Chapter 1 - Un nouveau départ
J’ai toujours pensé que déménager était une idée formidable, jusqu’au moment où il fallait porter les cartons.
Le mien venait de me glisser des mains pour la troisième fois.
— Bon. Si tu voulais mourir, tu pouvais simplement me le dire, ai-je soufflé en regardant le carton éventré à mes pieds.
Un pull dépassait d’un côté, trois livres s’étaient échappés de l’autre et mon carnet avait atterri près de la porte d’entrée.
Premier jour dans mon nouvel appartement. Dix heures du matin. Et j’étais déjà en train de me disputer avec mes affaires.
Ça commençait bien.
Je me suis accroupie pour ramasser mes livres. Mes cheveux bouclés me sont tombés devant les yeux, comme s’ils avaient décidé de participer à l’humiliation.
J’ai soufflé dessus, sans succès, avant de les repousser derrière mes oreilles.
— Vous pourriez au moins me laisser tranquille cinq minutes, ai-je marmonné.
Mes cheveux n’ont pas coopéré.
Évidemment.
L’immeuble se dressait dans une petite rue tranquille du Nord, coincé entre une boulangerie et une maison dont les volets semblaient fermés depuis la dernière guerre. Quatre étages de briques sombres, une porte en bois usée et de hautes fenêtres qui donnaient l’impression que le bâtiment me regardait arriver.
J’avais trouvé l’annonce trois semaines plus tôt. Le loyer était raisonnable, la gare accessible à pied et l’université suffisamment proche pour que je n’aie pas à vendre un rein afin de financer mes déplacements.
Le reste m’importait peu.
Enfin, c’est ce que je m’étais raconté.
J’ai récupéré mon carnet et vérifié qu’aucune page ne s’était pliée. Sa couverture avait déjà vécu de meilleurs jours, mais je tenais à ce qu’il reste en bon état. Je l’emportais partout avec moi. J’y notais les choses importantes, les petits souvenirs, les pensées qui me traversaient l’esprit et même les détails qui me semblaient insignifiants sur le moment.
Surtout ceux-là.
On ne sait jamais ce qu’on finit par oublier.
J’ai glissé le carnet dans mon sac, puis j’ai fouillé dans le fond du dernier carton. Sous quelques vêtements soigneusement pliés, enveloppé dans un vieux tee-shirt, se trouvait Nini.
Mon petit lion en peluche.
Sa crinière brune était aplatie sur un côté et une couture commençait à lâcher près de sa patte gauche. Il avait perdu un peu de son allure de lion majestueux au fil des années. À vrai dire, il ressemblait davantage à une vieille serpillière avec des yeux en plastique.
Mais c’était mon vieux compagnon. Et je l’aimais comme ça.
Je l’ai redressé avec précaution.
— Toi, au moins, tu ne vas pas me juger.
Je l’ai serré quelques secondes contre moi avant de le replacer dans le carton, au-dessus des vêtements, pour éviter qu’il ne s’abîme davantage.
J’ai pris une grande inspiration, attrapé mes clés et ouvert la porte de l’appartement.
Enfin.
Mon appartement.
Il sentait la poussière, le bois ancien et quelque chose d’indéfinissable, comme une pièce restée trop longtemps fermée. Le salon était petit, avec un parquet qui grinçait sous mes pas. La cuisine tenait dans un coin et une porte menait à une salle de bains minuscule. La chambre, elle, donnait sur la rue.
Ce n’était pas magnifique.
Le papier peint avait connu des jours meilleurs, une poignée semblait tenir grâce à la seule force de la volonté et le radiateur avait l’air de dater d’une époque où l’on écrivait encore les lettres à la plume.
Mais c’était chez moi.
J’ai souri sans pouvoir m’en empêcher.
Pour la première fois depuis longtemps, j’avais l’impression de commencer quelque chose. Une nouvelle ville, de nouveaux cours, de nouvelles habitudes. Personne pour me rappeler les erreurs que j’avais faites avant d’arriver ici.
Personne pour me demander si j’allais bien toutes les cinq minutes.
J’allais pouvoir respirer.
J’ai déposé mon sac près du canapé, puis je suis retournée chercher le carton contenant Nini. Je l’ai soulevé avec moins d’enthousiasme que la première fois et l’ai traîné jusqu’à la chambre.
— Bienvenue dans ton nouveau royaume, ai-je annoncé en sortant le lion de son carton.
Je l’ai installé près de mon oreiller, à la place qu’il occupait déjà dans mes habitudes depuis des années.
Certains auraient trouvé ridicule de garder une peluche à vingt-deux ans. Moi, je trouvais surtout dommage de se débarrasser des choses qui nous avaient aidés à grandir.
J’ai lissé sa crinière du bout des doigts avant de retourner dans le salon.
Il me restait encore beaucoup trop de cartons à défaire
.
J’ai posé les mains sur mes hanches et observé le désordre.
— Bon. On va faire semblant de savoir ce qu’on fait.
C’était une méthode comme une autre.
J’ai commencé par empiler les livres près de la bibliothèque encore vide. Puis j’ai rangé quelques affaires dans la cuisine, avant de revenir vers l’entrée pour récupérer les derniers objets éparpillés.
C’est là que je me suis arrêtée.
Pendant une seconde, j’ai eu la certitude d’avoir oublié quelqu’un dans le couloir.
Pas un carton. Pas mes clés.
Quelqu’un.
Je suis restée immobile, la main suspendue au-dessus de la poignée.
J’ai regardé derrière la porte, puis dans l’escalier. Le couloir était vide. Une faible odeur de lessive flottait dans l’air et, quelque part à un étage supérieur, une porte a claqué.
C’était tout.
J’ai attendu encore quelques secondes, sans trop savoir ce que j’espérais voir.
Puis j’ai secoué la tête.
La fatigue. Le déménagement. Le manque de café. Il devait forcément y avoir une explication parfaitement raisonnable à cette impression idiote.
— Ça y est, Manon. Tu habites ici depuis trente secondes et tu deviens déjà bizarre.
J’ai fini par rire toute seule et j’ai refermé la porte.
J’avais vingt-deux ans. J’étais parfaitement capable de vivre seule dans un appartement sans commencer à inventer des gens dans les couloirs.
Du moins, je l’espérais.
J’ai rejoint le salon, récupéré mon carnet dans mon sac et me suis assise quelques instants sur le canapé. J’ai ouvert une page vierge et inscrit la date.
En dessous, j’ai écrit :
Premier jour dans le nouvel appartement.
J’ai hésité, le stylo suspendu au-dessus du papier.
Puis j’ai ajouté :
Tout va bien. Nouveau départ.
J’ai relu la phrase, satisfaite, avant de refermer le carnet.
Il faudrait acheter du café, terminer les cartons et repérer les salles de cours à l’université. Des choses simples. Des choses que je pouvais prévoir et organiser.
J’aimais bien les listes. Elles donnaient l’impression que le monde pouvait tenir dans quelques lignes, qu’il suffisait de noter les choses pour être certaine de ne pas les perdre.
J’ai posé le carnet sur la table basse et me suis relevée pour continuer à ranger.
Dehors, la rue suivait son cours. La boulangerie ouvrait et fermait sa porte au rythme des clients, une voiture passait de temps en temps et le vent faisait trembler les branches d’un arbre sur le trottoir.
Rien d’extraordinaire.
Rien qui aurait dû me donner cette drôle d’impression, persistante, d’avoir oublié quelque chose d’important.
J’ai attrapé un nouveau carton, mais un bruit dans l’escalier m’a fait relever la tête.
Des pas.
Lents. Réguliers.
Ils montaient, puis se sont arrêtés juste devant ma porte.
J’ai retenu mon souffle.
Peut-être un voisin venu se présenter. Après tout, je venais d’emménager. C’était normal, non ?
J’ai attendu quelques secondes.
Personne n’a frappé.
Les pas ont repris, puis se sont éloignés jusqu’à disparaître à l’étage supérieur.
Je me suis approchée de la porte et j’ai posé la main sur la poignée. J’ai failli l’ouvrir, sans savoir pourquoi. Une sensation étrange me serrait la poitrine, comme si j’étais censée reconnaître ces pas.
Comme si je les avais déjà entendus.
J’ai retiré ma main.
— Tu es fatiguée, Manon. C’est tout.
Je suis retournée dans le salon et j’ai récupéré mon carnet. J’avais besoin de noter ce qui venait de se passer, même si je ne savais pas exactement pourquoi.
J’ai écrit :
Des pas dans l’escalier. Quelqu’un s’est arrêté devant ma porte.
J’ai relu la phrase.
Puis, sans comprendre ce qui me poussait à le faire, j’ai ajouté :
Je crois que je connais cette personne.
Mon stylo est resté suspendu au-dessus de la page.
Je ne connaissais personne dans cet immeuble.
Je venais d’arriver.
Alors pourquoi cette phrase me semblait-elle si vraie ?
J’ai refermé le carnet d’un geste brusque et l’ai posé sur la table.
Dans la chambre, Nini attendait près de mon oreiller, sa vieille crinière aplatie sur le côté. Je suis allée le chercher et l’ai serré contre moi quelques secondes, comme si j’avais besoin de me rappeler quelque chose de familier.
Tout allait bien.
C’était mon premier jour. J’étais fatiguée, un peu stressée, et mon imagination avait toujours eu tendance à s’emballer quand je me retrouvais seule.
Il n’y avait aucune raison de m’inquiéter.
Pourtant, au moment d’éteindre la lumière, une pensée m’a traversé l’esprit.
Et si je n’avais pas oublié quelqu’un dans le couloir ?
Et si c’était quelqu’un qui m’avait oubliée ?
Je suis restée immobile dans le noir, incapable de savoir d’où venait cette idée.
Puis j’ai enfoui mon visage dans l’oreiller.
Demain, tout me semblerait sûrement ridicule.
Du moins, je l’espérais.








