Chapitre 1 : Elle.
J’ouvre les yeux, je vois ce ciel bleu sans un nuage. Les oiseaux chantent et la douce brise caresse mon visage. Mes doigts triturent l’herbe tandis que le soleil me réchauffe le corps. L’odeur de la cime des arbres me monte au nez. Tout est paisible ici. Je décide de me lever et je me dirige vers le petit ruisseau à l’orée de la forêt. L’eau est étincelante et semble si pure que je m’en étale sur le visage. Je continue ma marche, le long du ruisseau, tout en profitant des chants des oiseaux. Un petit lapin jaillit devant moi et s’enfuit dans la vallée. Je souris face à ce mignon spectacle.
Tout à coup, un cri d’animal efface mon sourire. J’essaye de voir quelque chose mais la forêt est trop dense. Je traverse le ruisseau et les cris deviennent de plus en plus proches. Je vois un magnifique cerf allongé contre un arbre, en train de souffrir. Il y a du sang tout autour de lui. Je m’approche doucement et pose mes mains contre sa blessure.
-Pauvre bête, murmuré-je.
L’animal pousse des cris douloureux tandis que je cherche un moyen de l’aider. Derrière moi, j’aperçois un drap blanc. Je le prends puis je me retourne vers le cerf et je m’approche de son corps.
Soudain, je me rends compte que le drap blanc n’est plus dans mes mains. À la place, une lame ensanglantée.
Sans contrôler mes gestes, je me mets à planter l’animal, encore et encore, tandis qu’il se vide peu à peu de son sang. Je souris. Je rentre et sors la lame, de plus en plus vite et avec de plus en plus de force. Lorsque je constate que la vie a quitté ses yeux, je me recule pour admirer l’œuvre que je viens de faire. Mes mains sont pleines de sang et quelques gouttes maculent mon visage. Je reste là, à regarder la beauté de la scène qui se joue devant moi.
Les oiseaux ont arrêté de chanter. Je me dirige vers le petit ruisseau pour me laver les mains mais lorsque je me penche pour observer mon visage, ce n’est pas le mien.
Je me réveille en sursaut, paniquée, et retire la couverture à la hâte. J’allume ma lampe et regarde mes mains.
Pas de sang.
Je me lève, cours dans la salle de bain et allume les néons grésillants. Je me regarde dans le miroir.
Pas de sang.
Tout mon corps tremble. Cette femme me fout les jetons. Elle est terrifiante. Ses traits du visage sont durs et sa cicatrice sur la bouche m’écoeure. J’essaye de reprendre mon souffle, mon cœur bat tellement fort que j’entends à peine mon réveil sonner. Je quitte la salle de bain et me rends compte que c’est déjà le troisième réveil. Si je continue, je vais être en retard au travail. Sans attendre, je pars me préparer et réalise que je n’aurai pas le temps de prendre mon petit-déjeuner, tant pis.
Une fois prête, je sors dehors. Le froid glacial de l’hiver me saisit. De la fumée s’échappe de mes lèvres. Les rues sont encore pleines de neige et j’aperçois quelques plaques de verglas. Pourvu que je ne me casse pas la figure. Heureusement que la librairie est juste en face de mon immeuble. Je serre un peu plus mon manteau contre moi et traverse la rue. Le bruit de mes pas qui s’enfoncent dans la neige m’apaise légèrement. J’ai toujours adoré ce bruit et cette sensation. J’ouvre la librairie et allume les lumières. J’aperçois des piles de livres sur les chariots, j’ai beaucoup de boulot qui m’attend. Je soupire. Je dépose mes affaires sur mon bureau et installe mon manteau sur le siège. Il fait super froid ici. Je frotte mes mains entre elles et m’empresse d’aller augmenter la puissance des radiateurs. La librairie ouvre dans une heure, j’ai le temps de ranger quelques livres.Un chariot de terminé, plus que deux autres. Le jour se lève tout doucement et j’aperçois quelques flocons de neige qui tombent. Je repense soudainement à mon cauchemar. Je revois chaque bribe, chaque moment et chaque sensation que j’ai pu ressentir. Normalement, je contrôle tout ce que je fais dans mes rêves mais cette fois, ce n’était pas moi aux commandes. La sonnerie de mon téléphone me fait sortir de mes pensées. Je regarde l’écran, Zayden. Je souris.
-Un appel bien matinal, lui dis-je.
-Bonjour à toi aussi, comment vas-tu ? me répond-il.
-Oh..
Je soupire.
-Le réveil a été difficile, avoué-je.
-Et la nuit ? demande-t-il.
-Encore pire. J’ai encore rêvé d’elle mais c’était différent cette fois. C’était pas un rêve, c’était un véritable cauchemar, lui dis-je.
-Oh, je vais arriver, d’accord ? Je veux que tu me racontes tout, dit-il avant de raccrocher.
Qu’est-ce que je ferais sans lui ? Il m’a tellement aidée depuis que j’ai repris cette petite librairie. Je vais préparer un café pour lui, il adore ça. Le temps qu’il coule, je suis sûre qu’il sera déjà là, c’est toujours comme ça. J’ai l’impression qu’il est déjà en route pour venir me voir quand il m’appelle. J’entends quelqu’un toquer à la vitre. Bingo, c’est lui. Je lui ouvre la porte et me jette dans ses bras. Les câlins des meilleurs amis sont les plus réconfortants. Il me serre en retour. Son parfum me monte au nez.
-Bon, c’est pas que je ne t’aime pas mais le chauffage est en route, lui dis-je en m’écartant de lui.
Il rigole et se pousse. Je referme la porte derrière lui et me dirige vers la petite cuisine pour lui servir son café bien chaud. On s’installe dans le petit coin lecture, sur les vieux fauteuils en cuir.
-Merci pour le café, dit-il en buvant une gorgée. Maintenant, raconte-moi tout.
Je me mets à décrire mon rêve devenu cauchemar. Je lui parle du cerf puis du drap qui devient une lame et de la façon bestiale dont je me suis mise à le poignarder. À mesure que je raconte, ses traits du visage changent. Ils deviennent tendus, voire inquiets.
-Et à la fin, j’ai été au ruisseau et j’ai vu la femme dans le reflet de l’eau. Il y avait des gouttes de sang sur son visage et elle souriait, elle m’a foutu les jetons, lui murmuré-je.
-À quoi elle ressemble, cette femme ? me demande-t-il.
-Elle a de longs cheveux noirs, très lisses. Je me souviens aussi qu’elle a de longs ongles vernis en noir. Je n’ai pas vu la couleur de ses yeux.
Je réfléchis un instant.
-Oh et elle a une grosse cicatrice sur la bouche, comme si un tigre lui avait mis un coup de griffe.
Zayden se fige.
-De quel côté est la cicatrice ? demande-t-il.
-De ce côté-là, dis-je en mimant sur mon propre visage.
Zayden se lève subitement, il semble déstabilisé. Qu’est-ce qu’il lui prend ?
-Qu’est-ce qu’il t’arrive ? lui demandé-je, inquiète.
-Rien, rien, j’avais oublié que j’avais un truc urgent à faire. Je dois te laisser, Deyara, à plus tard, dit-il en se précipitant dehors.
Je fronce les sourcils face à son comportement. Je ne comprends pas ce qui vient de se passer. Il semblait inquiet quand je lui ai décrit la femme. Je sors de mes pensées quand j’aperçois ma meilleure cliente derrière la vitrine. Je récupère la tasse de café encore pleine et m’empresse d’aller déverrouiller la porte. C’est parti pour le travail.








