Chapitre 1 : Nouveau Regard
Julien s’était toujours senti en marge des dictats imposés par cette société, dite évoluée et moderne. Un peu comme un grain de sable qui viendrait contrarier les rouages d’un engrenage bien huilé.
Alors, se sentant à longueur de temps invisible face à celles et ceux qui rentraient dans ce « joli moule », deux solutions s’offraient à lui.
Soit, il sombrait dans les abîmes du : « Personne ne m’aime ! Je ne ferai jamais rien de ma vie, car je serais toujours rejeté par les autres ! » Soit, il faisait en sorte de se faire accepter, en faisant de cette différence une force inaltérable.
Cependant, tout le monde n’en est pas capable. Parce qu’outre la force de caractère dont il faut faire preuve, le chemin reste semé d’embuches. Je parle du milieu social et du lieu dans lequel on grandit, du degré d’acceptabilité d’autrui et de l’époque où l’on doit vivre sa « différence ».
Bref, même si ses premières années avaient été plutôt chaotiques, il s’en était plutôt bien sorti. Il avait pour habitude de dire : « Il ne faut pas toujours regarder ceux qui en ont plus, avec une pointe de jalousie, mais les personnes qui s’en sont moins bien sorties que moi… »
— Julien ! … Julien, s’il vous plait, une photo avec Céline ?
Il était tellement absorbé par ses pensées, qu’il mit quelques secondes à réaliser que le photographe l’interpellait.
Céline était la propriétaire de Nouveau Regard, une galerie d’art implantée dans un quartier huppé de Marseille. Ce petit joyau était devenu, au fil des ans, un incontournable où beaucoup d’artistes souhaitaient exposer. Aussi bien les peintres que les photographes, comme lui. Il faut dire que ce sacré bout de femme, de bientôt quarante ans, aux formes et au cœur généreux, avait habillement su jouer du coude pour s’imposer dans ce milieu sexiste. Parce que même si nous approchions la fin du 20ème siècle, les détenteurs de ces lieux culturels étaient pour la plupart des hommes. Les femmes étant souvent reléguées au poste de directrice ou d’assistante.
— Pardon Laurent, j’étais absorbé dans mes pensées. Oui, bien sûr, avec plaisir….
Pendant qu’ils prenaient la pose devant le photographe, spécialement dépêché par Céline pour l’occasion, elle lui glissa affectueusement à l’oreille :
— Savoure cet instant. C’est le tien ! Et, même si je suis convaincu qu’il y aura d’autres, la première expo reste généralement inoubliable.
Une fois la photo terminée, ou plus précisément la dizaine. En effet, dans ce genre de soirées, il est toujours bien vu d’être photographié avec les protagonistes. Julien sentit, sur sa gauche, un homme qui cherchait à attirer son attention. Au même moment, il croisa le regard de Céline qui lui suggérait, de manière très peu discrète, d’aller à la rencontre de ce cher Monsieur.
Il devait avoir plus ou moins trente-cinq ans, soit une dizaine d’années de plus que Julien. Charmant, le teint hâlé et légèrement plus grand que lui, il trouva qu’avec son look de globe-trotteur, il dénotait avec le style vestimentaire d’autres invités...
« Après tout, on n’est pas à la Fashion Week, pensa-t-il ! »
— Bonsoir Julien. Arnaud, journaliste au quotidien Le Provençal. Tout d’abord, toutes mes félicitations pour la qualité de cette exposition, ainsi que pour la qualité de vos photos.
— Merci, c’est très gentil. Mais, pour être honnête avec vous, je ne réalise pas trop ce qui m’arrive. J’ai un peu l’impression de planer.
— D’après mes sources, il semblerait qu’après cette exposition, vous enchaîneriez sur la capitale. Mes sources sont-elles fiables ou dois-je en changer, dit-il avec un léger rictus de complaisance ?
— Vous êtes plutôt direct, dites-moi ! Immédiatement dans le vif du sujet !
— Je sais, on me le reproche souvent. Cela peut être perçu comme un défaut… ou une qualité, dit-il en penchant légèrement la tête.
— Vous savez, Arnaud, Marseille est un village. Un grand village, je vous l’accorde. Et, la rumeur va généralement bon train ! Alors qu’elle soit fondée ou pas, je n’ai cependant pas le droit d’en parler, malgré votre beau sourire… Monsieur Arnaud.
Piqué au vif, le journaliste ne put retenir une légère coloration des joues. Mais, tel un félin, il retomba très vite sur ses pattes.
— Je sais que vous n’aviez pas prévu de vous entretenir avec un journaliste ce soir et que vous devez vous occuper de vos invités, mais j’aurais aimé vous interviewer plus longuement. J’ignore si d’autres confrères vous ont déjà sollicités…
— Pour jouer franc-jeu, un magazine photo régional m’a envoyé un fax hier. Normalement, elle ou il devrait passer dans la soirée.
— Donc, si je comprends bien, dit-il en faisant mine de se pincer le menton avec le pouce et l’index, je me vois dans l’obligation d’insister. Je ne voudrais pas que mon rédacteur en chef m’accuse d’avoir laissé passer l’exclusivité.
Mimant la même gestuelle, le photographe attendit quelques secondes avant de répondre. Parce que hormis le fait de jouer un peu avec le journaliste, il en profita pour réfléchir sur la nécessité d’en parler au préalable avec Céline. Car si aujourd’hui, il en était là, c’était bien grâce à elle.
— Ok… ça marche. À deux conditions, dit Julien.
— Ah oui, quand même !
— Oui, la première, c’est vous qui régalez. La note du restaurant sera pour votre rédacteur en chef de toute façon. Ensuite, je choisis le restaurant. Rassurez-vous, je n’ai pas la folie des grandeurs… Et, la seconde, je vous appelle demain à la première heure, après en avoir discuté avec Céline, la propriétaire de la galerie. Même si je suis sûre qu’il n’y aura pas de problème. Mais, c’est juste une question de principe et de loyauté. Vous avez un téléphone cellulaire ?
— Je comprends et c’est tout à votre honneur. Quant à l’addition, c’est de bonne guerre. Voici ma carte. Il y a le numéro du journal avec ma ligne directe, mon cellulaire, bien pratique ces petites merveilles, et mon adresse électronique.
Après lui avoir donné à son tour son numéro de mobile, ils se quittèrent sur une poignée de main chaleureuse et assez perturbante. Tout du moins, pour le jeune photographe.
Le vernissage se termina vers minuit, avec un bilan plus que positif. Il avait réussi à vendre un certain nombre de photos et échangé quelques cartes de visite de personnes qui avaient été « encensées » par son style et ses réalisations. Cependant, même s’il était conscient que cette étape était nécessaire pour réussir à se faire un nom dans ce panier à crabes, cet exercice de « chalala » le crispait au plus haut point. Il ne faisait pas partie de ce milieu, où l’on a pour habitude de faire des courbettes à longueur de journée. Céline le savait bien…
Il préféra donc attendre que tout le monde soit parti pour lui parler de son bref entretien avec le journaliste du Provençal. Mais, elle lui coupa l’herbe sous le pied. Parce que tout en s’occupant des clients potentiels de la soirée, elle n’avait pas raté une miette de la scène. Et, elle n’avait nullement eu besoin du son, l’image avait suffi à lui faire comprendre que le jeune homme ne lui était pas indifférent.
— Je veux tout savoir, lui dit-elle sans préambule !
— Ou plutôt, ce que tu n’as pas encore deviné…, non ? Alors, comme tu as pu le comprendre, j’ai eu un très bon contact avec Arnaud…
— Arnaud ?
— Oui, Arnaud, ça tombe bien, c’est son prénom, dit-il avec un sourire complice. Pour être plus sérieux, il voudrait qu’on mange ensemble demain midi pour écrire un article sur moi.
— Rien que ça !?
— Absolument, madame. Mais outre le fait que l’addition sera pour lui, même si elle va finir en note de frais, je lui ai dit que je devais t’en parler avant.
— Aucun souci de mon côté, Julien. En revanche, concernant notre projet à Paris, je te conseille de ne pas en parler.
— Ne t’’inquiète, il a déjà abordé le sujet. J’y ai coupé court.








