1.Leila

1.Leila
Cité Al Hank, Casablanca
Je suis née dans une ville sans saisons. Une ville que l’hiver effleure à peine, où l’été ne part jamais vraiment. À Casablanca, l’air salé colle à la peau, les murs suintent d’humidité et le vent se charge de faire tourner les pages de la vie.
Je m’appelle Leila.
J’ai grandi dans le quartier d’Al Hank, à deux pas de l’océan, entre les immeubles gris, les fils électriques suspendus et les cris des enfants dans les escaliers.
Ma mère, Zineb, travaille comme couturière.
Elle passe ses journées courbée sur des caftans qu’elle ne portera jamais, pour des femmes qui ne nous regardent même pas. Son atelier tient dans un coin du salon, entre la table basse bancale et le vieux poste de télévision.
Elle a toujours des épingles dans les cheveux, du fil au bout des doigts et, dans le regard, ce mélange de fatigue et de tendresse que je connais par cœur.
Mon père conduit un vieux taxi rouge qui fait un bruit d’essoufflement à chaque démarrage. Il part à l’aube, rentre tard et sent le tabac froid et le cuir usé.
Il ne parle pas beaucoup, mais j’ai appris à le comprendre à travers ses silences.
Je n’ai jamais vraiment su si on était pauvres. On avait de quoi manger, de quoi se couvrir et de quoi payer les factures. Pas plus.
Mais dans le quartier, personne ne parlait vraiment d’argent. On parlait de chance, de baraka, de débrouille.
Je suis l’aînée. Et ici, être l’aînée, ce n’est pas juste une place dans la fratrie, c’est presque un travail à plein temps.
La responsabilité est lourde. Je sais qu’un jour, je devrai prendre le relais, même si je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre.
J’ai une petite sœur et un petit frère, des jumeaux qui se détestent depuis leur naissance. À croire qu’ils se disputaient déjà l’espace dans le ventre de maman.
Ils ne peuvent pas se croiser sans provoquer une crise diplomatique.
Ines veut devenir astronaute. Anis, lui, aimerait surtout qu’elle parte dans l’espace pour de bon.
Je passe des heures à la fenêtre, à regarder les mouettes raser les toits. Le monde me paraît immense, bruyant, et moi, toute petite au milieu de tout ça.
Pourtant, il y a quelque chose en moi qui refuse de rester à la même place.
Je ne sais pas encore exactement ce que je veux faire de ma vie, mais je sais une chose : je veux partir, découvrir le monde et vivre autre chose que ce que je connais depuis toujours. Je veux pouvoir profiter de la vie sans avoir constamment à me demander si on aura assez pour finir le mois.
Alors je me suis toujours accrochée aux études. Pour moi, il n’y avait pas vraiment d’autre solution. Je devais exceller à l’école, intégrer une école d’ingénieurs et me construire un avenir qui me permettrait de sortir de cette situation.
Sauf que les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le voudrait.
Cet été, je n’ai pas vraiment d’autre choix que de travailler pour la famille Salhi. Ce n’est pas exactement ce que j’avais prévu pour mes vacances, mais bon, il faut bien faire avec. La vie ne me laisse pas beaucoup d’options.
Aujourd’hui, c’est mon premier jour chez les Salhi.
Je suis à la fois excitée et stressée. Ce n’est pas n’importe quel boulot, et ce n’est pas n’importe quelle famille non plus.
J’ai entendu toutes sortes de rumeurs à leur sujet, surtout sur leur fils aîné, Faress Salhi.
Son nom suffit à attirer l’attention. Le célibataire le plus convoité du pays, le milliardaire dont tout le monde parle en ce moment. À croire que c’est une célébrité. Il y a des gens qui feraient n’importe quoi pour attirer son attention, et moi, je vais devoir passer une partie de mon été sous le même toit que lui.
Enfin, pas exactement pour lui.
Riham Salhi, sa belle-mère, m’a engagée pour m’occuper de sa belle-fille, la sœur de Faress, qui est autiste.
C’est une responsabilité importante, et je sais que ce ne sera pas forcément facile. Je vais devoir m’occuper de quelqu’un que je ne connais pas, dans une maison et un environnement auxquels je ne suis absolument pas habituée.
Mais si je veux m’en sortir, il faut bien que j’apprenne à sortir de ma zone de confort.
Je suis arrivée assez tôt ce matin, histoire de ne pas commencer ma première journée en retard. L’air est lourd, il fait déjà chaud et la maison est tellement calme que ça en devient presque intimidant.
La porte massive en bois s’ouvre enfin.
Riham m’accueille avec un sourire poli. Elle a l’air gentille au premier abord, mais quelque chose dans son attitude me fait comprendre qu’elle préfère garder ses distances. Elle dégage cette impression de femme qui a l’habitude qu’on lui obéisse sans poser de questions.
Riham Salhi s’avance dans le hall avec une élégance naturelle. Ses pas résonnent légèrement sur le marbre.
Elle a les cheveux mi-longs, d’un roux éclatant, presque comme des flammes sous le soleil d’août. Sa peau très claire contraste avec la couleur chaude de sa chevelure. Ses traits sont fins, réguliers, et sa peau est tellement lisse qu’on lui donnerait difficilement un âge précis.
Elle doit avoir environ trente-cinq ans, mais c’est difficile à dire. Elle a cette apparence de femme qui prend soin d’elle et qui a les moyens de le faire.
Sa silhouette est élancée, sa posture assurée. Elle porte une robe en satin bleu nuit qui lui va parfaitement.
Son mariage avec Monsieur Salhi, un veuf fortuné, a changé sa vie. Grâce à lui, elle a trouvé sa place dans un monde auquel elle n’aurait peut-être jamais eu accès autrement. Un monde où les noms de famille comptent énormément, où l’argent ouvre presque toutes les portes et où les apparences sont souvent plus importantes que le reste.
« Bienvenue, Leila. J’espère que tu te sentiras à l’aise ici », me dit-elle d’un ton courtois, mais plutôt froid.
Je hoche maladroitement la tête avec un petit sourire.
« Merci », je réponds d’une voix un peu trop basse.
Je ne sais pas pourquoi je suis aussi nerveuse. Ce n’est qu’un travail, après tout. Mais j’ai comme l’impression que je vais devoir faire attention à chacun de mes gestes ici.
Mon regard quitte Riham et se pose sur le mur en face de moi.
Il y a toute une galerie de portraits. Des photos parfaitement cadrées, bien éclairées, où tout le monde semble avoir été placé exactement là où il devait être. On dirait presque une exposition privée. Rien ne dépasse, tout est impeccable.
Je m’approche légèrement pour mieux les regarder.
Une photo de famille attire mon attention. Riham porte une robe élégante, Monsieur Salhi se tient droit avec son air distant, et la petite sœur est un peu recroquevillée dans un coin du cadre.
Et puis il y a lui.
Faress.
Il ne sourit pas vraiment. On dirait plutôt un rictus, presque une grimace. Il a les mains dans les poches, le col de sa chemise entrouvert et le regard légèrement fuyant, comme s’il n’avait aucune envie d’être là.
Il ne ressemble pas à quelqu’un qui cherche à plaire à tout le monde. Au contraire, on dirait qu’il se fiche complètement de ce qu’on peut penser de lui.
Et pourtant, c’est lui qu’on remarque en premier.
Même sur une photo de famille, il arrive à attirer toute l’attention. Je ne sais pas si c’est sa façon de se tenir ou simplement son visage, mais il y a quelque chose chez lui qui fait qu’on a du mal à regarder les autres.
Faress Salhi est grand, élancé, mais bien musclé. Le genre de carrure qui ne vient pas uniquement des heures passées à la salle de sport, mais qui donne aussi l’impression qu’il est toujours prêt à réagir au quart de tour.
Sa mâchoire est bien dessinée, ses pommettes saillantes et son nez droit. Sa peau est dorée, comme s’il passait une bonne partie de son temps au soleil, entre Marbella et Casablanca. Ses cheveux sont d’un brun profond, un peu indisciplinés.
Mais ce sont surtout ses yeux qui me marquent.
Noirs. Profonds. Presque hypnotiques.
Il n’y a rien de particulièrement chaleureux dans son regard. Rien qui donne envie de lui faire confiance. Il a plutôt cette intensité qui vous donne l’impression qu’il remarque tout, même les choses que vous essayez de cacher.
Son regard est sombre, presque inquiétant. Le genre de regard qui peut vous mettre mal à l’aise sans même qu’il ait besoin de prononcer un mot.
Il a ce charme un peu cruel, ce mélange d’arrogance et d’indifférence qui donne l’impression qu’aucune règle ne s’applique vraiment à lui.
Et tout ça, alors qu’il n’est même pas devant moi.
Ce n’est qu’une photo.
Je me demande malgré moi à quoi il ressemble en vrai








