Chapitre 1 : Une nouvelle vie
Ma vie avait toujours été très simple.
Je n'avais jamais connu de véritable épreuve. Une vie banale, parfois même ennuyante à mourir. Mais ça m'allait.
Mon plus grand bonheur, c'était mon entourage. J'avais la chance d'être entourée de personnes bienveillantes... du moins, c'était ce que je pensais.
Pour poursuivre mes études d'infirmière, je devais quitter ma mère et mon père afin d'aller vivre chez ma tante maternelle, en banlieue parisienne.
Je venais d'une petite ville où il ne se passait jamais grand-chose. Pas de grands magasins, pas de transports en commun et surtout pas d'école d'infirmière. Partir était la seule solution pour réaliser mon rêve.
En arrivant dans ce nouveau département, je ne connaissais personne. Seulement une ancienne amie que je n'avais pas revue depuis cinq ans. Malgré la distance, nous prenions parfois des nouvelles l'une de l'autre ou réagissions à nos stories sur les réseaux sociaux.
Lorsque Léane avait appris que j'allais m'installer près de chez elle, tout était devenu plus simple. Elle m'avait présenté son copain, puis quelques-uns de leurs amis. Sans vraiment m'en rendre compte, nous étions passées d'anciennes connaissances à meilleures amies.
Les six premiers mois de ma formation s'étaient déroulés exactement comme je les avais imaginés. Les cours me passionnaient. Je découvrais une nouvelle région. Je construisais doucement une nouvelle vie. Et, pour la première fois depuis longtemps, j'avais l'impression d'être exactement à ma place.
Jusqu'à cet après-midi-là.
— Au lieu de glander tous les week-ends, tu pourrais peut-être te trouver un boulot. Histoire d'aider un peu financièrement ici.
Je préparais le repas lorsque mon oncle fit irruption dans la cuisine. L'odeur de l'alcool le précédait.
Je faisais pourtant tout mon possible pour ne jamais être un poids. Dès que j'avais un moment, je faisais le ménage, la lessive, la vaisselle... J'adorais cuisiner et préparer des desserts. C'était ma manière de remercier ma tante de m'accueillir chez elle.
— Je ne glande pas... Je prépare le repas. Et il me semble que mes parents versent déjà trois cents euros tous les mois.
— Tu crois vraiment que ça suffit ?
Je ne répondis rien.
— Sérieusement.
Il s'approcha lentement de moi.
— Sinon... tu peux toujours compenser autrement...
Sa main se posa sur mes fesses.
Et pendant une fraction de seconde...
Je ne compris pas.
Mon cerveau refusait d'associer ce geste à mon oncle.
À l'homme qui était marié à ma tante depuis bien avant ma naissance et que je connaissais depuis toujours.
Puis la réalité me frappa de plein fouet.
Je le repoussai de toutes mes forces.
— Mais ça ne va pas ?! Qu'est-ce qui te prend ?
Son visage se ferma. En une seconde, il m'attrapa les poignets et me projeta au sol.
Tout alla beaucoup trop vite. J'étais incapable de réfléchir. Incapable de bouger. Incapable même de comprendre ce qui était en train de m'arriver.
Cinq secondes plus tard, je finis par lui dire :
— Qu'est-ce que tu fais ?! S'il te plaît... arrête !
Il ouvrit la braguette de son pantalon. Mes larmes coulaient toutes seules. Lorsqu'une de mes mains réussit finalement à se libérer, je me mis à le frapper de toutes mes forces.
Lui m'embrassait toujours le cou, les joues, tout ce qu'il pouvait atteindre. Son contact me dégoûtait au plus haut point.
L'homme qui se tenait sur moi parvint rapidement à ressaisir mes mains.
— S'il te plaît... Lâche-moi... Tu n'as pas le droit...
— Laisse-toi faire.
N'arrivant toujours pas à me dégager, je le mordis au bras.
— Sale garce !
La gifle partit immédiatement. Ma joue s'embrasa.
Je voulais arrêter de pleurer. Je voulais lui montrer que je n'avais pas peur. Mais mon corps me trahissait.
Au moment où je pensais ne plus avoir la moindre chance de lui échapper...
J'entendis la porte d'entrée.
Puis une petite voix s'imposa dans la pièce.
— Papa... ?
Mon oncle se figea.
Je tournai la tête.
Sana se tenait dans l'encadrement de la porte. Derrière elle, ma tante venait de lâcher ses courses au sol.
Son regard se posa sur moi. Puis sur son mari.
Je n'oublierai jamais son expression.
En quelques secondes, son visage passa de l'incompréhension... à l'horreur.
— QU'EST-CE QUE TU FAIS ?!
Elle se précipita sur lui et le repoussa violemment.
— TU COMPTAIS LUI FAIRE QUOI ?!
Je restai au sol.
Je tremblais tellement que je n'arrivais même plus à me relever.
— DÉGAGE !
— Ma chérie, ce n'est pas ce que tu crois...
— Ce n'est pas ce que je crois ?! On l'entend crier depuis l'entrée !
Sana se mit à pleurer.
Puis ma tante cria une dernière fois :
— Va-t'en ! Va-t'en ou j'appelle la police !
Il finit par se lever et partit précipitamment.
Je n'étais plus en danger.
Pourtant, je n'arrivais toujours pas à bouger.
Je n'étais pas responsable. Pourtant, j'avais honte.
Ma tante mit son mari à la porte sans la moindre hésitation et me répétait sans cesse que je n'étais responsable de rien.
Mais le sentiment d'avoir détruit sa famille ne me quittait pas.
Chaque soir, je l'entendais pleurer dans sa chambre.
Et à chaque fois que Sana demandait quand son père rentrerait à la maison, j'avais le cœur qui se serrait.
Quant à Djibril, mon cousin et l'aîné de la fratrie, il ne me pardonna jamais.
Avant tout ça, nous étions très proches. Il était comme un grand frère pour moi.
Après la séparation de ses parents, il ne voyait plus en moi que la responsable de leurs malheurs.
Les insultes commencèrent, puis les humiliations.
Les petits coups bas suivirent rapidement, accompagnés de regards remplis de haine.
Je savais qu'il souffrait.
Mais moi aussi.
Alors, chaque jour, je me faisais un peu plus discrète.
Je parlais moins.
Je mangeais plus vite.
J'essayais d'être invisible.
En vain.
Après cet événement douloureux, je n'arrivais plus à rien.
J'avais beau m'asseoir devant mes cours, les mots finissaient toujours par se mélanger. Mes notes chutèrent. Mon moral aussi.
Au bout de quelques semaines, une évidence s'imposa à moi.
Je ne pouvais plus vivre dans cette maison.
C'est à ce moment-là que Léane me proposa de venir habiter avec elle.
Sa mère était repartie vivre dans son pays natal. Elle occupait désormais seule un petit trois-pièces.
Sans rien attendre en retour, elle m'ouvrit sa porte.
Si seulement elle savait à quel point elle m'avait sauvée de moi-même.
Trois mois passèrent depuis mon départ de chez ma tante.
Petit à petit, je repris un rythme de vie presque normal.
Mais je décidai de faire une pause dans mes études.
Et, depuis quelque temps, je travaillais dans une salle d'arcade d'un centre commercial.
Ce travail me faisait du bien.
Il m'obligeait à sortir et à sourire.
À parler à des inconnus.
Je refusais de laisser cet événement me terrifier des hommes. Ils ne sont pas tous pareils.
C'est ce que je me répétais en boucle.
[...]
Ce jour-là, vers quinze heures, mon téléphone vibra.
— On le fait, ce deuxième date, madame ?
Je restai quelques secondes devant l'écran.
Je souriais malgré moi.
— Pourquoi pas ? Quand ?
— Ce soir. Tu es disponible ?
— Oui.
— Parfait. Je passe te prendre vers vingt heures.
Je verrouillai mon téléphone.
Une partie de moi avait envie d'y aller.
L'autre cherchait déjà une excuse pour annuler.
Je terminai plus tôt ce jour-là. En rentrant, je pris une douche avant de me préparer pour mon rendez-vous avec Tayron, ce garçon que j'avais rencontré un peu plus d'une semaine auparavant à un arrêt de bus.
Il était gentil, mais je restais malgré tout sur mes gardes.
Depuis mon agression, je ne sortais jamais sans mon spray au poivre ni ma petite alarme porte-clés.
Lorsqu'il arriva, je montai dans sa voiture.
— Waouh... tu es superbe.
— Merci.
— Alors, on va où ?
— Un pote organise une petite soirée chez lui.
Je ne pus retenir ma grimace.
— Hmm...
Il me regarda quelques secondes.
— Si ça ne te tente pas, on peut aller manger quelque chose.
— Désolée... je préfère.
— D'accord... Tu choisis.
Finalement, nous passâmes simplement une petite partie de la soirée à manger ensemble avant qu'un appel ne vienne tout interrompre.
Son visage se ferma presque aussitôt.
— Il faut que je te raccompagne.
— Rien de grave ?
— Non.
Je n'insistai pas.
Quelques minutes plus tard, il me déposa devant chez Léane.
À peine la porte franchie, elle me lança :
— Déjà de retour ?
— Oui... Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Il a reçu un appel qui l'a mis sur les nerfs. Il a préféré rentrer.
Elle haussa les épaules.
— Apparemment, il y a quelques tensions dans le quartier en ce moment.
— Tu crois que c'est lié ?
— Aucune idée... Il me semble que Tayron est mêlé à tout ça, mais je ne suis sûre de rien.
— C'est Nasser qui te raconte tout ça ?
— Lui ? Jamais. J'entends juste des bouts de conversation quand il est au téléphone.
Elle s'interrompit quelques secondes avant d'ajouter :
— J'espère juste que ça ne deviendra pas dangereux. J'adore ce quartier.
— Moi aussi.
C'était ici que j'avais recommencé à vivre.
J'adorais ce quartier, ses commerces, sa boulangerie, ses bus, sa pharmacie...
— En tout cas, Liyah... fais attention. Si un jour tu sens que ce garçon cache quelque chose...
— Ne t'inquiète pas.
Je souris.
— Tu sais bien que j'ai...
Elle termina ma phrase en rigolant :
— Toujours ton alarme et ton spray !
Nous éclatâmes de rire comme deux adolescentes.
Puis Léane ouvrit les bras.
— Viens là.
Je me blottis contre elle.
Je ne la remercierais jamais assez.
Après mon agression, elle m'avait accueillie chez elle sans jamais rien attendre en retour.
J'avais même dû insister pour qu'elle accepte la participation financière de mes parents.
— Merci... Vraiment. Je ne pourrai jamais te remercier suffisamment de m'héberger.
Elle se recula légèrement et me regarda comme si je venais de dire une absurdité.
— Tu plaisantes ? Tu es une coloc en or ! Tu fais le ménage avant même que j'y pense, tu cuisines comme une cheffe... et en plus, tu m'apprends à faire autre chose que des pâtes.
Je ne pus m'empêcher de rire.
— Notre colocation me fait vraiment plaisir, reprit-elle. Je ne regrette absolument pas.
Mon sourire s'estompa.
— Je n'aurais jamais pu retourner chez mes parents... Leur raconter ce qui s'est passé... Je n'en suis pas capable.
Léane posa une main sur mon bras.
— Tu devras leur dire un jour, tu sais. Ou peut-être que ta tante l'a déjà fait.
Je secouai la tête.
— Non... Mon père m'aurait appelée immédiatement. Je préfère qu'il continue à croire que j'avais simplement envie d'avoir ma propre chambre en vivant avec ma meilleure amie.








