❥ Prologue
Bogotá - Septembre.
918086.
Voilà ce que je suis, maintenant. Un putain de numéro de TD dans un fichier de l’INPEC, gueulé chaque matin à cinq heures par un maton qui gagne en un mois ce que je laissais en pourboire au voiturier du Parque Lleras. Il crie le numéro, je réponds « présent ». Il ne lève pas les yeux. Il sait très bien qui je suis.
918086. Pas Joaquín Cárdenas Londoño. Pas El Rey. Non, juste ce putain de numéro. Qu’ils m’appellent comme ils veulent. Un nom, ça se gagne dehors. Ici, ça se défend.
La cellule fait trois mètres sur deux et demi. Prévue pour deux. On est sept. Trois sur les couchettes en béton, deux par terre, un dans le hamac tendu entre les barreaux et la tuyauterie, et le dernier ne dort pas, parce qu’ici, celui qui dort sans que quelqu’un veille finit par se réveiller avec la gorge ouverte. Ou ne se réveille pas. Le seau dans le coin déborde depuis le premier jour. La chaleur reste collée au plafond, même la nuit, avec cette odeur de merde, de sueur rance et d’huile de friture qui remonte du patio. On s’habitue à tout, on finit toujours par s’habituer. C’est la première chose qu’on apprend en taule, et la plus dangereuse.
On dit que La Modelo est la pire prison du pays. On dit qu’on retrouve des morceaux de types dans les canalisations, que chaque patio a ses lois, ses impôts, ses fosses. On dit beaucoup de choses, et tout est vrai. J’ai vu un gamin de dix-neuf ans se faire saigner comme un porc pour une dette de cent mille pesos, et les autres continuer à jouer aux cartes à côté pendant qu’il se vidait sur le carrelage. Parce qu’ici, tu ne peux pas te permettre de ressentir la moindre émotion, le moindre état d’âme.
Mais je ne vois pas ce qui change comparé à ce qui se passe au-delà de ces murs. Ici, il y a des hommes qu’on achète et des hommes qu’on bute, des dettes qu’on paie et des pauvres cons qui les paient à votre place. La coke circule dans les couloirs comme le sang dans un corps. Les téléphones passent de main en main, cousus dans les matelas, planqués dans les culs. Les matons ferment les yeux pour un billet et les ouvrent pour deux. Parce qu’il n’y a rien d’autre que l’appât du gain qui compte.
C’est Medellín, avec des murs et du barbelé autour.
J’ai des alliés, ici. Des gamins de la comuna qui ont grandi en entendant mon nom, ce même nom qui inspire la crainte et force le respect, qui me tendent la meilleure gamelle et se lèvent quand je traverse le patio. Un vieux du cartel de Cali qui m’appelle mijo et qui sait encore où sont enterrés des hommes que tout le monde croit vivants. Des matons qui ont des gosses, et des gosses qui ont besoin d’aller à l’école.
Et j’ai des ennemis. Plus que d’alliés. Des gonorreas dont j’ai pris le territoire, dont j’ai buté les frères, dont j’ai baisé les femmes ou ruiné les pères. Parce que je suis comme ça, parce que je prends tout ce que je veux, sans même demander la permission. Des fils de pute qui rêvent de raconter qu’ils ont planté El Rey dans les douches avec une brosse à dents taillée en pointe. Je les reconnais à leur façon de ne jamais me regarder en face. Je dors le dos au mur. Je ne bouffe que ce qu’un autre a goûté avant moi. Je ne tourne jamais le dos à la porte. Parce qu’il faut se méfier de tout, ici, et que la confiance n’existe pas.
Le premier qui a essayé, la deuxième semaine, je lui ai éclaté la tête contre le rebord de la couchette jusqu’à ce que le béton soit plus rouge que gris. Avec toute la violence et la rage dont je suis capable. Personne n’a rien vu. Personne ne voit jamais rien, ici. Depuis, on me laisse respirer, et ça a dissuadé les autres de vouloir jouer au plus malin avec moi.
Rien de tout ça ne me fait peur. Parce que la rage me maintient en vie.
Ce qui me fout la trouille tient sur une feuille de papier. Un tampon du ministère de la Justice, une signature, une date. Extradition vers les États-Unis d’Amérique. Le District Sud de New York me veut. Ils m’ont déjà réservé une place dans une de leurs prisons fédérales, une boîte de béton blanc où on ne peut rien acheter, où personne ne connaît ma mère, où les matons ne prennent pas de billets et où un homme comme moi ne vaut pas plus qu’un chien. Une cellule pour un seul homme, jusqu’à ce qu’il crève dedans.
Les anciens disaient qu’ils préféraient une tombe en Colombie à une prison chez les gringos. Je comprends, maintenant. C’est fou, quand on y pense : je n’ai pas peur de me prendre une balle, je n’ai même jamais eu peur de la mort elle-même. Mais ces putains de gringos me donnent la gerbe, et juste envie de les saigner jusqu’au dernier pour avoir foutu la merde dans mes affaires.Plutôt me faire sauter la cervelle que de poser un pied dans leur avion.
Julián est venu jeudi. Il vient tous les jeudis. Il m’apporte des cigarettes, du fric pour les matons, des nouvelles des labos et des hommes. Il s’assoit en face de moi au parloir, les coudes sur la table, avec ce sourire qu’il a depuis qu’on a sept ans et qu’on volait des mangues dans la même rue. Tranquilo, hermano. Tout tient, je m’occupe de tout et je te garde ta place au chaud.Il a toujours su trouver les mots. Il a toujours été là au bon moment. Mon frère d’une autre mère, qui n’hésiterait pas à prendre une balle pour moi.
C’est lui qui m’a montré les papiers, la première semaine. Les déclarations. Les dates, les noms, les entrepôts, les comptes. Des choses qu’une seule personne au monde pouvait savoir, parce que c’est à elle seule que je les avais dites, la nuit, la tête sur son ventre, comme un pauvre con qui ne jurait que par ses putains d’yeux et son cul rebondi.
Gabriella.
Je ne dis jamais son nom à voix haute. Ni ici, ni ailleurs. Mais il me brûle la bouche chaque matin, quand le maton gueule mon numéro.
Je la revois le soir de ses vingt-quatre ans, sur la terrasse de la finca, dans cette robe dorée que j’avais fait venir de Milan. Parce que ma reine méritait tout ce qui se fait de plus beau, même quand ses caprices me coûtaient une petite fortune. Elle avait chanté pour moi. Rien que pour moi, pieds nus, une coupe de champagne à la main, et en bas, dans le jardin, mes hommes s’étaient tus pour l’écouter. Plus tard, dans notre lit, elle avait planté ses ongles manucurés dans mon dos pendant que nos âmes et nos corps approchaient de l’orgasme, et elle m’avait dit que j’étais son refuge.
Le lendemain, ils ont défoncé ma porte à six heures du matin, sans même que j’aie eu le temps d’enfiler un putain de caleçon.
Et elle, elle s’est volatilisée. Plus aucune trace d’elle, que ce soit à Medellín ou dans le reste du pays. Mes hommes ont cherché, ils n’ont rien trouvé. Pourquoi n’ont-ils rien trouvé ?
Je lui ai tout donné ! Une maison pour sa mère. Une chapelle à son nom, parce que Dieu occupe une place trop importante dans son cœur. Et puis des robes, des bijoux que toutes lui enviaient, un nom. Mon nom. Je l’ai sortie de la boue de son quartier, jusqu’à aller soudoyer ces chiens de jurés lors de ses concours pour que ma reine soit acclamée comme il se devait. Je lui ai appris à tenir un flingue, à viser, à respirer avant d’appuyer sur la détente. Je lui ai appris à survivre dans ce chaos, dans mon chaos. Avec son tempérament de feu et sa gueule d’ange. Je ne sais pas si c’est de l’audace ou de la cruauté. Je sais seulement que ma reine a toujours eu un sang-froid que j’admirais, et qu’elle avait plus de couilles que certains de mes sicarios.
Cette salope a bien retenu la leçon !
Le soir tombe sur le patio. En bas, deux types se battent, quelqu’un hurle, puis plus rien. Personne ne bouge, personne ne parle, on n’entend plus que des respirations. Dans la cellule, le vieux de Cali égrène son chapelet à mi-voix, et le gamin qui veille fixe la porte comme si sa vie en dépendait. Je m’allonge sur le béton, les mains derrière la nuque, et je regarde la tache d’humidité au plafond qui a la forme d’un pays que je ne connais pas.
Quelque part, Gabriella dort dans des draps propres. Elle se croit à l’abri. Elle croit que les murs que je ne peux pas franchir la protègent. Elle pense pouvoir mener paisiblement sa vie après ce qu’elle m’a fait.
Elle a oublié qui je suis. Elle a oublié quel putain de fou je suis.
Je ne monterai pas dans leur avion. Je sortirai d’ici, d’une manière ou d’une autre, même si je dois buter tout le monde un par un à mains nues. Et ce jour-là, il n’y aura pas un pays assez grand, pas un juge assez intègre, pas un fédéral assez loin pour la cacher de moi.
Je te traquerai.
Je te trouverai.
Je te ramènerai à la maison.
Et s’il le faut, je te tuerai de mes propres mains, pour que tu restes éternellement auprès de moi.
Mi Reina.








