Prologue
Je n’aime pas quand les souvenirs reviennent sans prévenir.
Ils ne frappent pas à la porte. Ils s’infiltrent.
Ils s’installent dans les interstices de la mémoire comme une infestation douce et insistante.
Salem n’a jamais été une ville qui oublie. Moi, si.
Ou plutôt… j’ai appris à faire semblant.
À oublier ce qui tremble encore sous la peau.
Adonis.
Ce nom, je ne l’ai pas entendu pour la première fois ce soir-là sous les néons mouillés. Je le connais depuis bien plus longtemps. Depuis une époque où ses pas étaient plus petits, où sa voix ne portait pas encore le poids du monde, où il riait sans savoir que la ville finirait par lui apprendre à se taire.
Il ne s’en souvient pas.
C’est la partie la plus intéressante.
Parce que moi, je me souviens de tout.
Je me souviens de ses doigts tachés d’encre quand il essayait de dessiner des mondes trop grands pour lui.
De la manière dont il me suivait, sans peur, comme si j’étais une évidence plutôt qu’un danger.
Je me souviens d’un garçon qui ne savait pas encore que les gens comme moi n’étaient pas faits pour rester.
Et puis… Salem a fait ce qu’elle fait toujours.
Elle a séparé.
Elle a effacé.
Elle a réécrit.
Et Adonis est devenu quelqu’un d’autre.
Quelqu’un qui ne me reconnaît plus.
Ce soir-là, quand je l’ai vu marcher sous la pluie, j’ai compris que le temps n’avait pas seulement été cruel avec lui.
Il l’avait éloigné de moi.
Et pourtant… il a levé les yeux.
Comme si, au fond de lui, quelque chose refusait encore de m’effacer complètement.
C’est ça qui m’a fait sourire.
Pas la curiosité.
Pas l’obsession.
La continuité.
Comme si Salem n’avait fait que retarder ce qui était déjà écrit.
Depuis, les gens autour de lui disparaissent.
Ils appellent ça des coïncidences. Des malchances.
Des erreurs de parcours dans une ville déjà trop sale pour être honnête.
Moi, j’appelle ça un rappel.
Parce que quand quelqu’un m’appartient même s’il l’a oubliéle monde finit toujours par s’en souvenir à sa place.
Adonis croit encore que sa vie est simple.
Études. Librairie. Une sœur à protéger. Des journées qui se ressemblent.
Il ne voit pas les fils.
Il ne voit pas que chaque pas qu’il fait le ramène un peu plus vers moi.
Et moi, je reste dans l’ombre, à écouter la ville de Salem retenir son souffle.
Je ne suis pas tombée amoureuse de lui.
Je suis devenue obsédée par lui.
Je le reconnais.
C’est différent.
C’est plus ancien que le désir. Plus dangereux que la haine.
C’est un souvenir qui refuse de mourir.
Et bientôt… il va se rappeler.
Ou il va apprendre à me connaître comme si c’était la première fois.
Dans les deux cas, le destin aura déjà tranché… et nous ne serons plus que deux conséquences d’une même obsession.








