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L’INSUPPORTABLE PRIVILÈGE DE VOUS AIMER

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Summary

Dans l’Angleterre de la Régence, Charlotte Ashford, jeune femme aussi belle qu’indépendante, n’a aucune intention de laisser un homme décider de son avenir. Pas même Edward Ravensworth, séduisant et arrogant duc d’Ashcombe, habitué à voir le monde se plier à sa volonté. Lui pensait épouser une jeune lady docile. Elle n’a jamais eu l’intention de le devenir. Entre joutes verbales savoureuses, bals somptueux, prétendants importuns, jalousies et secrets de famille, leur mariage promet d’être tout sauf tranquille. Mais derrière l’orgueil du duc se cache un homme capable d’aimer passionnément… à condition d’apprendre qu’une femme ne se conquiert pas en lui donnant des ordres. Une comédie romantique historique pétillante, où l’amour se mêle à l’ironie, aux scandales de la bonne société et à une délicieuse guerre des caractères. Car certains hommes sont insupportables… jusqu’au jour où vivre sans eux le devient davantage.

Status
Complete
Chapters
47
Rating
n/a
Age Rating
16+

PROLOGUE — Le plus détestable des gentlemen

Londres, printemps 1812 — Trois ans avant les événements du premier chapitre

Il est universellement reconnu qu’un gentleman possédant une grande fortune ne saurait entrer dans une salle de bal sans devenir aussitôt l’objet de plusieurs conversations, de quelques espérances matrimoniales et d’un nombre considérable d’observations concernant sa personne. Si, par un hasard particulièrement regrettable, ce gentleman est également jeune, remarquablement beau et célibataire, sa situation devient si périlleuse qu’il faudrait lui reconnaître un courage peu commun pour continuer à paraître en société.

Edward James Alistair Ravensworth, huitième duc d’Ashcombe, avait depuis longtemps cessé d’espérer qu’on lui reconnût ce mérite.

À vingt-sept ans, il possédait tout ce que la bonne société considérait comme nécessaire au bonheur d’un homme, et plusieurs choses qu’elle jugeait indispensables au bonheur d’une femme désireuse de l’épouser. Son titre comptait parmi les plus anciens du royaume, ses propriétés s’étendaient sur plusieurs comtés, et les revenus d’Ashcombe Hall étaient suffisamment considérables pour éveiller l’admiration de personnes qui n’avaient jamais manifesté le moindre intérêt pour l’agriculture.

Sa personne ne nuisait en rien à ces avantages.

Grand, les épaules larges, les cheveux d’un brun sombre et les yeux d’un gris tirant sur le bleu, Edward présentait cette beauté masculine qui donne aux hommes réservés une réputation de distinction et aux hommes orgueilleux une apparence d’autorité. Ses traits réguliers, son maintien assuré et la sobriété de son élégance auraient suffi à attirer l’attention même s’il avait eu le malheur de ne posséder que cinq cents livres de revenu annuel.

Il est vrai qu’en pareil cas, les mères londoniennes auraient probablement trouvé son visage moins remarquable.

Ce soir-là, Edward se tenait dans le grand salon de lady Winifred Pembroke, dont le bal annuel réunissait plusieurs centaines d’invités, avec le sentiment fort désagréable d’avoir été attiré dans un piège dont chacun connaissait l’existence, à l’exception de ceux qui prétendaient l’y voir entrer par plaisir.

Les salons resplendissaient sous la lumière de centaines de bougies. Les lustres de cristal répandaient leurs reflets sur les parquets cirés, les étoffes de soie et les bijoux des dames. Des compositions de fleurs blanches, disposées entre les portes à double battant, parfumaient l’air avec une générosité qui n’était pas toujours heureuse, particulièrement lorsque les invités se pressaient autour des rafraîchissements.

Dans la salle de bal, un petit orchestre achevait une danse. Les jeunes femmes, vêtues de mousseline claire, de satin et de gaze délicatement brodée, formaient des groupes gracieux au milieu desquels circulaient des messieurs dont certains se croyaient irrésistibles et d’autres espéraient encore le devenir.

Edward observait ce spectacle avec la résignation d’un homme que son frère avait convaincu de sortir.

— Vous avez l’air d’assister à des funérailles, lui fit remarquer ce dernier.

Lord Henry Ravensworth, âgé de vingt-cinq ans, possédait une figure avenante, des cheveux châtain clair et des yeux bleus pétillants qui avaient valu à leur mère plus d’une inquiétude durant son adolescence. Là où Edward trouvait son bonheur dans l’ordre et la tranquillité, Henry éprouvait une inclination presque scandaleuse pour les situations imprévues.

— Je préférerais des funérailles, répondit Edward. Les personnes présentes y manifesteraient au moins quelque retenue.

Henry éclata de rire.

— Vous êtes injuste. Lady Winifred donne une réception admirable.

— Je n’ai rien contre lady Winifred.

— Non, naturellement. Vous n’avez rien contre personne, à condition que personne ne vous adresse la parole.

Edward lui lança un regard peu encourageant.

— Je me demande parfois pourquoi je vous ai permis de m’accompagner.

— Parce que notre mère vous a fait promettre de ne pas rester enfermé à Ashcombe pendant toute la saison. Et parce que vous éprouvez pour moi une affection fraternelle que votre éducation vous interdit malheureusement d’exprimer.

— Vous confondez affection et indulgence.

— Dans mon cas, les deux sont indissociables.

Henry porta son verre à ses lèvres avec une satisfaction manifeste.

Son regard se dirigea alors vers un groupe de dames qui venaient de pénétrer dans la salle.

— Ah ! Voilà lady Montfort et sa fille. Votre Grâce, vous êtes perdu.

Edward suivit malgré lui la direction indiquée.

Lady Arabella Montfort, vingt-quatre ans, avançait au bras de sa mère avec cette assurance particulière aux jeunes femmes qui savent parfaitement combien leur fortune, leur naissance et leur beauté les rendent désirables. Ses cheveux blonds étaient disposés dans une coiffure élégante, ornée de petites perles, et sa robe de satin pâle mettait en valeur une silhouette irréprochable.

Elle aperçut Edward presque aussitôt.

Son sourire s’accentua.

— Je vous conseille la fuite, murmura Henry.

— Vous êtes ridicule.

— C’est possible, mais je remarque que vous venez de regarder la porte.

Edward ne lui donna pas la satisfaction d’une réponse.

Quelques instants plus tard, lady Montfort les rejoignit, accompagnée de sa fille.

Les salutations furent échangées avec toute la correction nécessaire, et Edward dut écouter plusieurs observations concernant le temps, la saison londonienne et l’état de santé d’une parente qu’il n’avait jamais rencontrée.

Arabella lui adressa un sourire délicat.

— Nous commencions à désespérer de vous voir à Londres, Votre Grâce. On prétend que vous avez passé tout l’hiver dans le Derbyshire.

— J’y avais des affaires qui réclamaient ma présence, répondit-il.

— Vous accordez beaucoup d’importance à vos terres.

— Elles me donnent quelques raisons de le faire.

— Vous avez une conception bien austère des plaisirs, monsieur.

— J’espère ne pas vous avoir causé trop de peine par mon absence.

Henry détourna la tête pour dissimuler un sourire.

Arabella, qui avait reçu cette réponse comme une plaisanterie galante, poursuivit avec une satisfaction visible :

— Vous devrez nous faire l’honneur de venir dîner prochainement. Maman sera enchantée de vous recevoir.

Edward s’inclina.

— Vous êtes trop aimable.

Il connaissait suffisamment les usages pour comprendre que cette formule ne constituait pas une acceptation, et suffisamment les Montfort pour savoir qu’elles étaient capables de l’interpréter comme telle.

Lorsque les deux dames s’éloignèrent enfin, Henry contempla son frère d’un air pensif.

— Je crois que lady Arabella vous a déjà choisi pour époux.

— Elle devra revoir ses projets.

— Voilà qui sera difficile. Les Montfort ont toujours considéré leurs souhaits comme une forme de législation.

Edward posa son verre sur un plateau.

— Je vais prendre l’air.

— Excellente idée. Mais tâchez de ne pas vous marier avant mon retour.

— Henry.

— Oui, mon cher frère ?

— Allez importuner quelqu’un d’autre.

— Avec le plus grand plaisir.

Edward s’éloigna avant que son frère ne trouve une nouvelle raison de se divertir à ses dépens.

Il traversa deux salons, échangea quelques saluts et gagna une galerie moins fréquentée, où de hautes fenêtres donnaient sur les jardins éclairés par la lune.

La musique y parvenait assourdie, mêlée au murmure lointain des conversations.

Il s’apprêtait à poursuivre sa promenade lorsqu’une voix féminine, claire et légèrement indignée, attira son attention.

— Ma chère Georgiana, il n’est pas indispensable de trouver un mari avant le dessert.

Edward s’immobilisa.

Près d’une fenêtre ouverte sur la terrasse se tenaient deux jeunes femmes.

La plus jeune, une jolie blonde qui paraissait à peine sortie de l’enfance, avait les joues roses et l’expression contrariée.

L’autre lui tournait partiellement le dos.

Elle portait une robe de mousseline ivoire dont la simplicité mettait en valeur une silhouette délicate. Ses cheveux châtain foncé étaient relevés avec élégance, mais quelques boucles souples s’échappaient autour de sa nuque. Une petite chaîne d’or ornait sa gorge, et rien, dans sa toilette, ne semblait destiné à rivaliser avec les bijoux imposants que plusieurs jeunes femmes arboraient ce soir-là.

— Je n’ai jamais dit que je souhaitais me marier, protesta la blonde.

— Non, tu as seulement passé une demi-heure à me demander si monsieur Wilton te trouvait agréable.

— C’est une question parfaitement naturelle.

— Sans doute. Et si tu avais voulu savoir s’il appréciait le quadrille, j’aurais compris ton intérêt pour ses goûts musicaux. Mais tu semblais surtout désireuse d’apprendre si sa fortune était aussi importante que sa mère le prétend.

— Charlotte !

Edward se rapprocha involontairement.

La jeune femme nommée Charlotte inclina légèrement la tête.

— Ne prends pas cet air offensé, ma chérie. Tu sais aussi bien que moi qu’un gentleman possédant cinq mille livres de rente devient immédiatement plus séduisant aux yeux de certaines personnes, même lorsqu’il a le malheur de ressembler à une pomme de terre mal épluchée.

La plus jeune éclata de rire.

Edward sentit les coins de sa bouche se relever.

— Tu es impossible ! protesta Georgiana.

— Je le sais. Papa me l’a souvent répété, mais il a toujours semblé considérer ce défaut avec une indulgence regrettable.

— Tu finiras par scandaliser quelqu’un.

— J’espère seulement choisir une personne qui le mérite.

Cette fois, Edward ne put retenir un rire discret.

Les deux jeunes femmes se retournèrent.

Et il vit Charlotte Ashford pour la première fois.

Il devait se souvenir pendant des années de cet instant, bien qu’il eût été incapable, sur le moment, d’en expliquer la singularité.

Elle était d’une beauté remarquable.

Son visage, ovale et délicat, était éclairé par de grands yeux noisette aux reflets verdâtres. Ses sourcils finement dessinés soulignaient un regard vif, intelligent, presque interrogateur. Ses lèvres pleines conservaient la trace d’un sourire amusé, tandis qu’une légère rougeur colorait ses joues.

Mais ce ne fut pas simplement sa beauté qui troubla Edward.

Il avait rencontré beaucoup de femmes magnifiques. Certaines avaient été présentées à sa mère avec des commentaires si enthousiastes qu’il aurait pu croire assister à une vente aux enchères où la beauté remplaçait les chevaux.

Non, ce qui le frappa chez Charlotte fut la façon dont elle le regarda.

Sans empressement.

Sans timidité excessive.

Sans cette reconnaissance anticipée que lui témoignaient souvent les jeunes femmes lorsqu’elles apprenaient son titre.

Elle semblait seulement chercher à déterminer si cet inconnu avait entendu une conversation qui ne le concernait pas.

— Pardonnez-moi, mesdemoiselles, dit-il en s’inclinant. Je crains d’avoir involontairement surpris quelques paroles.

Charlotte l’observa avec un calme déconcertant.

— Dans ce cas, monsieur, j’espère que vous aurez la générosité de les oublier.

— Il me sera difficile d’oublier la comparaison avec une pomme de terre.

Georgiana rougit violemment.

Charlotte, elle, sourit.

— Voilà qui est fort regrettable. J’aurais préféré que mes observations sur la fortune masculine fussent les seules à retenir votre attention.

— Elles étaient certainement instructives.

— Vous êtes donc disposé à reconnaître qu’une fortune n’améliore pas nécessairement un visage ?

— Je n’ai jamais rencontré de preuve convaincante du contraire.

— Voilà une opinion qui vous honore.

Edward inclina la tête.

— Je m’efforcerai de la conserver.

Charlotte le considéra un peu plus attentivement.

Il était d’une beauté peu ordinaire, elle devait le reconnaître, même si elle avait toujours trouvé ridicule l’empressement de certaines femmes à admirer un homme sous prétexte que ses épaules étaient larges et son profil régulier.

Celui-ci possédait malheureusement les deux avantages.

Ses cheveux bruns étaient soigneusement coiffés, son habit sombre parfaitement coupé, et sa cravate blanche témoignait d’un goût excellent. Mais son maintien réservé et la gravité naturelle de son regard lui donnaient une apparence presque sévère.

Charlotte eut immédiatement envie de découvrir s’il possédait quelque sens de l’humour.

— Vous me semblez bien indulgent envers les femmes qui critiquent les gentlemen, monsieur.

— Peut-être parce que les gentlemen fournissent souvent d’excellentes raisons d’être critiqués.

Elle leva légèrement les sourcils.

— Quelle réponse surprenante !

— Pourquoi donc ?

— J’aurais cru que vous apparteniez à cette catégorie d’hommes qui pensent que leur sexe leur confère naturellement une supériorité intellectuelle.

Il la regarda avec une attention nouvelle.

— Et qu’est-ce qui vous conduit à cette conclusion ?

— Votre expression.

— Mon expression ?

— Vous avez l’air extraordinairement sûr de vous.

Edward sourit.

Ce sourire transforma son visage avec une soudaineté qui surprit Charlotte. La sévérité de ses traits s’adoucit, révélant une chaleur inattendue.

Elle en fut assez contrariée pour détourner brièvement les yeux.

— Je pourrais vous retourner l’observation, mademoiselle, répondit-il.

— Je ne prétends pourtant posséder aucune supériorité particulière.

— Vous semblez parfaitement convaincue de la justesse de vos opinions.

— C’est généralement une condition nécessaire pour avoir le courage de les exprimer.

— Et vous arrive-t-il de vous tromper ?

— Certainement.

— Voilà qui me rassure.

— Mais je reconnais rarement mes erreurs devant des inconnus, monsieur. Il faut bien conserver quelques avantages dans une conversation.

Edward éclata franchement de rire.

Georgiana regarda successivement sa sœur et ce gentleman inconnu, avec cette curiosité émerveillée que les jeunes filles éprouvent lorsqu’elles assistent à une conversation qu’elles jugent prometteuse.

Charlotte, de son côté, découvrait avec une surprise croissante qu’elle prenait plaisir à cet échange.

L’homme ne semblait nullement offensé par ses remarques. Il les accueillait avec une attention sincère, répondait sans précipitation et possédait cette qualité rare de ne jamais paraître impatient de parler lorsqu’une femme n’avait pas encore terminé sa phrase.

Ils évoquèrent bientôt les livres.

Charlotte se déclara particulièrement attachée aux romans de Frances Burney, dont elle admirait l’esprit et la finesse d’observation.

Edward reconnut préférer les ouvrages historiques, mais avoua avoir lu plusieurs romans qu’il n’aurait peut-être pas volontiers mentionnés dans un salon rempli de gentlemen.

— Vous craignez donc leur jugement ? demanda Charlotte.

— Je crains surtout de leur fournir un sujet de conversation.

— C’est une faiblesse que je ne vous aurais pas soupçonnée.

— Vous me connaissez depuis quelques minutes, mademoiselle. Vous aurez probablement l’occasion de m’en découvrir d’autres.

Cette réponse fut prononcée avec tant de naturel que Charlotte ne sut immédiatement comment l’interpréter.

Elle sentit néanmoins ses joues se réchauffer.

Pour se donner une contenance, elle se tourna vers les jardins.

Dehors, une brise légère agitait les branches des arbres. Les allées de gravier, pâles sous la lune, se perdaient entre les massifs encore modestes du printemps. À travers les fenêtres ouvertes, on percevait le parfum des premières fleurs et l’odeur fraîche de la terre humide.

— J’aime davantage les jardins que les salles de bal, déclara-t-elle.

— Voilà qui est malheureux pour votre réputation.

— Je ne vois pas en quoi.

— Une jeune femme qui préfère la tranquillité des jardins aux hommages de cinquante gentlemen risque de décevoir considérablement la bonne société.

— La bonne société survivra, je l’espère, à cette épreuve.

Edward la regarda.

Il aurait voulu prolonger cette conversation pendant des heures.

Cette pensée le surprit.

Depuis des années, il se prêtait aux obligations mondaines avec une patience plus ou moins satisfaisante. Il rencontrait des femmes charmantes, cultivées, accomplies, dont les qualités auraient dû éveiller son intérêt. Il appréciait certaines conversations, en trouvait d’autres agréables, mais aucune ne lui avait donné cette impression étrange d’avoir rencontré quelqu’un dont il désirait connaître non seulement les opinions, mais aussi les contradictions, les habitudes et jusqu’aux défauts.

Or, il se trouvait à présent devant une jeune inconnue qui venait de comparer un gentleman à un légume, de l’accuser d’orgueil et de lui expliquer qu’elle ne reconnaissait jamais ses erreurs.

Et il était fasciné.

— Puis-je avoir l’honneur de connaître votre nom ? demanda-t-il.

Charlotte lui adressa un sourire.

— Lady Charlotte Ashford, monsieur. Et voici ma sœur, miss Georgiana Ashford.

Edward s’inclina devant les deux jeunes femmes.

Le nom lui était familier. Il connaissait de réputation sir Richard Ashford, propriétaire d’un domaine dans le Hampshire, gentleman apprécié pour son caractère honorable et ses manières affables.

— Je suis enchanté de faire votre connaissance, lady Charlotte.

— Et vous êtes, monsieur ?

Il allait répondre lorsqu’une voix masculine retentit derrière eux.

— Ah ! Vous voilà enfin !

Henry Ravensworth venait d’apparaître à l’entrée de la galerie.

Il adressa un regard étonné aux deux jeunes femmes, puis à son frère, dont l’expression lui parut soudain beaucoup moins sévère que quelques minutes auparavant.

— Je commençais à croire que vous aviez trouvé un moyen de vous échapper.

Edward lui lança un regard significatif.

Henry, malheureusement, n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à ce genre d’avertissement.

— Lady Montfort vous cherche partout, poursuivit-il. J’ai tenté de lui expliquer que vous étiez probablement occupé, mais elle paraît persuadée qu’aucune occupation ne saurait être plus importante que sa fille.

Charlotte dissimula un sourire.

Edward présenta son frère.

— Lord Henry Ravensworth, permettez-moi de vous présenter lady Charlotte Ashford et miss Georgiana Ashford.

Henry s’inclina avec une grâce empressée.

— Mesdemoiselles, je suis ravi. Et infiniment soulagé de découvrir que mon frère n’a pas simplement fui la réception par ennui.

Charlotte fronça imperceptiblement les sourcils.

Ravensworth.

Ce nom lui rappelait quelque chose.

Henry, parfaitement inconscient de la réflexion qui venait de naître, poursuivit :

— Si vous réussissez à convaincre mon frère qu’un bal peut présenter quelque intérêt, lady Charlotte, je vous en serai personnellement reconnaissant.

— Votre frère semble pourtant capable d’une conversation agréable, répondit-elle.

— Voilà une découverte remarquable. Il faudra en informer notre mère.

Edward intervint avant que Henry ne révélât davantage de détails inutiles.

— Ne deviez-vous pas retrouver lord Pembroke ?

— Si, mais je préfère de beaucoup assister à cette conversation.

Charlotte comprit alors.

Ravensworth.

Le duc d’Ashcombe portait ce nom.

Son père avait évoqué plusieurs fois cet homme immensément riche, propriétaire de vastes domaines, connu pour son caractère réservé et son remarquable sens des affaires.

Elle reporta les yeux sur Edward.

— Vous êtes donc le duc d’Ashcombe ?

Il parut légèrement embarrassé.

— Oui, mademoiselle.

Charlotte inclina la tête.

— Voilà une information que vous auriez pu juger utile de me communiquer.

— Vous ne me l’aviez pas demandée.

— Je vois que Votre Grâce possède un goût certain pour les détails omis.

Henry tourna vivement la tête vers son frère.

Edward, au lieu de s’offenser, sourit.

— Auriez-vous parlé différemment si vous aviez connu mon titre ?

Charlotte le considéra.

— Très probablement.

Quelque chose se contracta dans la poitrine d’Edward.

Elle poursuivit avec une gravité délicieusement moqueuse :

— J’aurais naturellement pris soin d’ajouter plusieurs révérences inutiles et de vous donner raison sur tous les sujets, même ceux que vous connaissez manifestement moins bien que moi.

Henry éclata de rire.

Edward, qui aurait dû trouver cette insolence déplacée, éprouva au contraire l’envie peu raisonnable de lui prendre la main.

Il se contenta d’incliner la tête.

— Je vous remercie de m’avoir épargné cette épreuve.

— Je vous en prie, Votre Grâce.

La conversation aurait pu se prolonger, et l’avenir de deux êtres aurait peut-être pris une direction sensiblement différente, si la société londonienne n’avait possédé ce talent particulier de se mêler des affaires qui ne la concernaient pas.

Une dame âgée apparut dans la galerie.

— Charlotte ! Georgiana ! Mes chéries, où étiez-vous donc passées ?

Lady Beatrice Wetherby, tante maternelle des deux jeunes filles, avançait vers elles avec une expression mêlant soulagement et reproche.

Elle s’interrompit en apercevant Edward.

Son visage se transforma immédiatement.

— Votre Grâce ! Quelle heureuse surprise !

Quelques présentations supplémentaires eurent lieu, accompagnées de protestations d’enchantement dont lady Beatrice possédait une réserve inépuisable.

Elle était si visiblement ravie de trouver sa nièce en conversation avec le duc d’Ashcombe que Charlotte se sentit presque obligée de s’en excuser.

— Il est temps de retourner dans la salle de bal, déclara finalement leur tante. Votre père se demandera où vous êtes passées.

Charlotte inclina la tête devant Edward.

— J’ai été heureuse de cette rencontre, Votre Grâce.

Elle le pensait.

Ce fut précisément ce qui devait la contrarier quelques instants plus tard.

— Le plaisir fut entièrement pour moi, lady Charlotte.

Il la regarda s’éloigner au bras de sa tante, accompagnée de Georgiana.

La lumière des bougies faisait briller les petites perles qui ornaient sa coiffure. Sa silhouette disparaissait déjà parmi les invités lorsqu’elle se retourna une dernière fois.

Leurs regards se rencontrèrent.

Charlotte sourit.

Edward lui rendit son sourire.

Puis elle disparut.

Henry observa longuement son frère.

— Mon Dieu.

Edward tourna lentement la tête.

— Quoi encore ?

— Je crois que je viens d’assister à quelque chose d’extraordinaire.

— Vous avez probablement trop bu.

— Vous avez souri.

— Il m’arrive de sourire.

— Naturellement. Lorsqu’un cheval remporte une course, lorsqu’un fermier annonce une récolte excellente, ou lorsque je quitte enfin votre bibliothèque. Mais jamais, à ma connaissance, en regardant une jeune femme.

Edward reprit son expression habituelle.

— Vous êtes parfaitement ridicule.

Henry se pencha légèrement vers lui.

— Elle est ravissante.

Edward ne répondit pas.

— Et remarquablement spirituelle.

Toujours aucun mot.

— Vous devriez l’inviter à danser.

— Peut-être.

Henry ouvrit de grands yeux.

— Peut-être ? Vous venez de dire peut-être ?

— Je vous recommande de ne pas en abuser.

Henry sourit de toutes ses dents.

— Voilà qui promet une soirée intéressante.

Il avait raison.

Mais pour des raisons qu’aucun des deux frères n’aurait pu prévoir.

Un peu plus tard, Charlotte se trouvait près de la salle de bal en compagnie de deux jeunes femmes de sa connaissance.

Lady Arabella Montfort venait de rejoindre leur petit groupe, accompagnée d’une amie, miss Cecilia Grant, dont la principale occupation consistait à approuver les opinions des personnes suffisamment riches pour lui offrir de bonnes invitations.

La conversation s’orienta bientôt vers les mérites respectifs des jeunes femmes accomplies.

— Un gentleman sensé, déclarait Arabella, ne saurait souhaiter une épouse qui se mêle de questions financières. Il y a quelque chose de profondément inconvenant chez une femme qui prétend discuter des affaires de son mari.

Charlotte, qui venait de boire une gorgée de limonade, releva les yeux.

— Je suppose, lady Arabella, que les affaires d’un mari deviennent suffisamment importantes pour que son épouse s’y intéresse lorsqu’elles la conduisent à la ruine.

Arabella lui adressa un sourire parfaitement froid.

— Vous avez toujours des opinions si originales, lady Charlotte.

— Elles me paraissent pourtant d’une simplicité affligeante.

— Je crains que vous ne trouviez peu de gentlemen disposés à les partager.

— C’est possible, répondit Charlotte. Mais comme je n’ai jamais considéré le mariage comme une récompense accordée à la jeune femme qui pense le moins, la perspective ne m’effraie guère.

Miss Grant rougit.

Arabella pinça les lèvres.

— Vous êtes décidément très indépendante.

— Je m’y efforce.

Ce fut à cet instant qu’une voix masculine, provenant d’un petit groupe de gentlemen derrière elles, attira l’attention de Charlotte.

Elle reconnut immédiatement Edward.

Il parlait avec Henry et deux autres hommes. L’un de ces derniers venait apparemment de raconter quelque anecdote concernant une riche veuve qui avait tenté de surveiller la gestion de ses propriétés.

— Une femme devrait-elle donc prétendre administrer les terres de son époux ? demanda le gentleman avec amusement.

Edward répondit :

— Si l’on en croit certains de nos amis, une femme serait incapable de gérer convenablement une fortune sans la direction constante d’un homme.

Charlotte se raidit.

Edward poursuivait, mais le bruit d’un éclat de rire et le passage de plusieurs invités l’empêchèrent d’entendre la suite.

Elle ne saisit que quelques mots :

— ... une opinion que l’on défend encore avec une assurance étonnante.

Lorsqu’elle put de nouveau distinguer sa voix, un autre gentleman venait de prendre la parole.

Charlotte, déjà contrariée par les réflexions d’Arabella, avait cru comprendre qu’Edward partageait cette opinion condescendante.

Sa déception fut immédiate.

Et profonde, ce qui lui sembla particulièrement irritant.

Elle avait passé près d’une heure à croire cet homme différent de ceux qu’elle rencontrait ordinairement. Elle s’était même surprise à souhaiter qu’il l’invitât à danser.

Voilà donc la véritable nature du duc d’Ashcombe !

Un homme charmant lorsqu’il se trouve devant une jeune femme, et prompt à diminuer l’intelligence féminine dès qu’il se croit entouré de ses semblables.

Charlotte aurait pu garder le silence.

Il aurait été plus prudent de le faire.

Mais la prudence avait toujours exercé sur elle une autorité fort limitée lorsqu’elle se trouvait en présence d’une injustice.

Elle se tourna vers le groupe.

— Votre Grâce, permettez-moi de vous poser une question.

Edward se retourna immédiatement.

Son visage s’éclaira en la reconnaissant.

— Mais certainement, lady Charlotte.

— Pensez-vous réellement qu’une femme soit incapable d’administrer une fortune sans la direction d’un homme ?

Un bref silence s’installa.

Henry regarda son frère, puis Charlotte, avec une curiosité soudaine.

Edward fronça légèrement les sourcils.

— Je crains que vous n’ayez entendu qu’une partie de notre conversation.

— Il est possible, monsieur. Mais la partie que j’ai entendue me paraît suffisamment claire pour justifier une question.

Edward, qui ignorait ce qu’elle avait réellement compris, tenta de répondre avec calme.

— Nous évoquions certaines opinions répandues concernant les capacités des femmes.

— Des opinions que vous partagez ?

— Je pense que l’éducation et l’expérience comptent davantage que les simples prétentions.

Cette réponse aurait dû satisfaire Charlotte.

Malheureusement, son irritation l’empêcha d’en apprécier toute la portée.

— Voilà qui est rassurant, répondit-elle. J’aurais été désolée d’apprendre que Votre Grâce considère la possession d’un titre comme une preuve suffisante d’intelligence.

Henry baissa brusquement les yeux.

L’un des gentlemen eut un mouvement de surprise.

Arabella, qui avait suivi l’échange avec une attention croissante, se rapprocha imperceptiblement.

Edward sentit la chaleur monter à son visage.

— Je ne crois pas avoir jamais soutenu une telle idée, lady Charlotte.

— Tant mieux. Car il serait fort regrettable de découvrir que les privilèges de naissance dispensent certains hommes de développer leurs facultés de jugement.

Cette fois, plusieurs personnes sourirent ouvertement.

Edward se redressa.

Son orgueil, jusque-là suffisamment endormi pour lui permettre de s’amuser de la vivacité de Charlotte, venait de recevoir une atteinte directe.

— Vous semblez avoir formé une opinion très arrêtée sur mon compte, mademoiselle.

— Pas encore entièrement, Votre Grâce. Mais je vous remercie de me fournir tant d’occasions de la compléter.

Henry fit un effort héroïque pour ne pas rire.

Le regard qu’Edward lui lança aurait suffi à refroidir un homme moins habitué à son humeur.

— Vous me connaissez bien peu, lady Charlotte, répondit le duc d’une voix devenue plus froide.

Charlotte inclina la tête avec une grâce impeccable.

— C’est vrai, monsieur. Et je commence à penser qu’il serait peu prudent de chercher à vous connaître davantage.

Le silence qui suivit fut d’une telle qualité qu’il aurait honoré une cathédrale.

Puis Charlotte fit une légère révérence.

— Si vous voulez bien m’excuser, Votre Grâce.

Et elle s’éloigna.

Edward la regarda partir.

Il éprouvait simultanément de la colère, de la stupéfaction et un sentiment beaucoup moins raisonnable qu’il aurait préféré ne pas examiner.

Henry fut le premier à rompre le silence.

— Eh bien.

Edward ne répondit pas.

— Voilà une jeune femme qui ne manque pas de caractère.

— J’avais remarqué.

— Vous devez reconnaître qu’elle possède une certaine éloquence.

— Henry.

— Et vous avez eu l’air parfaitement furieux.

— Je vous conseille de vous taire.

Henry observa la direction dans laquelle Charlotte avait disparu.

— Je crois surtout qu’elle vous plaît énormément.

Edward tourna vers lui un regard sévère.

— Vous avez décidément une imagination extravagante.

— Peut-être. Mais j’ai rarement vu mon frère perdre ainsi sa tranquillité.

Edward ne répondit pas.

Il se contenta de reprendre son verre, qu’il avait oublié sur une table voisine.

Quelques instants plus tard, Arabella Montfort s’approcha de lui.

— Quelle regrettable scène, Votre Grâce, murmura-t-elle. Lady Charlotte devrait apprendre qu’une jeune femme ne gagne rien à ridiculiser un gentleman devant ses amis.

Edward se tourna vers elle.

L’expression de son visage avait retrouvé sa froideur habituelle.

— Je ne crois pas, lady Arabella, que lady Charlotte ait besoin de recevoir des conseils sur la manière de s’exprimer.

Arabella parut surprise.

— Je voulais seulement dire...

— J’avais parfaitement compris votre intention.

Il s’inclina.

— Si vous voulez bien m’excuser.

Il quitta le groupe.

Et pendant le reste de la soirée, malgré plusieurs invitations, des conversations fort honorables et une musique irréprochable, le duc d’Ashcombe fut incapable de s’intéresser à quoi que ce soit.

À plusieurs reprises, il aperçut Charlotte parmi les invités.

Elle dansait.

Elle souriait.

Elle parlait avec d’autres gentlemen.

Et elle ne lui accorda pas un seul regard.

Edward aurait dû s’en réjouir.

Il avait parfaitement conscience du caractère inconvenant de la remarque qu’elle lui avait adressée devant ses connaissances. Peu de femmes auraient osé parler ainsi à un duc, et moins encore auraient paru aussi satisfaites de l’avoir fait.

Il aurait été raisonnable de conclure que cette jeune personne possédait davantage d’esprit que de jugement, et que sa beauté remarquable ne suffisait pas à compenser un tempérament aussi impétueux.

Il tenta sincèrement de parvenir à cette conclusion.

Mais il se souvenait du sourire qu’elle lui avait adressé près de la fenêtre.

Il se rappelait sa voix lorsqu’elle parlait de sa sœur.

Il revoyait l’éclat de ses yeux lorsqu’elle défendait ses opinions.

Il se souvenait surtout de la sensation singulière qu’il avait éprouvée en sa compagnie, comme si, pour la première fois depuis des années, quelqu’un s’était adressé à Edward Ravensworth sans paraître le moins du monde impressionné par le duc d’Ashcombe.

Et plus il cherchait à condamner l’impertinence de Charlotte, plus il se surprenait à désirer la revoir.

Ce qui était, à ses yeux, parfaitement déraisonnable.

Lorsque les invités commencèrent à se retirer, Henry retrouva son frère près de l’escalier principal.

Edward attendait son équipage, plongé dans des pensées qu’il ne semblait guère disposé à partager.

— Une soirée délicieuse, déclara Henry.

— Si vous le dites.

— Vous avez pourtant été remarquablement silencieux.

— J’ai beaucoup réfléchi.

— Voilà qui explique votre mauvaise humeur.

Edward lui lança un regard las.

Henry sourit.

— Puis-je vous poser une question ?

— Vous le ferez quoi que je réponde.

— C’est vrai. Pourquoi avez-vous passé la moitié de la soirée à chercher lady Charlotte des yeux ?

Edward se raidit imperceptiblement.

— Je n’ai rien fait de tel.

— Naturellement. Et moi, je suis l’archevêque de Canterbury.

Un domestique annonça leur voiture.

Ils descendirent les marches du perron dans l’air frais de la nuit.

Les chevaux attendaient sous la lumière des lanternes. Londres, autour d’eux, avait pris cette tranquillité relative qui suit les grandes réceptions, lorsque les rues demeurent animées par les équipages des familles dont les filles ont dansé jusqu’à l’épuisement et dont les mères ont encore davantage travaillé à les marier.

Edward monta dans la voiture.

Henry s’installa en face de lui.

Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne parla.

Puis Edward demanda, d’un ton qu’il s’efforça de rendre indifférent :

— Connaissez-vous la famille Ashford ?

Henry releva les yeux.

Un sourire lent apparut sur son visage.

— Ah.

— Je vous prie de répondre.

— Sir Richard Ashford possède Briarwood Hall, dans le Hampshire. Il est veuf, si je ne m’abuse, et ses deux filles passent rarement plus de quelques semaines à Londres. La jeune Georgiana vient tout juste d’entrer dans le monde.

Edward regarda par la fenêtre.

— Je vois.

Henry croisa les bras.

— Souhaitez-vous d’autres renseignements ?

— Non.

— Leur fortune, peut-être ?

— Certainement pas.

— Leurs habitudes ?

— Henry.

— Leurs prochaines invitations ?

Edward tourna lentement la tête.

— Si vous poursuivez cette conversation, je vous ferai descendre de voiture.

Henry éclata de rire.

— Voilà une menace bien excessive pour un homme qui n’éprouve aucun intérêt à l’égard de lady Charlotte Ashford.

Edward ne répondit pas.

Son frère, dont l’amusement commençait à devenir presque fraternellement attendri, cessa enfin de le tourmenter.

Quelques minutes plus tard, tandis que la voiture traversait les rues assombries de Londres, Henry observa son aîné avec une curiosité nouvelle.

Edward avait toujours été un homme maître de lui-même.

Il avait supporté la mort de leur père avec une dignité qui avait presque inquiété leur mère. Il avait assumé très jeune les responsabilités attachées à son titre. Il avait traversé des difficultés financières, des querelles familiales et des propositions matrimoniales innombrables sans jamais laisser paraître autre chose qu’un calme mesuré.

Et pourtant, une jeune femme de dix-neuf ans, rencontrée au hasard d’une réception, venait de troubler en quelques heures cette tranquillité si laborieusement entretenue.

Henry trouvait cela infiniment réjouissant.

Edward, quant à lui, observait distraitement les lumières des maisons qui défilaient derrière la vitre.

Il se disait qu’il serait préférable de ne plus revoir lady Charlotte Ashford.

Il se disait qu’elle était beaucoup trop jeune, trop impertinente et trop prompte à porter des jugements pour devenir une compagnie agréable.

Il se disait enfin qu’il n’avait aucune raison de se souvenir de ses yeux, de son sourire ni de la manière dont sa voix avait changé lorsqu’elle avait parlé de sa sœur.

Mais les hommes les plus intelligents possèdent cette faiblesse commune à toute l’humanité : ils accordent volontiers à leurs propres mensonges le bénéfice d’une confiance qu’ils refuseraient aux affirmations d’autrui.

Edward Ravensworth s’endormit cette nuit-là en songeant à Charlotte Ashford.

Et le lendemain matin, lorsqu’il se réveilla, sa première pensée lui fut encore consacrée.

Il eut alors le mauvais goût de considérer cette persistance comme une contrariété passagère.

Trois années devaient lui apprendre combien il s’était trompé.


Mot de l’autrice

Il fallait bien que notre duc, si sûr de son jugement et si peu habitué à être contrarié, rencontrât un jour une jeune femme incapable de s’incliner devant sa fortune ou son titre. Charlotte, de son côté, vient de commettre une erreur qui lui coûtera quelques années de malentendus : elle a jugé Edward sur une conversation qu’elle n’avait pas entièrement entendue.

Mais comment lui reprocher cette conclusion, alors que le duc, par orgueil, n’a pas trouvé bon de se justifier ?

Et vous, auriez-vous pardonné à Charlotte son impertinence, ou pensez-vous qu’Edward avait toutes les raisons de s’offenser ?

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