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Les Choses Murmurent - Saison 1

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Summary

Et si les témoins les plus précieux d'un meurtre étaient ceux que personne ne pense à interroger ? À vingt-huit ans, Adrian Vale est un criminologue et profiler indépendant particulièrement talentueux. Célibataire, solitaire et entièrement dévoué à son métier, il possède une capacité que personne ne pourrait imaginer : il entend les objets parler. Une montre, une tasse, un téléphone, une voiture ou même une simple chaise peuvent lui raconter ce qu'ils ont entendu ou vécu. Pour Adrian, ce don n'a rien de magique ni de merveilleux. C'est une particularité avec laquelle il vit depuis l'enfance, parfois utile, souvent épuisante et surtout impossible à expliquer. Les objets ont leur propre caractère. Certains sont bavards, d'autres désagréables, sarcastiques ou particulièrement susceptibles. Et tous ne comprennent pas nécessairement ce qu'ils ont vu. Mais Adrian connaît une règle essentielle : ce qu'un objet lui raconte ne constitue jamais une preuve devant un tribunal. Il doit donc utiliser ses compétences professionnelles pour transformer les informations obtenues en hypothèses, rechercher des indices matériels et construire des raisonnements capables de résister à une véritable enquête judiciaire. Sa vie bascule lorsqu'il est amené à collaborer avec la brigade criminelle de Blackwood. À sa tête se trouve Renaud Blackwood, quarante-trois ans, commandant de police et président des Black Ravens, un important club de bikers. Autoritaire, méthodique et peu habitué à ce qu'on lui tienne tête, Renaud dirige ses hommes avec une discipline de fer. Pour lui, une enquête repose sur les faits, les preuves et les témoignages. L'arrivée d'Adrian dans son environnement professionnel va rapidement bouleverser ses habitudes. Car le jeune profiler possède une capacité d'observation déconcertante. Il remarque des incohérences que les autres enquêteurs ne voient pas. Il reconstitue certains événements avec une précision troublante et formule parfois des hypothèses qui semblent sortir de nulle part. Pourtant, Adrian ne révèle jamais comment il obtient certaines informations.

Status
4h ago
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Saison 1 — Plume Obscure Chapitre 1 —Partie 1 - Le mort de l’atelier

LES CHOSES MURMURENT

Blackwood — Lundi, 6 h 12.

— Adrian.

Silence.

— Adrian.

Toujours rien.

— ADRIAN !

Une main sortit de sous la couette et s’abattit brutalement sur le réveil.

— TA GUEULE !

Le petit appareil électronique émit un bip offensé.

— Charmant. Vraiment charmant. Je te rappelle que tu m’as programmé pour six heures douze. Si tu voulais dormir jusqu’à midi, fallait pas me donner des responsabilités !

Adrian Vale ouvrit un œil.

Puis le referma.

Il était beaucoup trop tôt pour supporter une dispute avec un réveil.

— Six heures treize, annonça celui-ci. Tu as perdu une minute de ta vie à m’insulter.

— Et je vais en perdre une deuxième à te débrancher.

— Violence domestique sur appareil électronique. Magnifique début de journée.

Adrian repoussa sa couette et s’assit au bord du lit.

À vingt-huit ans, il avait déjà compris trois choses essentielles concernant son existence.

Premièrement, les êtres humains étaient capables de mentir avec une facilité déconcertante.

Deuxièmement, les objets avaient beaucoup trop de choses à raconter.

Troisièmement, il aurait probablement dû devenir jardinier.

Encore que…

Il avait entendu un arrosoir se plaindre pendant quarante minutes dans une jardinerie.

Il n’était donc pas certain que cette profession aurait été plus reposante.

— Tu es en retard, reprit le réveil.

— Je ne suis pas en retard.

— Tu devais te lever à six heures douze.

— Il est six heures quatorze.

— Exactement. Deux minutes de retard.

Adrian se leva.

— Je vais acheter un réveil silencieux.

— Ça n’existe pas pour toi, mon grand.

Malheureusement, il avait raison.

Adrian traversa son appartement pieds nus.

Son logement occupait le deuxième étage d’un ancien immeuble rénové, dans une rue relativement calme de Blackwood.

Deux chambres, un salon, une cuisine ouverte, une salle de bain et un bureau rempli de dossiers criminels.

Il vivait seul.

Et cela lui convenait parfaitement.

Pas de compagnon réclamant de l’attention.

Pas de disputes sur la vaisselle.

Pas de belle-famille.

Pas de conversations interminables sur les sentiments.

Il avait déjà suffisamment de discussions avec son électroménager.

— Bonjour, beau gosse, lança le miroir de la salle de bain.

Adrian s’immobilisa.

— Pas maintenant.

— Tu as une tête épouvantable.

— Merci.

— Des cernes, les cheveux en bataille… Tu devrais dormir davantage.

— Tu devrais réfléchir moins.

— Je ne réfléchis pas. Je constate.

Adrian observa son reflet.

Cheveux noirs légèrement ondulés, yeux gris foncé, visage aux traits fins mais masculins, barbe de deux jours.

Il mesurait un mètre quatre-vingt-un.

Sa silhouette était athlétique, sans être particulièrement massive. Il entretenait sa condition physique avec plusieurs séances de sport par semaine, principalement de la course, de la musculation et des exercices de combat.

Son métier lui avait appris qu’un enquêteur incapable de courir derrière un suspect pouvait rapidement devenir un problème.

Même si, officiellement, il ne poursuivait personne.

Il était criminologue.

Pas policier.

Et cette distinction avait son importance.

— Tu devrais rencontrer quelqu’un, poursuivit le miroir.

Adrian attrapa sa brosse à dents.

— Tu vas vraiment commencer ?

— Vingt-huit ans, célibataire, beau garçon, situation professionnelle correcte…

— Je suis consultant indépendant. Mes revenus dépendent de mes contrats.

— Donc célibataire et financièrement instable.

— Je vais te remplacer.

— Tu dis ça chaque semaine.

Il ouvrit le robinet.

— Enfin un peu d’eau ! s’exclama celui-ci. Tu sais combien de temps je reste inutilisé pendant la nuit ?

Adrian ferma les yeux.

Il était six heures dix-sept.

Et il regrettait déjà de s’être réveillé.

À sept heures trente-deux, Adrian franchit les portes de son cabinet.

Une plaque discrète indiquait :

ADRIAN VALE

Criminologue — Profiler indépendant

Analyse comportementale — Reconstitution criminelle — Consultation judiciaire

Le cabinet occupait le rez-de-chaussée d’un petit bâtiment en briques rouges, à quelques rues du centre-ville.

Une salle d’attente.

Un bureau principal.

Une pièce d’archives.

Une kitchenette.

Et une salle de travail équipée d’un grand tableau mural, d’un ordinateur sécurisé et d’une table permettant d’étudier des dossiers sans transformer son bureau en champ de bataille.

Adrian verrouilla la porte derrière lui.

— Enfin ! s’exclama la machine à café.

Il suspendit sa veste.

— Bonjour à toi aussi.

— J’ai passé tout le week-end sans préparer un seul café.

— C’est généralement le principe d’un week-end.

— J’ai cru que tu m’avais abandonnée.

— Tu es une machine à café.

— Et alors ? Je n’ai pas le droit d’avoir des préoccupations ?

Adrian appuya sur le bouton.

— Double expresso.

— Comme toujours. Tu vas finir avec une tension catastrophique.

— Prépare mon café.

— Aucun respect.

La machine commença à fonctionner.

Adrian s’installa devant son ordinateur.

Son agenda était relativement calme.

Deux rapports à finaliser.

Une expertise comportementale concernant une affaire de harcèlement.

Un rendez-vous avec un avocat à quatorze heures.

Et quelques factures.

Il aimait cette organisation.

Il aimait travailler seul.

Il aimait surtout pouvoir examiner un dossier sans devoir expliquer pourquoi il regardait parfois une agrafeuse avec méfiance.

— Tu as encore oublié de classer les documents de vendredi, fit remarquer son tiroir.

— Je sais.

— Ils sont mélangés.

— Je sais.

— Il y a même une facture dans le dossier Moretti.

— JE SAIS !

Son téléphone vibra.

Le nom affiché sur l’écran lui fit froncer les sourcils.

BRIGADE CRIMINELLE — BLACKWOOD

Il décrocha.

— Adrian Vale.

— Monsieur Vale ? Ici le lieutenant Claire Moreau, brigade criminelle de Blackwood.

— Bonjour, lieutenant.

— Votre nom nous a été transmis par le procureur Delmas.

Adrian posa sa tasse.

— Concernant quelle affaire ?

Un bref silence.

— Un homicide présumé dans un atelier de réparation automobile. Notre commandant souhaite avoir votre avis sur certains éléments.

— Votre commandant ?

— Renaud Blackwood.

Adrian connaissait le nom.

Tout le monde à Blackwood connaissait le nom de Renaud Blackwood.

Quarante-trois ans.

Commandant de police.

Réputation de ne jamais abandonner une enquête.

Et, particularité nettement moins habituelle, président des Black Ravens, un club de bikers particulièrement influent dans la région.

Le cumul de ses deux fonctions faisait régulièrement parler.

Adrian ne s’y était jamais intéressé.

Il préférait juger les gens sur leur travail plutôt que sur leurs vêtements ou leurs moyens de transport.

— Où se trouve la scène ?

— Garage Vignal, zone industrielle nord.

— La scène est-elle toujours sécurisée ?

— Oui.

— Le médecin légiste est sur place ?

— Il vient d’arriver.

— Et les techniciens ?

— Ils commencent les constatations.

Adrian consulta l’heure.

Sept heures quarante et une.

— Je peux être là dans vingt-cinq minutes. Je souhaite cependant que mon intervention soit officiellement demandée et encadrée.

— Le commandant a déjà validé la réquisition du procureur.

— Parfait.

— Monsieur Vale ?

— Oui ?

— Le commandant n’est pas particulièrement patient.

Adrian prit son café.

— Ça tombe bien. Moi non plus.

Il raccrocha.

— Une affaire ? demanda le téléphone.

— Apparemment.

— Encore des morts ?

Adrian l’observa.

— Tu pourrais faire preuve d’un minimum de délicatesse.

— Je suis un téléphone. Pas un psychologue.

8 h 09 — Garage Vignal

La pluie tombait abondamment sur la zone industrielle.

Le garage Vignal occupait un grand bâtiment métallique comprenant trois espaces de réparation, une réception vitrée et un petit bureau administratif.

Deux voitures de police bloquaient l’entrée.

Une ambulance stationnait près du portail.

Plusieurs véhicules banalisés étaient garés devant le bâtiment.

Adrian se présenta au périmètre de sécurité.

— Adrian Vale. Consultant appelé par la brigade criminelle.

L’agent vérifia son identité et l’autorisation d’accès.

— Le commandant est à l’intérieur.

— Merci.

Adrian enfila les équipements de protection remis par un technicien : surchaussures, combinaison et gants adaptés à son intervention.

Il signa le registre d’entrée.

Puis passa sous le ruban de sécurité.

À peine avait-il pénétré dans le garage qu’une voix éclata.

— IL EST MORT !

Adrian s’arrêta.

La voix venait d’une vieille radio posée sur une étagère.

— IL EST MORT, JE TE DIS !

Magnifique.

Il venait d’arriver.

Et la radio avait déjà décidé de hurler.

— C’est bon, murmura-t-il presque sans bouger les lèvres.

— NON, C’EST PAS BON ! ON M’A ÉTEINTE EN PLEIN MILIEU D’UNE CHANSON !

Adrian détourna les yeux.

Il ne devait surtout pas répondre.

Pas devant les policiers.

— Monsieur Vale ?

Une femme d’une trentaine d’années s’approcha.

Cheveux châtains attachés en queue-de-cheval, regard attentif, tenue sobre.

— Lieutenant Claire Moreau.

— Enchanté.

Ils échangèrent une poignée de main.

— Le commandant vous attend.

Elle l’entraîna vers le fond du bâtiment.

Adrian profita du trajet pour observer son environnement.

Trois ponts élévateurs.

Un établi principal.

Des étagères métalliques.

Un compresseur.

Plusieurs armoires contenant des outils.

Des traces d’huile anciennes sur le béton.

Deux caméras de surveillance.

Et une étrange odeur de détergent.

Quelqu’un avait nettoyé récemment.

Peut-être était-ce normal.

Après tout, il s’agissait d’un garage professionnel.

Mais Adrian remarqua que le sol, près du troisième pont, semblait nettement plus propre que le reste.

— Le cadavre a été découvert à quelle heure ? demanda-t-il.

— Six heures quarante-huit.

— Par qui ?

— Un mécanicien venu prendre son service.

— Identité ?

— Thomas Perrin, trente-deux ans.

— Le propriétaire ?

— Étienne Vignal, cinquante-six ans.

Adrian ralentit.

— C’est lui, la victime ?

— Oui.

Ils contournèrent une camionnette.

Et Adrian aperçut enfin le corps.

Un homme était allongé sur le dos, près d’une servante à outils renversée.

Une importante quantité de sang avait séché sous sa tête.

Son visage était légèrement tourné vers la droite.

Sa chemise de travail était ouverte au niveau du col.

Des ecchymoses marquaient son cou.

Un médecin légiste examinait le cadavre.

Deux techniciens photographiaient les lieux.

Et, debout près d’un établi, un homme imposant observait la scène.

Adrian comprit immédiatement qu’il s’agissait du commandant.

Renaud Blackwood était encore plus impressionnant que sur les rares photographies qu’il avait vues.

Un mètre quatre-vingt-quinze environ.

Épaules larges.

Carrure puissamment musclée.

Cheveux bruns coiffés en arrière.

Barbe courte et soignée.

Yeux sombres.

Son tee-shirt noir était partiellement dissimulé sous une veste de cuir.

Un tatouage dépassait de son col.

D’autres couvraient ses avant-bras.

Son visage était fermé.

Il discutait avec un technicien lorsqu’il releva les yeux.

— Vale ?

— Commandant Blackwood ?

Les deux hommes se dévisagèrent.

— Vous êtes jeune.

Adrian haussa légèrement un sourcil.

— Et vous êtes grand. Nous avons tous les deux d’excellentes capacités d’observation, apparemment.

Claire baissa immédiatement les yeux.

Un policier, derrière eux, toussota pour masquer un rire.

Renaud resta parfaitement immobile.

Puis un coin de sa bouche bougea.

À peine.

— On m’avait dit que vous aviez du caractère.

— On m’avait dit que vous étiez impatient.

— On ne vous a pas menti.

— À vous non plus.

Un silence suivit.

Renaud tendit finalement la main.

— Renaud Blackwood.

Adrian la serra.

La poignée était ferme.

— Adrian Vale.

— On m’a dit que vous étiez bon.

— Ça dépend du dossier.

— Et celui-ci ?

Adrian regarda le corps.

— Je viens d’arriver.

— Vous avez besoin de combien de temps ?

— Suffisamment pour éviter de raconter des absurdités.

Cette fois, Renaud eut un véritable sourire.

Bref.

Mais visible.

— Très bien. Travaillez.

Le corps

Le médecin légiste releva la tête.

— Docteur Samuel Hartmann, annonça-t-il. Vous êtes le consultant ?

— Adrian Vale.

— Vous pouvez observer, mais ne touchez pas le corps avant la fin de mes constatations.

— Bien entendu.

Adrian s’accroupit à distance raisonnable.

— Que pouvez-vous déjà me dire ?

Samuel retira momentanément sa lampe d’examen.

— Homme de cinquante-six ans. Plaie importante dans la région occipitale. Marques suspectes au niveau du cou. Je ne peux pas encore établir l’ordre exact des lésions ni la cause définitive du décès.

— La tête ?

— Traumatisme compatible avec un choc violent. Il faudra l’autopsie pour préciser.

Adrian examina visuellement les vêtements.

La chemise était froissée.

Une manche était remontée.

La main gauche présentait plusieurs éraflures.

Sous les ongles, des traces sombres étaient visibles.

— Défense possible ? demanda Adrian.

— Possible, confirma le médecin. Nous effectuerons les prélèvements.

Adrian regarda le cou.

Des marques d’écrasement.

Leur distribution suggérait une pression externe.

— Vous suspectez une strangulation ?

Samuel acquiesça.

— C’est une hypothèse importante, oui.

— Avant ou après le choc crânien ?

— Impossible à dire pour le moment.

Adrian se releva.

Il ne voulait pas conclure trop vite.

Un corps pouvait raconter beaucoup de choses.

Mais uniquement à condition de respecter les faits.

Il observa la servante renversée.

Plusieurs outils étaient éparpillés sur le sol.

Une clé plate.

Deux douilles.

Un tournevis.

Une pince.

Et un marteau.

Un marteau dont la tête métallique présentait une coloration brunâtre.

— Cet outil a été photographié et prélevé ? demanda Adrian.

Un technicien répondit :

— Pas encore prélevé. On termine les photographies et les mesures.

— Très bien.

Adrian contourna lentement la zone.

Il étudia les projections sanguines visibles sur le béton.

Certaines formaient de petites gouttelettes.

D’autres correspondaient à des traces plus larges.

Il n’était pas spécialiste en analyse de projections sanguines et n’allait pas prétendre l’être.

Mais quelque chose l’interpellait.

La position du corps.

La servante renversée.

Et surtout…

Le sol propre.

Beaucoup trop propre.

— Commandant ?

Renaud approcha.

— Quoi ?

— Cet endroit est nettoyé régulièrement ?

— C’est un garage. J’imagine que oui.

— Je parle de cette zone précisément.

Il désigna une surface rectangulaire, plusieurs mètres derrière le corps.

— Regardez.

Renaud s’accroupit.

Le béton semblait légèrement plus clair.

— Un nettoyage récent, constata-t-il.

— Possible. Il faudrait comparer avec les habitudes du personnel.

Adrian observa les traces de semelles présentes sur la bordure de la zone.

— Et je voudrais savoir quel produit a été utilisé.

Renaud fit signe à un technicien.

— Prélèvements sur cette partie. Et photographies détaillées.

L’homme acquiesça.

Adrian poursuivit son inspection.

Lorsqu’il passa près de l’établi, une voix masculine particulièrement grave retentit.

— C’est pas là.

Il s’immobilisa intérieurement.

La voix venait d’une clé à molette.

— C’est pas là qu’il est tombé.

Adrian continua à regarder les outils.

Sans rien dire.

— Ils l’ont traîné, poursuivit la clé.

Ils ?

Adrian sentit immédiatement son attention se concentrer.

— Ils ont tout déplacé.

Il se rapprocha de l’établi sous prétexte d’examiner les traces.

— Qui ? pensa-t-il, sans prononcer un mot.

Évidemment, la clé ne pouvait pas entendre ses pensées.

Il aurait fallu lui parler.

Et il ne pouvait pas.

Pas ici.

Pas devant sept policiers.

— Il y a eu du bruit, commenta un vieux tournevis.

— Beaucoup de bruit, confirma une boîte à outils.

— ET UNE BAGARRE ! hurla la radio.

Adrian serra brièvement la mâchoire.

— Monsieur Vale ?

Il tourna la tête.

Claire l’observait.

— Tout va bien ?

— Oui.

— Vous avez l’air contrarié.

— Je réfléchis.

La radio reprit :

— IL Y AVAIT DEUX HOMMES !

Adrian sentit son cœur accélérer.

Deux hommes.

Ou deux hommes en plus de la victime ?

La précision comptait.

Mais la radio était déjà repartie dans une longue plainte concernant sa chanson interrompue.

— ET PERSONNE NE M’A RALLUMÉE DEPUIS ! C’EST UN MANQUE DE RESPECT ABSOLU !

Adrian inspira lentement.

Il avait besoin de silence.

Ou au moins d’un objet capable de rester concentré.

Ce qui était rare.

Très rare.

La première incohérence

— Commandant, dit Adrian.

Renaud le rejoignit.

— Vous avez trouvé quelque chose ?

— Je voudrais connaître votre hypothèse actuelle.

— Altercation. La victime reçoit un coup à la tête, tombe près de la servante, puis subit une compression du cou.

Adrian acquiesça.

— C’est envisageable.

— Mais ?

— Mais la scène me semble avoir été modifiée.

Renaud croisa les bras.

— Expliquez.

Adrian désigna le sol.

— La zone nettoyée se trouve à plusieurs mètres du cadavre. La servante paraît avoir été renversée dans une direction qui ne correspond pas forcément à une chute simple depuis sa position de travail. Et il n’y a pas, à première vue, autant de désordre autour du corps que ce que j’attendrais d’une altercation prolongée à cet endroit.

— Vous pensez qu’il a été déplacé ?

— Je pense qu’il faut vérifier s’il a été déplacé.

Renaud le fixa.

— C’est différent.

— Énormément.

Adrian se dirigea vers le troisième pont.

La zone se trouvait derrière une berline grise.

Sur une petite table roulante reposaient plusieurs chiffons.

L’un d’eux était humide.

Il ne le toucha pas.

— Ce chiffon doit être analysé.

Renaud appela un technicien.

Adrian s’accroupit près du pont.

Et une nouvelle voix résonna.

— Ah, enfin quelqu’un qui regarde au bon endroit !

Cette fois, c’était un petit boulon.

Adrian ferma brièvement les yeux.

Pitié.

— J’en ai vu des choses, moi ! poursuivit le boulon. Des chaussures, des roues, des huiles qui coulent… Mais hier soir, alors là !

Adrian s’arrangea pour rester un peu à l’écart.

Renaud discutait avec Claire.

Les techniciens poursuivaient leurs prélèvements.

Il pouvait prendre quelques secondes.

Il fit semblant de chercher quelque chose au sol.

— Quoi, hier soir ? murmura-t-il.

Le boulon sembla ravi.

— AH ! TU M’ENTENDS !

Adrian grimaça.

— Moins fort.

— J’AI PASSÉ DOUZE HEURES À ATTENDRE QU’ON ME RAMASSE !

— Tu veux me raconter ou pas ?

— Alors déjà, c’était tard. L’atelier était fermé. Il y avait le patron et un autre type.

Adrian se concentra.

— Un autre type ?

— Des chaussures noires.

— C’est tout ?

— Je suis un boulon posé au sol. Tu veux que je monte sur un escabeau ?

Adrian retint un soupir.

— Continue.

— Ils discutaient. Enfin… ils criaient.

— Tu as entendu quoi ?

— De l’argent. Quelque chose qu’il fallait rendre. Et après…

Le boulon s’interrompit.

— Après ?

— Un bruit énorme.

Adrian attendit.

— Et le patron est tombé ?

— Oui. Juste là. À côté de moi.

Le jeune profiler regarda discrètement l’emplacement.

Il se trouvait à presque quatre mètres de la position actuelle du cadavre.

— Quelqu’un l’a déplacé ?

— J’ai entendu qu’on le tirait. J’ai vu passer une chaussure. Après, plus grand-chose. Ils ont mis quelque chose devant moi.

Adrian réfléchit.

— Ils ?

— Des pas différents. Je crois qu’il y avait un autre homme après.

Deux personnes.

Peut-être.

— Merci, murmura-t-il.

— Tu peux me ramasser maintenant ?

Adrian regarda le petit boulon.

— Non.

— QUOI ?

— Tu es potentiellement un élément de la scène de crime.

— JE SUIS UN BOULON !

— Justement.

Il se redressa.

— TRAHISON ! hurla le boulon.

Adrian s’éloigna.

Il adorait son métier.

Vraiment.

Mais certains jours, il aurait volontiers échangé son don contre une machine à café normale.

Deux hommes, une scène

Renaud se tenait près de la réception lorsqu’Adrian le rejoignit.

— Commandant, j’aimerais que vous examiniez une hypothèse.

— Je vous écoute.

— Le décès pourrait avoir eu lieu près du troisième pont, avant que le corps soit déplacé.

— Sur quoi vous appuyez-vous ?

Adrian répondit sans hésiter.

— La zone nettoyée, la disposition des éléments et la possibilité d’un transfert secondaire. Il faudrait rechercher des traces biologiques résiduelles et comparer les empreintes.

Renaud observa la zone.

— D’accord.

— Et je pense que vous devriez envisager plusieurs intervenants.


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