baissa les yeux et il vit ses mains.

Elles étaient rouges sur les jointures. Il les tourna. Ce n’était pas son sang à lui.

L’homme était couché sur le ventre, un bras replié dessous, l’autre tendu vers le creek, les doigts encore plantés dans la terre. Il ne bougeait pas. Ludwig attendit qu’il bouge. Les hommes qui tombent se relèvent — son père tombait, le samedi soir, dans la cour, et il se relevait toujours, et il ne fallait pas l’aider, aider c’était pire. Alors Ludwig attendit. Le creek fit son bruit de gravier. Le soir descendit d’un cran. L’homme ne se releva pas.

Et Ludwig comprit ce qu’était ce calme.

Ça le prit au ventre, ça monta dans la poitrine et ça n’avait pas de sortie — pas de mots pour sortir, ça n’en avait jamais eu — alors ça sortit comme ça pouvait : son poing remonta et frappa. Sa propre tempe. Le bruit sourd dans son crâne. Encore. Encore.

Je lui avais dit.

Il l’avait dit. Il l’avait dit avec sa bouche, de toutes ses forces, il avait poussé les mots aussi loin qu’ils voulaient bien aller : à moi. C’est à moi. La bête était à lui, le collet était à lui, le câble venait de son treuil, il l’avait coupé et tressé et posé de ses mains, et l’homme avait entendu, l’homme avait très bien entendu — et l’homme avait ri. Il avait refait le bruit de sa bouche. À-oua. Comme dans la cour. Comme eux.

Le poing retomba. Ludwig se plia en deux, les mains sur le crâne, et resta ainsi, plié au-dessus du mort, à se balancer un peu.

Pourquoi.

Pourquoi ils faisaient tous ça. Il était comme les autres. Il était exactement comme tous les autres.

⁂

23 ans plus tôt.

Dans la cour de l’école de Lemhi Falls, il y a un cercle, et Ludwig est au milieu.

Il a neuf ans, il est déjà plus grand que tous, et ça ne sert à rien, parce que le cercle n’a pas peur. Le cercle sait qu’il ne faut pas avoir peur : le grand ne se bat pas, le grand baisse la tête, le grand porte un foulard de bonne femme sur la figure et quand la maîtresse le force à le retirer pour lire à voix haute, le grand fait le bruit. Le bruit vaut le déplacement. On vient des autres classes pour le bruit.

— Vas-y Lou ! Dis « bonjour » ! Dis « bonjour » !

Celui qui mène le cercle s’appelle Cody Fisher. Il est petit, vif, avec des dents du bonheur, et il sait faire le bruit mieux que personne. Il plisse la bouche de travers, il pince le nez, et il fait : « À-oua-oua. Ze suis Lou le fou. » Le cercle plie de rire. Rain Man. Elephant Man. Lou le fou. Ludwig connaît tous ses noms. Aucun n’est celui que sa mère lui a donné.

Il baisse la tête, comme papa a dit de ne jamais faire, comme il fait quand même, et il attend que ça passe. Ça ne passe pas. Ça ne passe jamais. Un jour — il a onze ans, c’est le printemps, l’école sent la boue tiède — Cody Fisher refait le bruit une fois de trop, une fois exactement de trop, et quelque chose casse, un petit bruit sec quelque part derrière le front de Ludwig. Quand les adultes arrivent à le décrocher, c’est Cody qu’il tient plaqué au sol, le nez déjà de travers, un angle qu’un nez ne devrait pas prendre, et Ludwig ne se souvient pas d’avoir frappé — seulement du bruit sec, et puis du sang, beaucoup de sang, sur ses propres phalanges d’abord.

Après, il y a le bureau du directeur, où son père ne s’assoit pas. Steven Miller reste debout, sa casquette à la main, petit devant le bureau, et il écoute l’homme diplômé lui expliquer des mots — inadapté, structure spécialisée, à trois heures de route. Sur le parking, il remet sa casquette, il monte dans le pick-up, il attend que Ludwig ait fermé sa portière et il dit :

— C’est fini, l’école.

Le F-350 roule vers l’ouest, vers les montagnes. Steven ne crie pas, pour une fois. C’est pire. Il parle droit devant lui, au pare-brise :

— Tu vas m’écouter, parce que je le dirai pas deux fois. Le monde, c’est comme la cour de ton école, en plus grand. Les faibles sont des cibles. Tu baisses la tête, t’es une cible. Tu réponds pas, tu pars. Et tu retiens : on ne peut compter que sur la famille. Personne d’autre. Personne.

Il tend le bras sans quitter la route des yeux, attrape le foulard descendu sous le menton de Ludwig, le remonte d’un coup sec sur son nez.

— Et cache ça.

Mais le soir, la bouteille sort de la boîte à gants, et le pick-up reste longtemps garé devant la maison, phares éteints, avec papa dedans. Ludwig connaît ça aussi. Il sait ce qui vient après la bouteille et après la honte — la honte d’être resté debout devant l’homme diplômé, casquette à la main, à écouter des mots qu’on lui jetait comme à un chien. Quelqu’un doit payer la honte. C’est comme ça que ça marche.

Dans la cour, derrière la maison, papa retire son ceinturon. Il le plie en deux. Il ne crie pas là non plus. Il dit :

— C’est pour ton bien. Tu vas apprendre à écouter. Quand j’dis quelque chose, tu écoutes.

Le cuir claque. Ludwig ne pleure pas — pleurer, c’est pire, pleurer rallonge — il compte, parce que compter aide. Ce soir-là, il arrive à sept. Par la fenêtre de la cuisine, il voit maman qui essuie la même assiette depuis le début, la tête baissée sur l’évier. Elle ne sortira pas. Elle ne sort jamais.

Après, dans la chambre du fond, grand-mère le fait s’allonger sur le ventre et passe la pommade sur les zébrures, sans un mot, ses mains sèches et légères, et le silence de grand-mère ne ressemble à aucun autre silence de la maison : c’est un silence qui tient chaud.

Les jours prennent un pli, après l’école. Debout avant le jour. Le bois à rentrer, l’eau, les poules de la voisine que grand-mère garde pour trois fois rien. Puis le pick-up, et les chantiers. Ludwig porte. C’est son travail : porter, tenir, tendre l’outil avant qu’on le demande. Sur les toitures des commerçants, il apprend à deviner la main de papa — le marteau, la cisaille, le cordeau — et à se rendre invisible en pleine lumière. Les gens de la ville parlent de lui devant lui, à voix normale, comme on parle devant un chien ou une brouette. Il comprend ce qu’on dit, au moins ? Papa répond : il comprend le travail. Et c’est vrai. Le soir, à l’établi, dans l’odeur de sciure, Ludwig découvre la seule chose au monde qui ne demande rien : le bois. Le bois ne rit pas. Le bois ne pose pas de questions. Quand on le traite bien, il fait exactement ce qu’on veut de lui.

C’est cette année-là que commence le Yellowjacket. Les samedis d’abord, puis les semaines d’été. Ludwig apprend le fil du bois, l’assemblage, le gibier. Il apprend les collets aussi, à la tombée du jour, quand la Guard Station a eu son quartier d’élan et regarde ailleurs. Son père serre le câble à la pince, efface leurs empreintes du plat de la botte, ramasse jusqu’au mégot qu’il vient de fumer :

— On ne laisse rien derrière. Jamais. Ce qu’on laisse derrière, ça revient te chercher.

Une autre fois, un lièvre pris depuis trop longtemps se débattait encore dans le câble, la patte à moitié sectionnée, les yeux fous, et papa avait tendu le couteau sans un mot — puis, voyant Ludwig hésiter, la lame en l’air, sans savoir où frapper :

— Fais-le taire. Ça sert à rien de le laisser souffrir pour rien.

Ludwig avait appris ce jour-là que la pitié, chez son père, ne consistait jamais à laisser vivre. Elle consistait à abréger vite, sans y penser deux fois, et à ne plus y repenser après.

Et quand, l’automne suivant, deux garçons de la classe du dessus l’attendirent un soir à la sortie du chantier — les mêmes mots, le même rire, malgré la tête baissée, malgré le silence, malgré tout ce que papa avait dit de faire — Steven, en le voyant rentrer avec une arcade fendue et sans un mot à dire pour se justifier, ne posa aucune question. Il resta un moment à le regarder, puis :

— Je te l’avais dit.

Rien d’autre. Pas de colère, pas de pommade non plus cette fois-là — grand-mère s’en chargerait plus tard, comme toujours — seulement ces quatre mots, dits sans plaisir, comme on constate une donnée déjà connue depuis longtemps.

Et puis il y a le soir du feu.

C’est un soir d’août, à la cabane. Ils ont refait le solin de la cheminée, tous les deux, toute la journée, et ça a bien été — pas un accroc, pas un outil tendu de travers. Papa est assis sur la marche, la bouteille entre les pieds, la cigarette au bec, et il regarde le feu dehors, dans le cercle de pierres. Ludwig empile le bois pour demain. Et sans se retourner, sans le regarder, de sa voix de tous les jours, papa dit :

— T’es un bon compagnon silencieux.

Ludwig s’arrête, une bûche dans chaque main.

Le monde s’arrête avec lui.

Douze ans qu’il vit dans la maison de cet homme, douze ans qu’il apprend sa main, sa ceinture, ses silences — et voilà que la foudre tombe par un soir tranquille, sans orage, sans prévenir. Une phrase. Personne ne lui a jamais dit une phrase pareille. Personne ne lui a jamais dit qu’il était un bon quelque chose. Il reste là, ses bûches dans les mains, le cœur en travers, à attendre la suite — il n’y a pas de suite. Papa boit une gorgée et regarde le feu.

Pendant des semaines, Ludwig retournera la phrase dans sa tête comme une pièce trouvée par terre, pile, face, pile, face, jusqu’à l’user. Et à force de la retourner, il finira par lire ce qui est gravé dessous, l’évidence, la leçon cachée sous la récompense : bon compagnon silencieux. Tu ne parles pas. C’est ça, ta qualité. C’est la seule.

Alors il parlera encore moins. Il deviendra ce que la phrase a dit.

Une autre fois — Ludwig devait avoir douze ou treize ans, cette année-là où tout semblait vouloir se dire d’un coup après des années de silence — papa était rentré du Hartley’s plus tôt que d’habitude, une bouteille déjà bien entamée, et quelque chose dans sa journée avait dû le ramener loin en arrière, parce qu’il s’était assis face à Ludwig, à la table de la cuisine, et l’avait regardé longuement, de cette façon qu’il avait de regarder un outil cassé qu’on n’arrive plus à réparer. Puis il avait parlé, sans qu’on lui demande rien, à la pièce plus qu’à son fils :

— Je m’en souviendrai toute ma vie. Le docteur qui sort de la chambre, il enlève ses gants, et il me sort ça, comme si de rien n’était : une fente labiale unilatérale complète[1]. Juste ça. Pas félicitations. Pas c’est un garçon. Une fente labiale unilatérale complète.

Il avait eu un rire sans joie, secoué la tête, bu une gorgée longue.

— Je l’ai plus jamais regardé pareil, après ce jour-là. J’ai essayé, remarque. On peut pas.

Il avait tourné son verre entre ses doigts un long moment, le regard ailleurs, et Ludwig avait cru que le récit s’arrêtait là — mais papa avait repris, la voix plus basse, plus dure, comme si la suite coûtait plus cher à sortir que le début.

— Le docteur, il a dit autre chose, aussi, ce jour-là. Que ça se répare. Une opération, deux peut-être, un spécialiste à Boise, quelques centaines de dollars, pas la mer à boire. J’aurais trouvé l’argent. J’aurais vendu le camion s’il avait fallu.

Il avait bu encore, et sa main, autour du verre, s’était refermée un peu trop fort.

— J’en ai parlé à ta mère. Une fois, deux fois. La troisième fois, elle m’a giflé. J’aurais dû insister, si j’avais eu le courage.

Il l’avait dit sans emphase, comme un fait parmi d’autres, mais quelque chose dans sa voix, à cet instant précis, tremblait encore de la surprise de ce jour-là — lui, l’homme de la maison, celui qui frappait et qu’on ne frappait jamais, giflé une seule fois dans sa vie, et par la seule personne dont il n’avait rien vu venir.

— Elle m’a dit que Dieu l’avait fait comme ça, que c’était son sacrifice à elle, que si je touchais à ce que Dieu avait voulu je toucherais au reste aussi. — Il avait secoué la tête, incrédule encore, des années plus tard. — J’ai jamais compris ce qu’elle entendait par le reste. Elle a jamais voulu dire. Mais elle avait cette voix, ce jour-là — pas la voix qu’elle a d’habitude, tu vois, l’autre, celle qui sort jamais — et j’ai laissé tomber. On laisse pas tomber Dieu, chez ta mère. On laisse tomber tout le reste avant.

Il n’avait plus rien ajouté ce soir-là. Mais Ludwig, longtemps après, retournerait cette scène dans sa tête sans jamais en trouver le fond : est-ce que maman croyait vraiment que Dieu avait voulu cette bouche-là, ou est-ce que Dieu n’était que le mot qu’elle avait trouvé pour porter quelque chose qu’elle ne pouvait pas nommer autrement — une punition qu’elle s’infligeait à elle-même, pour une grossesse trop tôt, pour une vie qu’elle sentait lui avoir échappé le jour où elle avait cessé d’être une fille pour devenir la femme de Steven Miller ? Ludwig ne saurait jamais lequel des deux c’était. Peut-être que maman elle-même ne le savait pas non plus.

Il ne s’adressait pas vraiment à Ludwig. Il parlait ce jour-là, à cet homme plus jeune dans un couloir d’hôpital qui ne savait pas encore ce que la vie allait lui coûter — mais Ludwig, assis en face, avait entendu chaque mot, et avait compris, bien avant d’avoir l’âge de le formuler, que son visage était une blessure que son père portait comme la sienne propre, une déception vieille du premier jour, increvable, qui ne guérirait jamais parce qu’au fond ce n’était pas de Ludwig qu’elle parlait vraiment. C’était de Steven.

Il ne le regarda plus jamais tout à fait de la même façon. Ludwig grandit avec cette phrase-là posée sur lui comme une deuxième peau, sans savoir, longtemps, qu’elle appartenait à quelqu’un d’autre.

À la maison, le dimanche, il y a la cuisine. La vapeur des piments verts, la vieille cassette qui tourne — la grande musique avec les voix qui montent comme si le plafond n’existait pas — et maman qui s’active, qui ne s’assoit jamais, qui ne le regarde jamais en face, seulement de côté, comme on surveille une casserole.

La cassette est usée à force d’avoir tourné, le ruban qui grince un peu au même endroit chaque fois, toujours la même, jamais une autre — maman n’en possède qu’une, achetée bien avant Ludwig, avant même Steven peut-être, dans une vie que Ludwig ne connaît pas et qu’elle ne raconte jamais. Une fois, une seule fois aussi, elle a laissé échapper un mot dessus, en la retournant dans la boîte à chaussures où elle range ses trésors : Missa Solemnis. Elle avait dit ça sans s’adresser à personne en particulier, presque pour elle-même, avec une douceur dans la voix que Ludwig n’entendait jamais ailleurs — la même douceur, songera-t-il bien plus tard, que celle qu’elle réserve à Steven et à lui seul. C’est le seul moment de la semaine où maman semble aller quelque part dans sa tête, un endroit que Ludwig ne voit pas et où, visiblement, elle est un peu plus heureuse que partout ailleurs.

Ludwig n’a pas de mot pour la musique, pas plus qu’il n’en a pour beaucoup de choses, alors il la range où il range tout ce qu’il ne peut pas nommer autrement : dans les objets et les odeurs qui l’accompagnent. La grande musique, pour lui, ce sera toujours l’odeur des piments qui grillent, la vapeur sur les carreaux, le dos de maman qui ne se retourne pas — une traduction à lui, la seule dont il dispose, et qui tiendra toute sa vie. Des années plus tard, dans une cabane à trente kilomètres de toute route, un ragoût mijotera sur un poêle à bois sans qu’aucune cassette ne joue plus jamais, et l’odeur, à elle seule, suffira à faire remonter les voix qui montaient jusqu’au plafond comme si la cuisine n’avait pas de toit.

Une fois, une seule, il a demandé — il avait répété la phrase toute la semaine dans sa tête pour qu’elle sorte à peu près droite — pourquoi sa bouche à lui était comme ça. Maman a continué d’éplucher. Elle a dit :

— Dieu a voulu que tu sois ainsi. C’est ton sacrifice. On ne discute pas avec la volonté de Dieu.

Ludwig n’a pas compris tous les mots. Sacrifice. Volonté. Des mots du dimanche, des mots d’église, trop grands pour sa bouche et presque trop grands pour sa tête. Mais il a vu la main de maman s’arrêter une seconde sur le piment, une seconde seulement, et son dos se redresser, comme quand le pasteur parle fort. Alors il a compris la seule chose qui comptait : c’était important pour maman. Sa bouche cassée était une chose importante pour maman, une chose entre elle et Dieu, une chose où lui n’avait pas sa place. Il a rangé la question avec les autres, dans le coin de sa tête où vont les questions qu’on ne repose pas.

Entre le père qui portait sa naissance comme une blessure et la mère qui la portait comme une épreuve envoyée d’en haut, Ludwig n’avait jamais eu, nulle part, une version de son visage qui lui appartienne à lui seul.

L’été de ses quinze ans, il y a la fenêtre.

Il est grand maintenant, presque fini, avec des mains d’homme et une ombre de barbe au-dessus du foulard, et quelque chose a changé en lui cette année-là, quelque chose de chaud et d’inquiet qui n’a pas de nom. De la fenêtre de la chambre, on voit un bout de trottoir, et sur ce trottoir, certains soirs, passent les filles de la rue d’à côté — deux sœurs, avec des cheveux longs qui balancent quand elles marchent, et un rire qui monte jusqu’à la fenêtre, un rire qui n’est pas contre lui, un rire qui n’est contre personne, juste du rire, léger comme le reste d’elles. Ludwig les regarde passer. Il ne veut rien. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il voudrait que ça continue de passer, voilà tout.

Un soir, sans y réfléchir, sans se laisser le temps d’y réfléchir, il lève la main par la fenêtre entrouverte. Un signe, rien de plus — le genre de geste qu’il voit les gens se faire d’un bout à l’autre de la rue, en bas, chez les autres.

Les deux sœurs s’arrêtent. La plus jeune baisse les yeux la première, puis l’autre, et elles se penchent l’une vers l’autre, quelques mots trop bas pour monter jusqu’à lui — et puis elles éclatent de rire, un rire aigu, précipité, qu’elles étouffent à moitié derrière leurs mains avant de repartir en courant presque, en gloussant encore au coin de la rue.

Elles sont jeunes. Douze ans, treize peut-être — Ludwig ne sait pas dire l’âge des filles, ce n’est pas un calcul qu’il a jamais eu à faire — mais il sait reconnaître, d’habitude, les rires qui visent quelque chose et ceux qui ne visent rien. Celui-là, il n’arrive pas à le ranger d’un côté ou de l’autre. Ce n’est pas le rire de la cour d’école, pointu, dirigé, qui sait exactement où il frappe. Mais ce n’est pas non plus un rire qui l’inclut. Il reste à la fenêtre longtemps après qu’elles ont disparu, à retourner la scène, sans trouver où la ranger dans tout ce qu’il connaît déjà des rires des autres.

Il met une semaine à fabriquer la question — une autre, cette fois, pas tout à fait celle qu’il croyait poser au début. Il la ponce comme il ponce un barreau de chaise, il enlève des mots, il en remet, il la répète dans le noir contre l’oreiller pour qu’elle sorte à peu près droite — mais la bouche, elle, ne se laisse pas poncer comme le bois. Un après-midi que maman écosse les haricots sur la table de la cuisine, seule, il vient se planter à côté d’elle, le cœur dans les oreilles, et il la pousse dehors, sa question, de sa voix cassée, aussi droite qu’il peut, ce qui n’est jamais très droit :

— Comment on fait... pour être ami... avec des filles ?

Maman n’arrête pas d’écosser. Elle ne lève pas la tête. Sa voix est plate, sans méchanceté, la voix de tous les jours, celle qui dit passe le sel et ferme la porte :

— Aucune ne voudra de toi. C’est mieux comme ça.

Les haricots font leur petit bruit dans le saladier. Un. Puis un autre. Ludwig reste debout à côté de la table le temps de comprendre qu’il n’y aura rien d’autre — que c’est toute la réponse, qu’elle est complète, qu’elle a même l’air de venir de loin, d’être prête depuis longtemps, pliée dans un tiroir à attendre sa question. Puis il retourne à l’établi.

Il ne demandera plus jamais rien à maman. Et il apprendra à regarder le trottoir comme on regarde la pluie : une chose qui passe, qui ne s’adresse à personne, et sûrement pas à lui.

La nuit, il y a la chambre du fond, le lit qui grince des deux côtés, et grand-mère.

C’est la seule pièce de la maison où Ludwig existe sans avoir à se justifier d’exister. Il ne saurait pas le dire ainsi — il n’a pas les mots pour une phrase pareille — mais il le sent, chaque soir, dans la façon dont grand-mère se pousse un peu pour lui faire de la place sans qu’il ait besoin de demander, dans la façon dont elle ne sursaute jamais quand sa bouche produit un son de travers, dans la façon dont son regard à elle ne fait jamais ce que font tous les autres regards — s’arrêter une fraction de seconde de trop sur le bas de son visage, avant de repartir.

À neuf ans, il lui demande, un soir, pourquoi les autres enfants ne l’aiment pas. Il a mis longtemps à trouver comment poser la question, plus longtemps encore à oser la poser tout haut, et quand elle sort enfin, elle sort de travers, mâchée, mais grand-mère ne lui fait jamais répéter — elle a appris à l’entendre avant les autres, à force. Elle réfléchit un moment, la main sur son crâne, et elle dit :

— Les enfants ont peur de ce qu’ils comprennent pas. Toi, mon grand, t’as juste un peu plus à comprendre qu’eux, c’est tout. Ça fait pas de toi celui qui a tort.

Ce n’est pas une réponse qui répare quoi que ce soit à l’école, le lendemain. Mais Ludwig la garde, et il continuera de la garder pendant vingt ans, bien après que grand-mère ne sera plus là pour la répéter.

À onze ans, le soir de l’arcade ouverte, c’est encore elle qui répare. Elle ne lui demande pas ce qui s’est passé. Elle sait déjà, la ville entière le saura avant le dîner. Elle pose seulement un linge frais sur l’arcade fendue, puis sur ses phalanges enflées, l’une après l’autre, et elle dit, de sa voix qui ne juge jamais :

— T’as dû avoir peur, pour en arriver là.

Personne d’autre, ce soir-là, ne lui demandera s’il a eu peur. Tout le monde lui demandera ce qu’il a fait. Elle seule demandera ce qu’il a ressenti avant de le faire, et cette différence-là, minuscule, tient toute la place que grand-mère occupe dans sa vie.

Grand-mère a les pieds froids et le reste chaud. Elle sent le savon et la laine. Sous la lampe, elle ouvre le livre — le seul livre, celui à la petite fille et au lapin pressé — et elle lit avec le doigt sous les lignes, lentement, parce que comme ça Ludwig peut suivre le doigt et faire semblant de lire aussi. Elle fait toutes les voix. Le lapin parle du nez, la Reine crie, le Chat traîne ses mots comme du miel. Quand Alice tombe dans le trou, grand-mère baisse la voix très bas, et le trou n’est pas effrayant du tout : c’est un endroit où l’on tombe longtemps, doucement, et où personne ne vous attend en bas pour rire.

— Là où elle va, dit grand-mère, tout le monde est de travers. Alors personne ne l’est.

Elle referme le livre, elle éteint, et dans le noir elle pose sa main sèche sur les yeux de Ludwig, comme un foulard qui ne cache rien :

— Dors, mes yeux d’anges.

Les années passent, et le rituel change de forme sans jamais s’arrêter. Ludwig grandit, dépasse grand-mère d’une tête puis de deux, devient trop grand pour ce petit lit qui grince — mais il continue à s’asseoir sur le bord, le soir, même à quinze ans, même à vingt, quand plus rien dans la maison ne le pousse à rester debout ailleurs. Ils ne lisent plus Alice tous les soirs ; parfois ils ne disent rien du tout, elle à repriser un vêtement, lui à graisser un outil qu’il a monté exprès pour avoir une raison de rester assis là. Le silence, avec elle, n’a jamais le poids qu’il a partout ailleurs dans la maison.

C’est à elle, et à elle seule, qu’il pose un jour la question qu’il ne posera jamais à personne d’autre — pas à sa mère, jamais, et encore moins à son père : est-ce que quelqu’un pourrait, un jour, vouloir de lui. Pas aimer, il n’a pas ce mot-là encore, ou n’ose pas s’en servir. Vouloir. Grand-mère ne répond pas tout de suite. Elle pose son ouvrage, prend son visage entre ses deux mains sèches, le regarde longtemps, de ce regard qui ne dévie jamais vers le bas de sa figure comme tous les autres regards du monde.

— Je te veux, moi, dit-elle enfin. Depuis le premier jour. Ça t’a pas suffi ?

Ludwig ne sait pas répondre à ça non plus. Mais il sent, cette nuit-là, que la question qu’il posait n’était peut-être pas tout à fait la bonne, et que la réponse qu’elle vient de lui donner, elle, était la vraie.

⁂

C’était son endroit. La chambre du fond, la lampe, le doigt sous les lignes, la main sèche sur ses yeux. Quand le monde serrait trop fort, il descendait là comme on descend à la cave, il refermait la porte basse derrière lui, et il restait un moment dans le seul coin de sa vie où on l’avait regardé sans le voir de travers. Là-dedans, il existait. Là-dedans, personne ne riait. Il y retournait souvent — il y retournait de plus en plus — et il en ressortait comme on ressort du sommeil, sans savoir combien de temps avait passé, calmé, remis droit, avec la voix de grand-mère encore posée sur lui comme une couverture.

⁂

Voilà où Ludwig s’était réfugié, dans sa tête, tandis que le corps, lui, restait exactement là où il l’avait laissé, dans le noir qui montait sur la clairière. Il fallait, maintenant, y retourner.

Quand il se redressa au-dessus du corps, il avait froid, et l’autre voix était là.

Elle arrivait toujours par-derrière l’épaule, du côté où on ne regarde pas. Elle ne criait pas. Elle n’avait plus besoin de crier depuis longtemps.

On ne laisse rien derrière. Ce qu’on laisse derrière, ça revient te chercher.

Alors les mains de Ludwig se mirent au travail, et quand les mains travaillaient, la tête pouvait se taire.

Il ramassa d’abord le fusil, le sac, la casquette tombée dans les aulnes, la pince restée près de la biche. Puis il s’accroupit et fit le tri, comme papa lui avait appris devant chaque chantier, chaque carcasse, chaque tas de ferraille : ce qui sert d’un côté, ce qui raconte de l’autre. Dans le sac, il y avait une boîte de cartouches entamée — le même calibre que le fusil de papa, ça c’était bon, ça se garde — un couteau à manche jaune, bien affûté, une corde neuve, un briquet, une gourde en métal, une barre de chocolat cassée en deux. Il mit tout ça de côté, avec la pince, et il mangea le chocolat accroupi dans le noir, parce que le corps avait faim et que le corps a toujours raison. Restait ce qui raconte : le portefeuille avec les papiers de l’homme, le téléphone éteint, la casquette avec son écusson, le sac lui-même, marqué d’un nom au feutre sous le rabat. Et le fusil. Le fusil, il le soupesa longtemps. C’était une belle arme, mieux tenue que celle de papa. Mais le fusil était à l’homme comme la casquette était à l’homme, et ce qui est à l’homme part avec l’homme. Il ne discuta pas la règle. Les règles de papa ne se discutaient pas, et c’étaient elles, cette nuit, qui tenaient Ludwig debout.

Il chargea le corps sur son épaule comme il chargeait les quartiers d’élan — les hommes pèsent toujours moins qu’on croit — et il remonta la sente vers les ruines de la mine, dans le noir, sans lampe. Il n’avait pas besoin de lampe. C’était son pays.

La vieille mine de la Yellowjacket découpait ses charpentes contre les étoiles. Derrière le bâtiment effondré du concasseur, il y avait le puits — le vertical, celui que son père lui avait montré une seule fois en le tenant par le col : tu t’approches jamais de ça. Ludwig tira les planches. Le trou souffla son haleine de cave, froide et minérale, l’odeur d’un endroit où le temps ne va pas.

Il fit basculer l’homme dedans, puis le fusil, puis tout ce qui racontait.

Le bruit mit longtemps à monter. Un bruit de très loin, un bruit de sous la terre, et puis plus rien. Ludwig remit les planches, roula deux pierres dessus, balaya les traces du plat de sa botte, comme on lui avait appris.

Rien derrière.

⁂

La biche l’attendait où il l’avait laissée, raide maintenant, l’œil terni. Il la porta sur ses épaules, une heure de marche, et la nuit entière lui appartenait, le froid net d’octobre, l’odeur de sapin, son souffle régulier sous le foulard. Marcher chargé était une chose que son corps savait par cœur, et tout ce que son corps savait par cœur le reposait.

À la lisière de sa clairière, il s’arrêta.

Il s’arrêtait toujours là, à la même place, contre le même tronc, même les soirs de pluie battante, même les matins où il ne s’était éloigné qu’une heure. Surtout cette nuit. Il fit glisser la biche au sol, sans bruit, et il resta immobile dans l’ombre des sapins, et il écouta, et il regarda, et il renifla l’air, le temps qu’il fallait — le temps que la clairière lui dise que rien n’y était entré.

La cabane était au centre, basse et large, le toit à une pente chargé de mousse, la cheminée froide qui ne fumait pas — bon. À droite, l’appentis : le pick-up de papa sous sa bâche verte, et contre lui, épaule contre épaule, les cordes de bois pour le poêle, trois hivers d’avance, rangées serré. Tout autour, les grands sapins que personne n’avait coupés depuis la mine, si hauts qu’ils fermaient le ciel — le mur qui cassait le vent glacial l’hiver, l’ombre qui gardait la fraîche l’été, le toit qui cachait la clairière aux avions. À gauche, le puits, sa margelle de pierres plates et son seau retourné sur la planche — de l’eau claire en toute saison, même en janvier sous la glace. Au coin du toit, le récupérateur de papa, le bidon et sa gouttière, pour l’eau du potager. Derrière, la porte basse de la cave dans la pente, et plus loin le fumoir en tôle, et le fil du séchoir entre ses deux poteaux. Et en contrebas, à soixante mètres, qu’on entendait sans le voir, le ruisseau — la toilette du matin, les truites de l’été, le linge battu sur la pierre plate.

Tout était à sa place. Personne n’était venu. Personne ne venait jamais — mais on ne rentre pas au terrier sans faire le tour du vent. Ça ne s’apprenait pas, ça. Ça se savait, comme le renard le savait, comme la biche l’avait su, elle aussi, jusqu’au collet.

Il traversa la clairière, la bête sur l’épaule, et à la porte il vérifia le copeau — l’éclat de bois clair coincé entre le battant et le chambranle, à hauteur de genou, exactement où il l’avait laissé. Intact. Alors seulement il ouvrit.

Il vivait de la clairière et la clairière le nourrissait. Le puits pour l’eau, le ruisseau pour le poisson, le potager d’été derrière la cave, et pour la viande, les collets. Le fusil de papa restait au râtelier — le fusil, c’était pour l’ours, pour le cas, pour jamais. Un coup de feu descend les vallées, rebondit sur les crêtes, et raconte à trente kilomètres qu’un homme vit là où il ne devrait pas y avoir d’homme. Le collet ne dit rien. Le collet attend, en silence, comme lui.

La cave était creusée dans la pente, une porte à double épaisseur, puis trois marches de terre. Il alluma la lampe à pétrole accrochée au premier montant, et la flamme sortit de l’ombre ce qu’elle voulait bien : le bas des étagères, l’arête du billot, la barre. Été comme hiver, il y faisait le même froid tranquille de source, et la même odeur, épaisse et calme, qu’on aurait pu couper en tranches — la terre, la saumure, la fumée froide des jambons, et dessous, très loin, le vieux sang des bêtes passé dans le bois du billot, que rien ne lavait plus.

Son garde-manger. Les étagères couraient sur trois murs, du sol au plafond bas, et il n’y avait pas une étiquette nulle part — les étiquettes, c’était pour ceux qui lisent. Ludwig savait par la place. Le ragoût aux piments verts à hauteur d’yeux, mur du fond, les bocaux les plus vieux à gauche parce qu’on mange d’abord le vieux ; les calabacitas au-dessous ; les haricots au ras du sol, dans leur rangée serrée comme des cartouches. Les caisses de sel gris sous la première étagère, le couvercle lesté d’une pierre. Les pommes de terre dormaient dans leur bac de sable, les oignons pendaient en tresses au premier crochet, et au fond, dans le noir que la lampe n’atteignait pas, les jambons de l’an dernier attendaient dans leurs chaussettes de toile, comme des hommes pendus par les pieds qui auraient cessé depuis longtemps de se plaindre.

Au centre, sous la barre de fer scellée entre les deux poutres, il y avait le billot — une tranche de tronc dressée, creusée au milieu par des années de lames — et les couteaux plantés dans leurs fentes, du plus grand au plus petit, avec la pierre à affûter posée en travers. Chaque chose avait sa place, et chaque place se trouvait dans le noir, les yeux fermés, à la main. C’était ça, une cave. Un endroit où l’on n’a jamais besoin de demander.

Il suspendit la biche à la barre, tête en bas, et prit les couteaux.

Ses mains savaient. Ouvrir du bassin au sternum, d’un trait, sans crever la panse. Tirer la peau à poings fermés, le bruit de drap déchiré. Détacher les épaules, lever les cuissots, longer l’échine pour sortir les filets. La vapeur montait de la bête dans l’air froid de la cave et Ludwig travaillait, et à mesure qu’il travaillait, la chose dans sa poitrine desserrait sa prise.

Pas d’électricité — l’électricité, c’était pour ceux d’en bas. Ici, on gardait la viande comme avant les hommes d’en bas. Les cuissots au sel, couchés dans la caisse, une couche de sel gris, une couche de viande, et le poids des pierres par-dessus. Les filets, il les couperait demain en lanières minces, frottées de poivre et de piment séché, pendues au fil au-dessus du poêle jusqu’à ce qu’elles plient sans casser. Les épaules iraient au fumoir dehors, trois jours de fumée d’aulne, l’aulne du creek, le meilleur. Et les bas morceaux, l’échine, les jarrets : au faitout, demain, avec les piments verts et les patates, et dans les bocaux ébouillantés, et au sombre de l’étagère, à côté des autres. Une biche entière. De quoi pousser l’hiver devant soi.

Quand il eut fini, il rinça les couteaux, les replanta dans leurs fentes, rinça la lame de ses mains dans le seau, souffla la lampe et remonta dans la cabane.

Une seule pièce, et la pièce était sa vie entière, rangée le long des murs.

Au milieu, le poêle bouilleur que papa avait monté pièce par pièce, remonté du chantier d’en bas sur trois étés — la bête de fonte noire avec son réservoir sur le flanc, où l’eau restait tiède jusqu’au matin, et son tuyau qui traversait la pièce de biais avant de crever le toit, si bien que la chaleur, l’hiver, marchait au-dessus de votre tête d’un mur à l’autre. Au-dessus, le fil tendu où sécheraient demain les lanières de la biche. Contre le mur nord, le lit, étroit, la couverture de laine grise tirée au carré — le lit se fait au réveil, ça ne se discutait pas non plus — et sur la caisse retournée qui servait de table de nuit, le livre. Le seul. Celui à la petite fille et au lapin pressé, le carton des coins rongé par les pouces, et dedans, à plat entre les pages, les foulards pliés de grand-mère, ceux qu’il ne portait pas cette semaine-là.

Contre le mur sud, sous la petite fenêtre, l’établi. C’était le coin de la cabane qui vivait. Les outils tenaient au mur sur leurs silhouettes — papa peignait le contour de chaque outil sur la planche, au minium, pour voir d’un seul regard ce qui manque, et rien ne manquait jamais, rien n’avait le droit de manquer. Le rabot, les ciseaux par tailles, les gouges, la scie à cadre, le vilebrequin, chacun couché dans son ombre rouge comme dans son lit. Dessous, les serre-joints en rang sur leur barre, le pot à clous, le pot à chevilles, la boîte des chutes qui peuvent encore servir — tout peut encore servir. Et dans l’angle, l’ouvrage de l’hiver qui commençait : deux chaises en blanc, sans leur fond, les barreaux tournés qui attendaient en fagot, et l’odeur qui tenait toute la pièce et qui était l’odeur de sa vie, sciure fraîche, copeaux, suif, fumée froide. Une table sous la lampe, et une chaise. Une seule. Il fabriquait des chaises pour tout le comté, des chaises qui iraient sous d’autres lampes, dans d’autres cuisines, sous d’autres gens — et il n’avait jamais eu besoin que d’une.

Au-dessus de la porte, le râtelier, et le fusil de papa couché dessus, canon vers l’est, comme toujours.

Le portrait était à sa place, sur l’étagère au-dessus de l’établi, appuyé contre le pot à clous.

C’était une photo, une seule, format carte, cornée aux quatre coins. Steven Miller y était debout devant le F-350, la casquette de travers, jeune encore. Une auréole brune mangeait le haut du tirage — l’eau, ou autre chose — et elle mangeait le visage. Il restait le corps, la casquette, la main posée sur le capot. Pas de figure. Une bande de ruban adhésif jauni recousait la photo en deux, en travers, là où on l’avait pliée un jour, ou déchirée, Ludwig ne se rappelait plus lequel des deux, ni qui.

Il resta debout devant l’étagère. Dans la cabane il n’y avait que le tic du poêle qui refroidissait. Il retira son foulard — ici, il pouvait — et il parla, de sa vraie voix, la voix mouillée et cassée que personne n’entendait jamais, mais les mots, dans sa tête, étaient droits :

— Tu vois. Je fais bien. Il m’embêtera plus. Comme tu m’as appris. Ils sont mauvais.

Le poêle fit son tic. Dehors, le vent prit le coin nord de la cabane, le lâcha.

Je te l’avais dit, dit la voix, par-derrière l’épaule, du côté où on ne regarde pas.

Ludwig mangea du ragoût froid, à même le bocal, debout près de l’établi. Puis il se coucha tout habillé, le foulard plié sous l’oreiller, et cette nuit-là il dormit sans rêves.

Le calme était bon.


[1] Bec de lièvre non opéré : déformation de la mâchoire supérieure, du nez, de l’arcade dentaire. Dysphonie associée : voix soufflée, rauque, de faible intensité.

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