La vengeance de Zoya
Le goût métallique de l'angoisse fut la première chose qui l'arracha au noir.
Les paupières de Diana lui pesaient des tonnes. Quand elle réussit enfin à les ouvrir, elle reconnut la lumière tamisée de sa chambre et la peinture familière de son plafond.
Elle était allongée dans son propre lit. Mais la sensation sous ses doigts n'avait rien de réconfortant : le drap était moite, collant.
Qu'est-ce qui s'est passé ?
Son cœur se mit à battre à tout rompre contre ses côtes. Voulant essuyer la sueur froide qui perlait sur son front, elle approcha ses mains de son visage dans la pénombre, mais une texture poisseuse et épaisse la stoppa net.
Diana alluma la lampe de chevet en sursaut.
Le cri se bloqua dans sa gorge.
Ses deux mains étaient recouvertes d'un rouge sombre, presque noir. Du sang. Il y en avait sous ses ongles, séché sur ses poignets, maculant le drap blanc. Son corps entier se mit à trembler de tous ses membres, subitement submergé par une violente vague de panique et de terreur pure.
Prise de tremblements incontrôlables, elle se mit à fouiller frénétiquement son propre corps. Elle passa ses mains sur ses bras, son torse, ses jambes, cherchant une plaie, une blessure, persuadée qu'on venait de l'agresser chez elle. Mais rien. Sa peau était intacte. Pas une seule égratignure. Ce n'était pas son sang.
Le souffle court, les jambes en coton, Diana se leva en trombe.
Elle fouilla toute sa maison, ouvrant les placards, vérifiant chaque recoin, de peur qu'un intrus ne se cache dans l'ombre pour lui faire du mal. Mais il n'y avait personne. Absolument personne. Les portes étaient verrouillées de l'intérieur, et tous les objets de son salon étaient sagement à leur place. Rien n'avait été déplacé ou volé. La porte fermée de l'intérieur, aucune intrusion.
Une angoisse glaciale commença à l'asphyxier. Comment était-elle rentrée ? À qui appartenait ce sang ?
Sans aucun souvenir de la nuit précédente, traumatisé par les tremblements, elle se traîna jusqu'à la salle de bain pour se laver et tenter d'effacer cette souillure. Elle ouvrit le robinet à fond, prit un gant, et leva les yeux vers le grand miroir au-dessus du lavabo.
Un nouveau cri d'horreur lui échappa.
Sur la surface glacée du miroir, tracé avec de véritables traînées de sang séché, un nom s'étalait en majuscules : c'est moi ZOYA. Juste à côté, un petit sourire sardonique avait été dessiné avec l'empreinte de doigts ensanglantés. Et un peu plus bas, une phrase écrite de la même hand macabre :
« C'est fait. J'ai tué Richard comme promis.
A la vue de ces mots, une vague de souvenirs enfouis déferla dans son esprit avec la violence d'une lame rouillée. Pendant des années, sous le toit familial, son beau-père, Richard avait été son bourreau silencieux. Derrière les portes closes, il imposait sa présence étouffante, ses gestes déplacés, ses attouchements et ses abus cruels à la petite fille qu'elle était. Diana vivait dans une peur permanente, paralysée par les menaces de cet homme qui savait manipuler son entourage pour paraître irréprochable. Trop terrorisée pour en parler à sa mère — qui percevait seulement une froideur et une mésentente entre eux sans jamais soupçonner l'horreur subie par sa fille —, Diana s'enfermait pour pleurer en silence.
C'est là, face à ce miroir, qu'elle s'était réfugiée dans son imagination pour ne pas sombrer. Elle se rappelait distinctement avoir fixé son propre reflet à travers ses larmes et y avoir aperçu une silhouette aux yeux froids, une « amie imaginaire » du nom de Zoya, qui lui chuchotait avec une promesse glaciale :
« Ne pleure plus. Je prendrai soin de toi. Je te protégerai. Un jour, ils ne te feront plus jamais de mal. »
À l'adolescence, ces épisodes avaient disparu et Diana avait fini par convaincre son esprit qu'il ne s'agissait que d'un mécanisme de défense d'enfant traumatisée.
Mais aujourd'hui, voir ce message accusateur ravivait un cauchemar absolu.
Diana recula en titubant, manquant de s'effondrer sur le carrelage.
Elle se figea, le souffle coupé, les yeux écarquillés fixés sur la glace. La terreur la submergea.
Qui a fait ça ?
Ses mains se mirent à trembler de manière incontrôlable. Sa première pensée fut celle d'une intrusion. Un maniaque. Un voyeur sadique qui s'était faufilé chez elle pendant son sommeil, qui l'avait observée dormir, qui avait souillé ses mains de sang pour la piéger et détruire sa vie. C'était la seule explication rationnelle, mais l'absence de traces d'effraction l'a troubla encore plus.
Alors qu'elle reculait d'un pas, le dos plaqué contre le carrelage froid, le nom résonna dans sa tête comme un écho d'outre-tombe.
Zoya....
Soudain, Diana redevint, le temps d'un éclair, la petite fille apeurée qu'elle était. Mais aujourd'hui, revoir ce prénom tracé avec du sang ranimait une terreur irrationnelle, presque occulte. Et si ce n'était pas un simple intrus ? Et si une force obscure, un esprit vengeur lié aux traumatismes de son passé, s'était emparé de sa vie ?
Cette pensée la terrifiait plus que tout : l'idée qu'un fantôme de son enfance était venu réclamer vengeance... et qu'elle en était la première victime.
C'est alors que son téléphone portable, posé sur le rebord du lavabo, se mit à hurler.
Le sursaut qui la traversa fut si violent que son cœur manqua un battement. La paume tremblante, elle attrapa l'appareil. Le nom de sa mère clignotait sur l'écran. Elle décrocha, la gorge serrée par une intuition foudroyante.
— Diana... hysteria sa mère à l'autre bout du fil, la voix hachée par des sanglots. Diana.....c'est Richard ! Il est à terre dans le salon, il ne bouge plus... Il y a du sang partout, oh mon Dieu!
Le sol sembla se dérober sous les pieds de Diana. L'appareil faillit lui glisser des doigts.
Richard est mort? S'écria t-elle!
Un goût amer – une vague de fer et de bile – envahit sa bouche, lui asséchant complètement la gorge. Un blanc. Un trou noir total. Elle chercha désespérément dans sa mémoire ce qu'elle avait fait la veille au soir, la nuit dernière, quelques heures plus tôt... Rien. Le vide absolu.
La vérité la frappa avec la violence d'un raz-de-marée, la laissant le souffle coupé:
Je ne me souviens de rien... Mon Dieu, je suis en train de devenir folle. C'est moi qui l'ai tué.



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