Chapter I : Tatakai & akène
— TATAKAI ! DEBOUT !
Un silence,
— Tatakai, je te préviens, si tu ne te lèves pas dans les dix secondes, je balance ton matelas dehors !
Toujours rien.
Dans une petite maison délabrée du quartier de Shagnugune, à Kahara, un garçon de quatorze ans dormait profondément, enroulé dans une couverture qui avait connu des jours bien meilleurs. Les rayons du soleil passaient à travers les fissures du toit et éclairaient la poussière qui flottait dans l'air.
À côté du matelas, Akène, son meilleur ami depuis l'enfance, observait la scène avec un air désespéré.
— Dernière chance, annonça-t-il. Dix...
Tatakai ronfla.
— Neuf...
Le garçon se gratta le ventre sans ouvrir les yeux.
— Huit...
—Arrête de compter, marmonna Tatakai. Tu me déconcentres.
Akène resta immobile.
— Tu es en train de dormir !
— Justement ! C'est difficile de dormir avec quelqu'un qui fait du bruit !
Akène inspira profondément.
— Tu sais quoi ? Tu as raison.
Tatakai sourit sous sa couverture.
— Ah ! Tu vois quand tu veux !
— Oui. Tu as raison de dormir. Comme ça, tu ne risques pas de dire quelque chose d'intelligent et de nous surprendre tous les deux.
Le sourire de Tatakai disparut.
— Qu'est-ce que tu viens de dire ?
— Rien. Dors.
— Non, répète !
Akène attrapa la couverture et la tira d'un coup sec.
— DEBOUT !
— AAAAAH ! MAIS T'ES MALADE ?!
Tatakai se redressa brusquement et tomba presque de son matelas.
Akène éclata de rire.
— Tu aurais dû voir ta tête !
—Je vais te tuer !
Tatakai se jeta sur lui. Akène esquiva tranquillement, et son ami s'écrasa contre un vieux coussin posé près du mur.
— Tu vois ? dit Akène. Même le sol ne veut pas de toi.
— Ce n'est pas drôle !
— Si, justement.
Tatakai lui lança le coussin. Akène le rattrapa sans difficulté.
— Raté.
— Rends-moi ça !
— Viens le chercher.
— AKÈNE !
Pendant quelques secondes, les deux garçons se poursuivirent dans la pièce en se lançant des insultes qui n'avaient absolument aucun sens.
Ils finirent par s'arrêter, essoufflés.
Akène regarda son ami, puis la couverture tombée par terre.
— Franchement, tu as quatorze ans et tu te comportes comme un enfant de quatre ans.
— Et toi, tu as quatorze ans et tu parles comme un vieux de soixante ans.
— Au moins, moi, je sais réfléchir.
— Et moi, je sais courir.
— Tu sais surtout tomber.
Tatakai ouvrit la bouche pour répondre, mais son ventre produisit un gargouillement particulièrement bruyant.
Akène baissa les yeux vers son abdomen.
Puis il releva lentement la tête.
— Ah.
Tatakai croisa les bras.
— Quoi, « ah » ?
— Je viens de comprendre pourquoi tu es aussi énervé.
— Pourquoi ?
— Tu es possédé par un démon de la faim.
Tatakai attrapa son oreiller.
— Je vais t'étrangler avec ça !
— Essaie d'abord de me rattraper, champion.
Après quelques minutes de chamailleries supplémentaires, Akène finit par convaincre Tatakai de s'habiller.
Leur maison était petite, mal entretenue et presque vide. Les murs étaient fissurés, le toit laissait passer la pluie et les quelques meubles semblaient tenir debout uniquement par habitude.
Il n'y avait presque rien à manger.
Akène ouvrit un vieux placard.
Vide.
Il regarda dans un autre.
Vide également.
Il souleva même un couvercle posé sur une marmite, comme si un repas pouvait miraculeusement apparaître à l'intérieur.
Rien.
— Bon, annonça-t-il. Nous avons deux possibilités.
Tatakai s'approcha.
— Manger ?
— Non.
— Alors je ne suis pas intéressé.
— Première possibilité : nous sortons chercher de quoi manger.
— J'aime bien celle-là.
— Deuxième possibilité : tu arrêtes de manger pendant trois jours.
Tatakai le fixa.
— Tu es mon meilleur ami, mais parfois, je me demande pourquoi je ne t'ai pas abandonné à la naissance.
Akène sourit.
— Parce que tu aurais été obligé de réfléchir tout seul.
— Tu vois ? C'est exactement pour ça que je veux t'abandonner.
Les deux garçons sortirent de la maison.
Ils vivaient à Shagnugune, le quartier le plus pauvre de Kahara, dans le pays de Hokubu no Shū, les États du Nord.
Les rues étaient étroites, les bâtiments abîmés et les canalisations souvent défectueuses. Des enfants jouaient près des maisons, des marchands installaient leurs étals et des habitants transportaient des marchandises dans des charrettes usées.
À quelques rues de là, les quartiers riches de Kahara affichaient un tout autre visage : grandes avenues, bâtiments entretenus et patrouilles régulières.
À Shagnugune, les habitants avaient appris à se débrouiller avec presque rien.
Tatakai avançait les mains derrière la tête, observant les passants.
— Tu sais ce que je mangerais bien ?
— Non, répondit Akène.
— De la viande.
— Incroyable. Tu as réfléchi pendant trois secondes pour trouver ça ?
— Avec du riz.
— Tu viens de doubler la complexité de ton raisonnement.
— Et une sauce.
Akène s'arrêta.
— Attends. Laisse-moi prendre des notes.
Il fit semblant de chercher un carnet dans sa poche.
— « Tatakai, grand penseur de Shagnugune, vient de découvrir qu'un repas est meilleur quand il contient plusieurs aliments. »
Tatakai lui donna une tape sur l'épaule.
— Tu es vraiment insupportable.
— Et pourtant, tu me suis partout.
— Parce que tu sais où trouver à manger !
Akène sourit.
— Au moins, tu reconnais mes qualités.
Ils continuèrent leur chemin, se disputant pour savoir lequel des deux avait le meilleur sens de l'orientation.
Tatakai affirmait qu'il connaissait parfaitement le quartier. Akène lui rappela alors qu'il s'était perdu trois jours auparavant en cherchant une rue qu'ils empruntaient depuis leur enfance.
— C'était une erreur de parcours, protesta Tatakai.
— Tu es entré dans une impasse.
— Une erreur de parcours !
— Tu as essayé de traverser un mur.
— Je pensais qu'il y avait un passage !
Akène éclata de rire.
— Un passage dans un mur plein ?
— Il aurait pu y avoir une porte !
— Bien sûr. Une porte invisible, réservée aux génies comme toi.
Tatakai lui donna une petite poussée.
Akène rit encore.
Pour eux, ces disputes ne signifiaient rien. Elles faisaient partie de leur quotidien, au même titre que les repas insuffisants, les vêtements usés et les nuits passées à écouter la pluie tomber à travers le toit.
Ils n'avaient pas grand-chose, mais ils avaient grandi ensemble.
Et jusqu'à présent, cela leur avait suffi.
En traversant une petite place, Tatakai remarqua plusieurs adolescents de leur âge qui sortaient d'un bâtiment officiel.
Certains portaient des vêtements d'entraînement. D'autres discutaient en faisant apparaître de petites flammes au bout de leurs doigts ou en soulevant des fragments de pierre.
Tatakai ralentit.
Akène remarqua son regard.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu regardes ces types depuis une minute.
— Je regarde le bâtiment.
Akène leva les yeux vers le bâtiment.
— Ah oui. Magnifique bâtiment. Très beau mur à gauche, très belle fenêtre à droite.
— Ferme-la.
Tatakai continua de regarder les adolescents.
À leur âge, beaucoup de jeunes avaient déjà intégré une école et commencé à recevoir une formation adaptée à leur élément. Ils apprenaient à contrôler leurs capacités, à comprendre les limites de leur pouvoir et à développer leurs techniques.
Tatakai et Akène n'avaient jamais eu cette chance.
Ils n'avaient pas de papiers officiels.
Sans ces documents, ils ne pouvaient pas être inscrits à l'école ni accéder aux entraînements spécialisés.
Akène avait pourtant réussi à développer seul une certaine maîtrise de son élément : la terre. Il pouvait déplacer de petites pierres, soulever des morceaux de sol et provoquer de légères vibrations.
Ce n'était pas parfait, mais il progressait.
Tatakai, lui, n'avait rien découvert.
Il avait essayé d'imiter les autres enfants, de se concentrer, de tendre les mains et de répéter les exercices qu'il observait de loin.
Aucun résultat.
Il ignorait même quel était son élément naturel.
— Tu crois que j'aurais pu apprendre à utiliser mon pouvoir si j'étais allé à l'école ? demanda-t-il.
Akène ne répondit pas tout de suite.
— Probablement.
— Alors pourquoi tu réponds comme si tu réfléchissais à une équation ?
— Parce que je réfléchis.
— Tu pourrais essayer de le faire plus vite.
Akène lui lança un regard.
— Et toi, tu pourrais essayer de réfléchir tout court.
Tatakai souffla du nez.
— Tu sais quoi ? Un jour, je deviendrai tellement fort que tu seras obligé de m'appeler maître.
— Bien sûr.
— Je suis sérieux !
— Moi aussi. Maître du sommeil, peut-être.
— AKÈNE !
Quelques passants se retournèrent.
Akène éclata de rire et reprit sa marche.
Mais son sourire disparut progressivement lorsqu'il aperçut deux officiers au bout de la rue.
Ils portaient l'uniforme de Hokubu no Shū et des équipements métalliques fixés à leurs avant-bras. À leur ceinture se trouvaient des dispositifs de contrôle utilisés par les forces de l'ordre.
Akène connaissait ces appareils.
Tout le monde, dans les quartiers pauvres, savait ce qu'ils faisaient.
Akène ralentit.
— Tatakai.
— Quoi encore ?
— Regarde devant.
Tatakai tourna la tête.
Son sourire s'effaça.
Les officiers venaient de les remarquer.
— Vous deux ! Arrêtez-vous !
Tatakai regarda derrière lui.
— Tu crois qu'ils parlent de nous ?
Akène le fixa.
— Non, ils parlent des deux autres idiots qui se trouvent exactement à côté de nous.
— Tu n'es pas obligé d'être désagréable !
— Et toi, tu n'es pas obligé d'être stupide !
— Je ne suis pas stupide !
— Alors arrête de parler et avance !
Les deux garçons s'arrêtèrent finalement devant les officiers.
Le premier, un homme au visage sévère, les examina de la tête aux pieds.
— Vos documents d'identité.
Akène baissa légèrement les yeux.
Tatakai, lui, tenta de conserver une expression naturelle.
— Quels documents ?
Akène ferma les yeux un instant.
Il va vraiment nous faire expulser avec sa bouche.
L'officier fixa Tatakai.
— Tes documents officiels. Maintenant.
— On les a oubliés, répondit Tatakai.
— Où ?
— À la maison.
— Alors pourquoi ne pas les avoir pris ?
Tatakai ouvrit la bouche.
Akène lui écrasa discrètement le pied.
— Aïe !
— Il voulait dire que nous n'en avons pas, monsieur, intervint Akène. Nous sommes désolés.
L'officier les observa en silence.
Puis il leva son dispositif.
— Vérification d'âge.
Un faisceau lumineux balaya d'abord Akène, puis Tatakai. L'appareil émit plusieurs sons brefs.
Les résultats apparurent sur l'écran.
Les scanners pouvaient déterminer l'âge d'une personne et vérifier certaines informations administratives.
Et, pour les enfants sans papiers de leur quartier, ils représentaient une menace permanente.
L'officier les consulta.
Son expression changea.
— Quatorze ans.
Il regarda l'écran une seconde fois.
— Quinze ans dans trois jours.
Tatakai sentit son ventre se nouer.
Akène ne bougea plus.
L'officier releva les yeux.
— Aucun document valide. Aucun enregistrement scolaire. Aucun dossier de formation.
Il fit signe à son collègue.
— Nous les emmenons.
— Attendez, dit Akène. Nous pouvons régler notre situation.
— Vous aviez quatorze ans pour le faire.
— Nous n'avons jamais eu les moyens—
— Ce n'est pas mon problème.
Tatakai sentit la colère monter.
— Ce n'est pas notre faute si personne ne veut nous donner de papiers !
Akène lui attrapa discrètement le bras.
— Tatakai, tais-toi.
— Pourquoi ? C'est vrai !
Le second officier s'approcha.
— Vous êtes placés en détention administrative jusqu'à votre quinzième anniversaire. À cette date, vous serez pris en charge conformément à la procédure d'expulsion.
Tatakai fixa l'homme.
— Vous ne pouvez pas faire ça !
— Nous venons de le faire.
L'officier saisit son bras.
Tatakai se débattit immédiatement.
— Lâchez-moi !
Akène tenta de calmer son ami.
— Tatakai, attends !
Mais le premier officier lui saisit l'autre bras.
Tatakai tira de toutes ses forces.
— J'AI DIT LÂCHEZ-MOI !
Il donna un coup de coude à l'homme qui le retenait et parvint à se dégager.
Akène regarda son ami.
Puis les officiers.
Puis la rue qui s'étendait derrière eux.
Il prit une inspiration.
— Tatakai...
— Quoi ?
— Cours.
Tatakai cligna des yeux.
— Quoi ?
Akène lui donna une poussée.
— COURS !
Et les deux garçons s'élancèrent.
— Arrêtez-les !
Les cris des officiers retentirent derrière eux.
Tatakai courait à perdre haleine, bousculant presque un marchand qui transportait des paniers.
— PARDON ! cria-t-il sans ralentir.
Akène le suivait de près.
— À gauche !
Tatakai tourna à droite.
— À GAUCHE, IDIOT !
— J'AI ENTENDU !
— ALORS POURQUOI TU VAS À DROITE ?!
— PARCE QUE JE PRÉFÈRE LA DROITE !
Akène le rattrapa par le col et le tira dans une ruelle étroite.
— Tu préfères être arrêté ou tu préfères avoir raison ?
— Avoir raison !
— INCROYABLE. TU VAS NOUS FAIRE EXPULSER PAR FIERTE !
Ils débouchèrent derrière plusieurs maisons. Akène connaissait bien les passages du quartier, et il les guidait à travers les ruelles les moins fréquentées.
Derrière eux, les officiers avançaient rapidement.
L'un d'eux tendit le bras vers le sol.
La terre se souleva brusquement devant les garçons.
Un mur de pierre jaillit de la ruelle.
Tatakai pila si brutalement qu'il manqua de tomber.
— MAIS C'EST QUOI ÇA ?!
— UN MUR ! répondit Akène.
— JE SAIS QUE C'EST UN MUR .
— ALORS ARRÊTE DE LE REGARDER ET AIDE-MOI !
Akène posa ses deux mains au sol. La terre sous leurs pieds trembla. Une partie du pavage se souleva et forma une rampe contre le mur.
— Monte !
Tatakai s'élança le premier.
Il glissa à mi-chemin, battit des bras et s'accrocha au sommet.
— AKÈNE ! AIDE-MOI !
— TU VOULAIS COURIR, ALORS COURS !
— JE VAIS TE TUER !
Akène grimpa derrière lui et le poussa pour l'aider à passer de l'autre côté.
Ils retombèrent dans une cour remplie de paniers et de caisses.
Tatakai se releva aussitôt.
— Tu aurais pu me prévenir que j'allais tomber !
— Tu aurais pu apprendre à grimper !
— Tu es vraiment un mauvais ami !
— Et pourtant, je viens de te sauver la vie !
— Tu aurais pu le faire avec plus de délicatesse !
Akène allait répondre lorsqu'un bruit métallique retentit derrière eux.
Les officiers venaient de franchir le mur.
Leurs avant-bras s'illuminèrent. Des pièces de métal se déployèrent autour de leurs équipements, formant des mécanismes reliés à leurs armes.
Le premier était un maître de la terre.
Le deuxième maîtrisait le métal.
Le troisième, qui venait de les rejoindre, portait des gants renforcés dont les jointures brillaient d'une lueur rougeâtre.
Un maître du feu.
Tatakai avala difficilement sa salive.
— Ils sont trois...
— Bien observé, répondit Akène.
— Tu ne pourrais pas être encourageant, pour une fois ?
— Nous sommes poursuivis par trois maîtres adultes, nous n'avons pas de papiers et nous allons probablement être expulsés dans trois jours. Tu veux que je t'encourage comment ?
Tatakai réfléchit une seconde.
— Dis-moi que je suis beau.
Akène le regarda comme s'il venait de perdre la raison.
— Tu es vraiment irrécupérable.
Le maître du métal tendit la main.
Des bandes métalliques jaillirent des attaches de son équipement et se déroulèrent à une vitesse impressionnante.
Akène poussa Tatakai sur le côté.
Les bandes frappèrent le sol à l'endroit où il se trouvait une seconde plus tôt.
— Continue de courir ! cria Akène.
— Et toi ?!
— JE M'OCCUPE D'EUX !
— TU SAIS QUE TU N'ES PAS UN HÉROS ?!
— ET TOI, TU SAIS QUE TU PARLES TROP ?!
Akène frappa le sol du pied.
Une colonne de terre se dressa devant les officiers. Le maître du métal réagit immédiatement : ses bandes s'enroulèrent autour de la colonne et la déchirèrent en plusieurs morceaux.
Akène recula, surpris par la puissance de l'attaque.
Il maîtrisait son élément, mais seulement à son niveau. Il n'avait jamais affronté des maîtres entraînés, encore moins des agents équipés pour capturer des personnes.
Le maître de la terre avança.
Il posa simplement sa botte sur le sol.
Une onde parcourut la ruelle.
Les pavés se soulevèrent et formèrent plusieurs obstacles autour d'Akène. Celui-ci tenta de les contrôler à son tour, mais la différence de puissance était écrasante.
Il parvint tout de même à faire basculer un bloc de pierre sur le côté, créant une ouverture.
— Tatakai ! Maintenant !
Tatakai traversa l'ouverture.
Akène le suivit.
Mais le troisième officier leva les mains.
Une barrière de flammes apparut à l'autre extrémité de la ruelle.
Les deux garçons s'arrêtèrent net.
La chaleur leur brûlait le visage.
Tatakai recula.
— Je déteste le feu.
— Tu détestes tout ce qui t'empêche d'avancer, répondit Akène.
— C'est une très bonne raison !
Akène observa les murs, les toits et les ouvertures. Il cherchait une solution, n'importe laquelle.
— Écoute-moi. Quand je te le dis, tu cours vers la gauche.
— Pourquoi ?
— Parce que la droite est en feu !
— D'accord, mais pourquoi la gauche ?
— PARCE QUE C'EST LE PLAN !
Akène posa une main au sol. Des pierres se mirent à vibrer sous la surface.
— Maintenant !
Il souleva brutalement une portion de pavage.
Les pierres jaillirent vers les officiers, qui durent interrompre leur avancée pour se protéger.
Les deux garçons foncèrent vers la gauche, traversèrent un passage et grimpèrent sur un escalier extérieur menant au toit d'une vieille maison.
Pendant quelques secondes, ils retrouvèrent leur avance.
Tatakai se mit à rire nerveusement.
— On l'a fait !
— Ne parle pas trop vite !
— On est plus rapides qu'eux !
— Tatakai...
— Quoi ?!
— Regarde derrière toi.
Tatakai se retourna.
Les officiers étaient déjà sur le toit voisin.
Le maître de la terre leva le bras. Le toit sous les pieds des garçons se déforma et une partie du sol se souleva comme une vague.
Tatakai perdit l'équilibre.
Akène attrapa son poignet.
— Je te tiens !
Mais la terre se fissura entre eux.
Akène tenta de stabiliser le toit. Ses mains tremblaient sous l'effort.
— Allez... allez...
Il réussit à ralentir l'effondrement, mais pas à l'arrêter.
Tatakai glissa sur les tuiles.
— AKÈNE !
Akène tira de toutes ses forces et le ramena vers lui.
Ils roulèrent tous les deux sur le côté au moment où une partie du toit s'effondrait dans la cour.
Un silence bref suivit.
Tatakai, allongé sur le dos, regarda le ciel.
— Bon...
Akène respirait difficilement.
— Quoi, bon ?
— Je crois qu'on devrait changer de plan.
— TU CROIS ?!
Une bande métallique s'enroula autour de la cheville de Tatakai.
Il n'eut pas le temps de réagir.
La bande se tendit et le tira brutalement en arrière.
— NON !
Akène se précipita vers lui, mais le maître de la terre frappa le toit de son pied.
Une fissure s'ouvrit entre les deux amis.
Akène recula, manqua de tomber et dut s'accrocher à une poutre.
Le maître du métal immobilisa Tatakai à l'aide de plusieurs bandes qui se refermèrent autour de ses bras et de ses jambes.
Tatakai se débattit.
— LÂCHEZ-MOI !
Il tira sur les liens, se retourna et essaya de se relever.
Rien à faire.
— Akène ! Aide-moi !
Akène bondit vers lui.
Il leva les mains et tenta de soulever les bandes métalliques avec la terre, mais celles-ci étaient trop solidement fixées.
Le maître du métal pivota vers lui.
Une seconde bande jaillit et s'enroula autour du bras d'Akène.
Le garçon tenta de se dégager.
L'officier tira.
Akène fut projeté au sol.
— AKÈNE ! hurla Tatakai.
Le maître du feu s'approcha et fit apparaître une flamme dans sa paume.
— C'est terminé.
Tatakai le fixa avec rage.
— Vous n'avez pas le droit de nous faire ça !
— Vous avez refusé d'obtempérer et tenté de fuir un contrôle légal.
— Nous n'avons rien fait de mal !
— Vous n'avez pas de papiers.
— ET ALORS ?!
Sa voix résonna sur les toits.
Pendant un instant, même Akène cessa de se débattre.
Tatakai tirait encore sur les liens métalliques. Son visage était rouge de colère, ses yeux fixés sur l'homme qui le retenait.
Il voulait frapper, courir, se libérer. Il voulait faire quelque chose.
Mais il n'avait aucun pouvoir à utiliser.
Il ne connaissait même pas son élément.
Le maître du métal resserra les liens.
— Emmenez-les.
Les officiers ramenèrent les deux garçons dans la rue, puis les conduisirent jusqu'à leur véhicule.
Des habitants observaient la scène depuis leurs portes et leurs fenêtres. Certains baissaient les yeux. D'autres murmuraient entre eux.
Personne n'intervint.
Tatakai continuait de protester.
Akène, lui, était devenu silencieux.
Il ne se débattait plus. Il regardait les rues qu'il connaissait depuis l'enfance défiler autour de lui.
Le véhicule s'arrêta devant un bâtiment gris entouré de murs élevés et de grilles métalliques.
Au-dessus de l'entrée, une inscription indiquait :
CENTRE DE RÉTENTION ADMINISTRATIVE — HOKUBU NO SHŪ
Tatakai observa les grilles.
— C'est quoi, cet endroit ?
L'officier lui répondit sans le regarder.
— Votre lieu de détention jusqu'à votre quinzième anniversaire.
Akène releva brusquement la tête.
— Et après ?
— Vous serez remis aux services chargés de votre expulsion.
Tatakai sentit son cœur se serrer.
Trois jours.
Dans trois jours, ils auraient quinze ans.
Dans trois jours, ils perdraient le droit de rester dans le pays où ils avaient grandi.
Les portes du centre s'ouvrirent dans un grincement.
Les officiers les poussèrent à l'intérieur.
Tatakai jeta un dernier regard vers l'extérieur.
Il connaissait chaque ruelle de Shagnugune. Il savait où trouver un peu d'eau, où se cacher lorsqu'il pleuvait et quel marchand acceptait parfois de leur donner les invendus de la veille.
Il avait toujours pensé que, même sans papiers, même sans école et même sans avenir clair, il pourrait continuer à vivre ici avec Akène.
Il venait de comprendre qu'il n'en avait aucune garantie.
Un gardien les conduisit dans un couloir étroit et ouvrit la porte d'une cellule.
— Entrez.
Akène passa le premier.
Tatakai s'arrêta devant le seuil.
— Hé, monsieur.
Le gardien tourna la tête.
— Quoi ?
Tatakai serra les poings.
— On n'a vraiment aucun moyen de rester ?
L'homme le regarda quelques secondes.
Puis il répondit :
— Vous auriez dû y penser avant.
Il referma la porte.
Le verrou claqua.
Tatakai resta immobile, les yeux fixés sur la grille.
Derrière lui, Akène s'assit contre le mur.
— Tatakai...
— Quoi ?
— Viens t'asseoir.
— Je n'ai pas envie.
Akène soupira.
— Pour une fois, arrête de faire l'idiot.
Tatakai se retourna brusquement.
— Tu crois que je fais l'idiot ?! On va être expulsés ! On n'a nulle part où aller ! Et toi, tu me demandes de m'asseoir ?!
Akène ne répondit pas immédiatement.
Puis il baissa les yeux.
— Je sais.
Sa voix était plus basse que d'habitude.
— Je sais, Tatakai.
Le silence s'installa entre eux.
Tatakai finit par s'asseoir à côté de son ami, les bras croisés et le regard sombre.
Pendant plusieurs minutes, aucun des deux ne parla.
Puis Akène murmura :
— On trouvera une solution.
Tatakai tourna la tête vers lui.
— Tu le promets ?
Akène hésita.
Il voulait répondre oui. Il voulait rassurer son ami, comme il l'avait toujours fait.
Mais, pour la première fois depuis longtemps, il ne savait pas quoi dire.
— Je vais essayer, répondit-il finalement.
Tatakai baissa la tête.
Dehors, la ville continuait de vivre.
À Kahara, les marchés fermaient leurs étals, les enfants rentraient chez eux et les lumières s'allumaient dans les quartiers riches.
À Shagnugune, leur petite maison resterait vide.
Et dans trois jours, Tatakai et Akène seraient expulsés de Hokubu no Shū.
À moins qu'ils ne trouvent un moyen de changer leur destin.
Fin du chapitre 1.








