Ch. 01 - La maison hantée
La porte claqua derrière lui.
Ethan sursauta et se retourna brusquement.
— Hé ! C’est pas drôle !
Il se précipita vers l’entrée, attrapa la poignée et tira de toutes ses forces. La porte ne bougea pas. Il essaya de nouveau, cette fois en donnant un coup d’épaule contre le bois.
— Les gars ! Ouvrez !
Un éclat de rire lui répondit.
Puis des bruits de pas s’éloignèrent.
— Hé ! Vous m’entendez ?
Plus rien.
Ethan resta immobile, une main crispée sur la poignée. Il tendit l’oreille, espérant entendre les deux garçons revenir. Dehors, le vent agitait les arbres, faisant parfois craquer les branches contre les murs de la vieille bâtisse.
Il regarda sa montre.
17 : 43.
Sa mère l’attendait à 18 : 00.
Il allait se faire tuer.
La maison des Harrison se dressait à l’extrémité de Black Hollow, un petit village de la péninsule de Keweenaw, dans leMichigan. Abandonnée depuis des années, elle était devenue le sujet favori des histoires que se racontaient les enfants.
Certains affirmaient qu’une vieille femme y avait assassiné son mari avant de se pendre dans le grenier. D’autres juraientavoir aperçu des silhouettes aux fenêtres, bien que celles-ci fussent condamnées par des planches.
Ethan n’avait jamais cru à ces histoires.
Du moins, pas jusqu’à présent.
Il fouilla dans les poches de sa veste et en sortit une petite lampe torche en plastique rouge. Son père la lui avait offertepour leurs dernières vacances en camping. Il l’alluma et dirigea le faisceau vers le fond du couloir.
La lumière tremblante révéla un papier peint jauni, déchiré par endroits, et plusieurs portes entrouvertes. Le plancherdisparaissait sous une épaisse couche de poussière, de feuilles mortes et de morceaux de plâtre. Une odeur de bois pourriet d’humidité lui souleva le coeur.
Il tenta une dernière fois d’ouvrir la porte.
— Allez ! J’ai compris, maintenant !
Sa voix résonna dans le couloir.
Quelque chose grinça à l’étage.
Ethan leva les yeux.
Un bruit de pas.
Lent.
Un pas.
Puis un autre.
Il retint sa respiration.
— Y a quelqu’un ?
Les pas cessèrent immédiatement.
Il dirigea sa lampe vers le plafond. Une longue fissure traversait le plâtre, au milieu d’une large tache d’humidité.
— C’est vous, les gars ?
Un choc sourd retentit au-dessus de lui.
Ethan recula.
Un deuxième coup suivit, plus violent.
Puis un bruit de frottement parcourut le plancher de l’étage, comme si quelqu’un traînait un meuble particulièrementlourd.
Il sentit son estomac se contracter.
Il n’avait que douze ans, mais il détestait qu’on le traite comme un gamin. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’il avaitaccepté le défi.
Dix minutes dans la maison. Tout seul.
Dix petites minutes.
En échange, les deux frères avaient promis de lui foutre la paix à l’école.
Plus de moqueries. Plus de bousculades dans les couloirs. Plus de goûters volés.
Ethan avait accepté sans réfléchir.
Maintenant, il regrettait amèrement sa décision.
Un rire étouffé retentit au fond du couloir.
— Je sais que c’est vous !
Il s’efforça de prendre une voix assurée.
— Vous êtes vraiment trop cons !
Le rire cessa.
Un silence pesant enveloppa la maison.
Puis une voix murmura :
— Eeeeethaaaaan...
Il se figea.
La voix semblait provenir de l’une des pièces du rez-de-chaussée. Elle était basse, déformée, presque méconnaissable.
— Arrêtez...
— Eeeethaaan...
— J’ai dit arrêtez !
Un claquement sec résonna dans la pièce voisine.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Ethan braqua sa lampe dans cette direction.
Le salon.
Il apercevait un vieux canapé éventré, une cheminée noircie et une grande armoire dont l’une des portes pendait sur sesgonds.
Soudain, la porte du salon se referma brutalement.
Ethan hurla.
Sa lampe torche glissa de ses doigts et heurta le plancher.
Elle roula jusqu’au mur, projetant des ombres démesurées sur le papier peint.
C’est alors qu’il aperçut quelque chose.
Sous la porte du salon.
Une ombre.
Quelqu’un se tenait de l’autre côté.
— Je vous ai vus !
L’ombre disparut.
Un éclat de rire traversa la cloison.
Ethan sentit la colère prendre momentanément le dessus sur sa peur.
Il récupéra sa lampe torche, puis courut jusqu’au salon et ouvrit la porte.
Personne.
Il éclaira le canapé, les murs, la cheminée.
Son regard s’arrêta sur une deuxième porte, au fond de la pièce.
Elle oscillait doucement sur ses gonds.
Les garçons étaient donc encore à l’intérieur.
Cette découverte aurait dû le rassurer.
Pourtant, quelque chose continuait de le déranger.
Il ne savait pas où ils se trouvaient.
Ni ce qu’ils avaient prévu.
Un contact froid lui effleura la nuque.
Ethan poussa un cri et pivota brutalement.
Un morceau de tissu sale se balançait devant son visage, suspendu à une ficelle qui descendait du plafond.
Il l’observa, haletant.
Puis un rire retentit derrière le mur.
Cette fois, il reconnut parfaitement ce son.
Ils se moquaient de lui.
— Bande de malades !
Il attrapa le tissu et tira violemment dessus.
Quelque chose s’effondra à l’étage dans un fracas assourdissant.
Il lâcha immédiatement la ficelle.
— Merde !
Un grincement retentit derrière lui.
La porte du salon venait de se refermer.
Il se précipita dessus.
Bloquée.
— Non...
Il secoua la poignée.
— Non, non, non...
De l’autre côté, quelqu’un étouffa un rire.
— OUVREZ !
Il frappa contre le bois.
— JE VEUX SORTIR !
La poignée remua légèrement.
Puis s’immobilisa.
— S’il vous plaît...
Sa voix se brisa.
Il sentit les premières larmes lui monter aux yeux.
Un bruit de frottement retentit dans son dos.
Ethan se retourna.
L’armoire.
Il aurait juré qu’elle venait de bouger.
Il dirigea sa lampe dessus.
Rien.
Puis un nouveau frottement.
Le meuble avança de quelques centimètres sur le plancher.
Ethan recula contre la porte.
L’armoire bougea encore.
Un grincement interminable accompagna son déplacement.
Il distinguait maintenant un espace sombre derrière le meuble.
Quelque chose y remuait.
Une forme noire.
Et soudain, un visage apparut.
Blanc.
Des orbites noires.
Une bouche immense, ouverte sur un cri silencieux.
Ethan sentit ses jambes se dérober.
— MAMAN !
Il hurla de toutes ses forces.
— MAMAN ! AU SECOURS !
Le visage disparut derrière l’armoire.
Un rire rauque s’éleva dans la pièce.
Ethan se mit à sangloter.
Il frappait maintenant la porte avec ses poings, sans même ressentir la douleur.
— LAISSEZ-MOI SORTIR ! PITIÉ !
Une chaleur soudaine se répandit entre ses jambes.
Il se figea.
Baissa lentement les yeux.
Une tache sombre s’élargissait sur son pantalon.
Il essaya de se retenir.
Trop tard.
L’urine coulait le long de ses cuisses, imbibait ses chaussettes et formait une petite flaque sur les vieilles lames duparquet.
Puis un éclat de rire retentit.
Un vrai rire.
Clair, aigu, incontrôlable.
La porte du fond s’ouvrit.
Un garçon apparut, plié en deux, les mains sur les genoux. Il tenait un masque blanc dans l’une d’elles.
Dans le dos d’Ethan, la porte du salon s’ouvrit à son tour.
Un deuxième garçon entra, un polaroïd à la main.
— Putain ! Il s’est pissé dessus !
Le malheureux tenta de dissimuler la partie mouillée de son pantalon avec ses mains.
L’enfant au masque s’approcha, pleurant de rire.
— Attends ! Attends ! Bouge pas !
Le garçon à l’appareil photo leva son appareil.
— Arrête...
Un flash illumina la pièce.
Un déclic retentit.
— Et voilà ! Un souvenir !
Une photographie commença à sortir de l’appareil.
— T’as vu la flaque ? demanda son frère.
Les deux garçons explosèrent de rire.
Ethan se mit à pleurer.
Cette fois, ce n’était plus la peur.
C’était la honte.
Il regarda autour de lui.
Une corde dépassait derrière l’armoire. Le masque était fixé au bout d’une tige de bois.
Tout était faux.
Les bruits.
Les voix.
Les portes...
Ethan eut la désagréable sensation qu’ils continueraient de le maltraiter à l’école.
— Donne-moi cette photo, supplia-t-il.
Le garçon l’observa, attendant que l’image apparaisse progressivement.
— Pourquoi ? Elle est géniale !
— S’il te plaît...
— T’aurais dû mettre une couche, mec.
Son frère éclata de rire.
— Une couche ! Putain, elle est bonne !
Il imita la voix d’un bébé.
— Maman ! J’ai fait pipi !
Ethan essuya ses joues avec sa manche.
— Je vais tout raconter.
Les deux garçons échangèrent un regard.
Celui qui tenait l’appareil cessa de sourire.
— À qui ?
— À mes parents. Au directeur. À tout le monde.
Un silence suivit.
Puis le garçon s’approcha lentement.
— Écoute-moi bien, Ethan.
Il plaça la photographie devant son visage.
L’image était maintenant suffisamment nette pour qu’Ethan se reconnaisse.
On le voyait recroquevillé contre la porte, le visage couvert de larmes. Son pantalon trempé occupait le centre de la photographie.
Il détourna la tête.
— Si tu racontes quoi que ce soit, demain matin, on fait des photocopies de cette photo et on en colle partout dans l’école.
— Vous êtes des salauds...
Le garçon sourit.
— On sait.
Son frère lui donna une tape sur l’épaule.
— Allez, viens. On va être en retard pour manger.
Ils se dirigèrent vers la sortie.
Ethan resta immobile, incapable de bouger.
Sur le seuil, le garçon à l’appareil photo se retourna.
— Hé, Ethan !
Il attendit que leur victime relève les yeux.
— À demain, monsieur Fontaine !
Son frère éclata de rire.
— Monsieur Fontaine ! Excellent !
Ils disparurent dans le couloir.
Quelques secondes plus tard, la porte d’entrée claqua.
Ethan se retrouva seul.
Il resta un long moment debout dans le salon, tremblant, les vêtements humides et froids.
Il aurait voulu rentrer chez lui.
Il aurait voulu que sa mère vienne le chercher.
Mais surtout, il aurait voulu disparaître.
Dehors, le soleil commençait à se cacher derrière les arbres.
Les deux garçons remontaient tranquillement le chemin menant au village.
— Tu crois qu’il va vraiment tout raconter ? demanda Dim-Dim.
Son frère haussa les épaules.
— J’espère.
— Pourquoi ?
Théo sortit la photographie de la poche de sa veste.
Il l’observa quelques secondes avant de la montrer à son frère.
Les deux garçons éclatèrent de rire.
— Parce que demain, répondit Théo, ça va être encore plus drôle.








