Chapter 1
La cloche d'alarme sonna avant l'aube.
Akarin était déjà debout, le sabre à la ceinture, quand le cri atteignit les casernes : Au feu ! Les greniers royaux ! Il traversa la cour de la garde en courant, et les hommes qui s'habillaient encore s'écartèrent sur son passage comme l'eau devant une proue.
Les greniers brûlaient. Les flammes dévoraient déjà le toit de chaume, et des serviteurs affolés couraient dans tous les sens avec des jarres vides, des cris, et rien qui ressemble à un plan.
— Deux files, dit Akarin. Du puits au bassin, du bassin aux greniers. Les plus rapides devant. Vous quatre, avec moi.
Il n'avait pas besoin d'élever la voix. Il était imposant, et tout le palais le savait avant même de le voir : sa présence pesait sur une foule comme l'orage sur une rizière. Nommé à la saison des pluies, il était le plus jeune officier que la garde royale ait jamais eu, et déjà le plus redouté. On disait qu'il ne souriait jamais. On disait aussi qu'il dormait à peine.
— Officier ! cria quelqu'un derrière lui. Pran est resté devant la porte !
Le jeune soldat était planté devant les greniers, les cheveux roussis, les yeux grands ouverts sur les flammes. Il ne bougeait plus. Il ne respirait presque plus. Au-dessus de lui, une poutre craqua.
Akarin ne réfléchit pas. Il le saisit par le col et l'arracha au seuil, une seconde avant que la poutre ne s'effondre dans une gerbe d'étincelles. La chaleur lui mordit l'avant-bras. S'il la sentit, il n'en laissa rien voir.
— Respire, ordonna-t-il.
— Officier, j'ai fermé les yeux... un instant, un seul, j'étais de garde et...
— Je sais. Respire d'abord.
Il fallut deux heures pour vaincre l'incendie. Quand le soleil se leva sur les greniers noircis, Akarin avait la manche calcinée, le visage couvert de suie, et plus un homme de sa garde ne doutait de qui commandait ici.
L'intendant du palais arriva alors, essoufflé, drapé dans une soie que la fumée n'avait pas osé toucher.
— On me dit qu'une sentinelle s'est endormie. Qu'on la fouette devant toute la garde. Le roi doit voir que...
— Mon homme répondra de sa faute devant moi, coupa Akarin. Pas devant vous.
— La règle...
— La règle dit que la garde répond à son officier. Si le roi cherche un coupable, qu'il vienne me le demander à moi.
L'intendant ouvrit la bouche, croisa son regard, et la referma. Il s'éloigna d'un pas raide, déjà occupé à ruminer sa revanche.
Akarin se tourna vers Pran, qui tremblait toujours.
— Dix jours de ronde sur les remparts. Seul. Et tu dormiras la nuit, pour que cela ne se reproduise pas.
Le soldat s'inclina si bas que son front faillit toucher la poussière. Cette clémence-là, Akarin aurait nié l'avoir eue. C'était pourtant pour elle que ses hommes, malgré leur peur, l'auraient suivi n'importe où. Quant à sa tendresse, il la gardait sous clé. Il n'avait encore rencontré personne qui lui donne envie de l'ouvrir.
Il resta seul devant les décombres quand les autres furent partis. Quelque chose, dans l'air, sonnait faux. Pas la fumée, pas le chaume brûlé : autre chose, de plus gras, de plus tenace. Il s'accroupit, frotta une planche noircie entre ses doigts et la porta à son visage.
De l'huile de lampe. Répandue en longue traînée le long du mur, avec méthode.
Ce n'était pas un accident.
Quelqu'un avait voulu faire brûler les greniers du roi, et ce quelqu'un était entré dans le palais sans que personne le voie. Akarin regarda la fumée monter dans le ciel pâle et sentit, au creux de sa poitrine, une vieille peur sans visage. Il avait toujours détesté le feu. Il n'avait jamais su pourquoi.
Dans le pavillon des musiciens, on ne parlait que de l'incendie.
Arun accordait son jakhe sans écouter personne. Il n'avait pas dormi. La cloche l'avait trouvé assis au bord de sa natte, les yeux ouverts, le cœur battant à tout rompre, comme chaque fois que le rêve revenait. Toujours le même : du feu, une chaleur qui n'en finissait pas, et une main qui cherchait la sienne sans jamais la trouver.
Autour de lui, on murmurait en le regardant, comme chaque jour. Personne ne savait d'où il venait. Il était arrivé deux saisons plus tôt avec pour seul bagage son instrument, et une seule soirée avait suffi pour que le roi demande son nom. Depuis, il chantait pour la cour, souriait poliment, répondait aux questions par d'autres questions et rentrait seul. Il savait ce que sa voix lui valait de regards trop appuyés et de propositions chuchotées, et il les déclinait toutes sans jamais l'élever.
— Tu joueras dans la grande salle ce soir, annonça l'intendant, sans prendre la peine de demander. Il avait la mine de quelqu'un qui cherche à qui passer sa colère.
— Les envoyés du nord seront là, et après cette matinée, le palais a besoin de se rappeler qu'il est en fête. Quelque chose de joyeux.
— Je jouerai pour le roi, répondit Arun sans lever les yeux de sa corde. Le jakhe ne prend pas de commande.
— Tu oublies ta place.
— Je ne l'oublie jamais, dit Arun. Je choisis seulement ce que j'y fais.
L'intendant s'éloigna en grommelant. Le vieux maître Thong, qui avait tout entendu, attendit qu'il soit loin pour se pencher.
— Ne joue pas dans les jardins de l'aile est, cette nuit, murmura-t-il. La garde a un nouvel officier. Il paraît qu'il est entré dans les greniers en flammes pour en tirer un homme, à mains nues.
Au mot de flammes, les doigts d'Arun s'immobilisèrent sur la corde. Rien d'autre ne bougea sur son visage.
— Il paraît aussi qu'il ne pardonne rien, acheva Thong.
Arun esquissa un sourire, le premier de la journée qui ne fût pas de politesse.
— Alors il aura au moins une raison de ne pas s'ennuyer.
Ce soir-là, dans la grande salle, il joua un chant ancien, lent, sans une seule note joyeuse. Les envoyés du nord se turent. Le roi ferma les yeux. L'intendant, blême de rage, eut la sagesse de ne rien dire.
Seul Arun vit, au fond de la salle, quelqu'un qui ne l'écoutait pas. Quelqu'un qui le regardait, simplement, comme on regarde ce qu'on s'apprête à reprendre. Il ne chercha pas à savoir qui. Il connaissait ce regard, et il le fuyait depuis bien plus longtemps que deux saisons. Il termina sans que sa voix tremble. Puis, quand le palais s'endormit, il prit son jakhe et se dirigea vers l'aile est.
Il était tard quand le premier accord du jakhe traversa les jardins de l'aile est.
Akarin s'arrêta net au milieu de sa ronde. Depuis l'incendie, tout ce qui sortait de l'ordinaire était une menace, et un musicien qui jouait seul, en pleine nuit, à deux cours des greniers noircis, avait tout d'un signal. Personne n'avait le droit de jouer dans cette partie du palais après le coucher du soleil, et il comptait bien le rappeler à l'imprudent. Mais la voix qui s'éleva ensuite, grave et retenue, le cloua sur place.
Il resta là plus longtemps qu'il ne l'aurait dû. Puis il suivit le son, la main sur le sabre, jusqu'à un tamarinier au bord du bassin aux lotus. Le musicien était assis sur les racines, l'instrument posé sur les genoux, le clair de lune sur les épaules. Un parfum de jasmin flottait autour de lui. Il leva les yeux sans se lever, et sans les baisser.
— Vous enfreignez l'interdit, dit Akarin.
— Et vous, officier, vous écoutez, répondit Arun.
La main d'Akarin resta sur la poignée de son sabre. Elle ne bougea pas pour autant.
— Où étiez-vous ce matin, avant l'aube, quand les greniers ont pris feu ?
— Éveillé. Je dors peu.
— Une aile interdite, un chant en pleine nuit, et des greniers qui ont brûlé ce matin. Convenez que c'est étrange.
— Si j'avais voulu brûler quelque chose, officier, je ne l'aurais pas annoncé en musique.
Il l'avait dit sans insolence, d'une voix si calme qu'elle en était déconcertante. Akarin ne répondit pas tout de suite. Il aurait pu arrêter ce garçon. Tout, dans son rang et dans ses ordres, l'y autorisait. Il aurait dû, même.
— Retournez au pavillon des musiciens. Maintenant.
— Je partirai quand j'aurai fini ce morceau, dit Arun en reposant les doigts sur les cordes. Vous pouvez m'en empêcher, si vous le souhaitez.
— Finissez, dit Akarin. Puis partez.
Il resta debout, bras croisés, à quelques pas, pour s'assurer que l'ordre serait respecté. C'était du moins ce qu'il se dit.
Le chant monta dans l'air tiède, lent, un peu rauque. Ce n'était pas un air de cour, mais quelque chose de plus ancien : l'histoire de quelqu'un qui attend au bord d'un fleuve et ne sait plus qui. Akarin sentit sa poitrine se serrer, comme devant le feu, le matin même, et il ne comprit pas pourquoi. L'officier qui faisait trembler la garde entière ne bougea plus jusqu'à la dernière note.
Quand elle s'éteignit, Arun se leva, glissa le jakhe sous son bras et passa devant lui avec une politesse parfaite, ce qui était pire qu'une insolence.
— Bonne ronde, officier.
Il avait fait trois pas dans l'allée quand la lueur apparut au-dessus des toits.
Un cri déchira la nuit, puis un autre. Le ciel, au loin, virait à l'orange. Akarin comprit avant de voir.
— Le pavillon, dit Arun.
Ce n'était pas une question. Ce n'était pas non plus de la surprise.
Ils couraient côte à côte à travers les jardins avant qu'aucun des deux ne se demande pourquoi. Quand ils débouchèrent dans la cour, le pavillon des musiciens n'était plus qu'une cage de flammes. Des hommes en vêtements de nuit hurlaient devant la porte, et l'un d'eux criait un nom, encore et encore : celui de maître Thong, resté à l'intérieur.
Arun s'élança. Akarin lui saisit le bras.
— Non.
— Lâchez-moi.
— Vous ne bougez pas d'ici.
Ce n'était pas un ordre d'officier. Il ne savait pas lui-même ce que c'était. Il lâcha Arun, arracha sa cape, la plongea dans la jarre de la cour et se jeta dans le feu. Resté seul devant les flammes, Arun ne ressentit pas de peur. Il ressentit autre chose, de bien plus terrible : la certitude absurde et glaçante d'avoir déjà vécu cet instant — un homme qui disparaît dans le feu, une porte qui se referme sur lui — et de savoir exactement comment cela finissait.








