Chapitre 1 : L'appel
Le téléphone sonna à 03 h 17.
Noah ouvrit les yeux sans vraiment comprendre ce qui le réveillait.
La pluie frappait les volets.
Pendant quelques secondes, il resta immobile dans l'obscurité.
Puis son téléphone vibra une seconde fois sur la table de nuit.
Un numéro inconnu.
Il jeta un regard vers la place vide à côté de lui.
Léna travaillait de nuit à l'hôpital depuis quelques semaines.
Ce n'était pas inhabituel.
Elle rentrerait probablement au petit matin, comme souvent.
Il décrocha.
— Allô ?
Un silence.
Puis une voix de femme.
Professionnelle.
Mécanique.
Trop mécanique.
Comme lorsqu'on répète la même phrase toute la journée.
— Monsieur Noah Mercier ?
— Oui.
Le silence revint.
Une seconde.
Deux secondes.
Puis la phrase qui allait diviser sa vie en deux.
— Je suis désolée de vous appeler à cette heure-ci.
Mon cœur accéléra.
Quelque chose n'allait pas.
Les gens ne commencent jamais une bonne nouvelle par "je suis désolée".
— Léna a été victime d'un accident de la route.
Le monde se figea.
Noah ne répondit pas.
Le cerveau refusait.
Il entendait les mots.
Mais ils n'entraient pas.
Comme une langue étrangère.
— Monsieur Mercier ?
— Non.
Le mot lui échappa instinctivement.
— Pardon ?
— Non.
Sa respiration trembla.
— Vous devez vous tromper.
Il se redressa brutalement dans son lit.
— Non, il y a forcément une erreur.
La femme poursuivit.
Toujours avec cette voix douce.
Cette voix horrible qui annonce les catastrophes.
— Je suis sincèrement désolée.
Et cette fois.
Il comprit.
Vraiment.
Comprit qu'il n'y avait pas d'erreur.
Comprit que la phrase suivante allait arriver.
La seule phrase qui compte dans la vie de certaines personnes.
Une seule phrase.
Quelques mots.
Assez pour détruire tout le reste.
— Elle n'a pas survécu.
Le silence.
Puis un autre silence.
Puis plus rien.
Noah ne sut jamais combien de temps il resta assis dans son lit.
Le téléphone contre son oreille.
Sans parler.
Sans respirer.
Sans penser.
Comme si quelqu'un avait retiré le son du monde.
La pluie.
Le vent.
Le frigo.
Tout avait disparu.
Il n'entendait plus qu'une chose.
Cette phrase.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Elle n'a pas survécu.
Elle n'a pas survécu.
Elle n'a pas survécu.
À 04 h 12, il était assis dans la salle d'attente des urgences.
Une machine à café bourdonnait dans un coin.
Une télévision diffusait les informations sans le son.
Deux infirmiers passaient régulièrement devant lui.
Personne ne le regardait.
Personne ne savait que son univers venait d'exploser.
Une femme finit par s'approcher.
Cheveux attachés.
Visage fatigué.
Elle tenait un dossier.
— Monsieur Mercier ?
Il acquiesça.
— J'aurais besoin que vous me suiviez.
Ses jambes paraissaient étrangères.
Comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre.
Le couloir semblait interminable.
Les néons blancs lui brûlaient les yeux.
Puis la femme s'arrêta devant une porte.
Elle prit une inspiration.
Un détail minuscule.
Mais Noah s'en souviendrait toujours.
Cette inspiration.
Comme si elle se préparait.
Comme si elle savait déjà ce qui l'attendait derrière.
Elle poussa la porte.
La pièce était froide.
Trop froide.
Au centre.
Un drap blanc.
Noah avança.
Une étape.
Puis une autre.
Jusqu'au lit.
Jusqu'à cette forme immobile.
La femme rabattit lentement le drap.
Et le temps s'arrêta.
Oui.
C'était Léna.
Ses cheveux.
Ses lèvres.
La petite cicatrice près du sourcil gauche.
La même que depuis l'enfance.
Tout était là.
Et pourtant.
Quelque chose paraissait absent.
Comme si ce corps lui ressemblait sans être elle.
Comme si l'essentiel avait disparu.
Noah tendit une main tremblante.
Toucha sa joue.
Glacée.
Il la regarda longtemps.
Très longtemps.
Puis quelque chose d'irrationnel lui traversa l'esprit.
Une pensée ridicule.
Impossible.
Une pensée qu'il n'avouerait jamais à personne.
En regardant celle qu'il avait aimée pendant huit ans, il ressentit soudain une étrange certitude.
Comme un murmure venu de très loin.
Comme une vérité cachée.
Comme une voix qui lui soufflait à l'oreille :
Tu l'aimais.
Mais tu ne l'as jamais vraiment connue.








