Prologue - Les fêtes de l'enfer
Éléonore Delcourt avait plusieurs certitudes dans la vie.
La première était qu’un manuscrit de quatre cents pages ne devenait pas meilleur parce que son auteur avait décidé d’y ajouter cinquante pages de descriptions météorologiques. La deuxième était que les réunions auraient dû être légalement limitées à quarante-cinq minutes, café compris. La troisième, et probablement la plus importante, était que Noël représentait une vaste entreprise de manipulation émotionnelle soutenue par l’industrie de la décoration lumineuse.
Elle ne plaisantait qu’à moitié.
En cette fin novembre, Paris avait officiellement perdu toute dignité. Des guirlandes pendaient au-dessus des rues, des sapins occupaient des espaces où des êtres humains auraient pu circuler et une quantité inquiétante de rennes en plastique semblait avoir été lâchée dans les vitrines sans la moindre surveillance.
Même la boulangerie près de son appartement avait installé un Père Noël mécanique. Il chantait.
Faux.
Éléonore avait sérieusement envisagé de changer de boulangerie. Malheureusement, leurs croissants étaient excellents, et elle refusait de sacrifier ses principes gastronomiques sur l’autel de ses convictions personnelles.
Ce matin-là, elle se tenait devant la vitrine, son café brûlant à la main, en observant l’automate se déhancher avec l’enthousiasme inquiétant d’un homme qui aurait découvert le vin chaud avant huit heures.
— Tu me fatigues, murmura-t-elle.
Le Père Noël continua de chanter. Naturellement.
Son téléphone vibra.
Thomas.
Question importante : tu as déjà acheté tes décorations de Noël ?
Éléonore leva les yeux au ciel.
Oui. Un extincteur et une paire de ciseaux.
La réponse arriva presque immédiatement.
Tu sais que tu finiras vieille et seule avec une bibliothèque et trois chats ?
Quatre. Je ne vois pas pourquoi je devrais me limiter.
Je t’aime aussi, mon petit rayon de soleil.
Éléonore sourit malgré elle et rangea son téléphone.
Elle aimait Thomas.
Elle aimait ses amis, son appartement parisien, les livres, les cafés suffisamment forts pour réveiller les morts et cette sensation délicieuse qui accompagnait la découverte d’un manuscrit réellement prometteur.
Elle n’était pas malheureuse.
Contrairement à ce que semblaient penser les personnes qui associaient son aversion pour Noël à une incapacité générale au bonheur, elle savait parfaitement profiter de la vie.
Elle savait rire. Elle savait aimer. Elle savait même se montrer aimable avec des inconnus, pourvu qu’ils ne lui demandent pas d’expliquer pourquoi elle ne possédait pas de sapin.
Ce qu’elle détestait, c’était cette obligation annuelle de trouver merveilleux ce qui ne l’était pas forcément. Les repas où personne ne devait se disputer. Les sourires qu’il fallait conserver. Les familles soudainement parfaites sur les photographies.
Et cette expression qu’elle trouvait particulièrement insupportable :
L’esprit de Noël.
Comme si quelques guirlandes et une chanson suffisaient à transformer les gens en meilleures versions d’eux-mêmes.
Éléonore connaissait des personnes capables de passer onze mois à ignorer leurs proches avant de leur envoyer, le 24 décembre, un message accompagné de trois cœurs et d’un sapin. Elle trouvait cela fascinant.
D’un point de vue anthropologique.
Son café refroidissait. Elle consulta l’heure et reprit le chemin des Éditions Beaumont, où l’attendait une journée probablement remplie de corrections, de réunions et de conversations avec des auteurs convaincus que leurs virgules possédaient une valeur sentimentale.
Une journée normale. Une excellente journée, même.
Parce qu’au bureau, les problèmes avaient généralement une solution. Un passage trop long pouvait être resserré, une chronologie incohérente pouvait être vérifiée, une fin décevante pouvait être discutée. Et lorsqu’un personnage prenait une décision parfaitement stupide, Éléonore avait au moins la satisfaction de pouvoir l’écrire dans la marge.
Dans la vraie vie, les choses étaient moins simples.
Mais elle s’était arrangée pour que cela ne lui pose plus trop de problèmes. Elle possédait un métier qu’elle aimait, une indépendance qu’elle avait durement gagnée et une existence suffisamment bien organisée pour qu’aucune personne ne puisse décider à sa place de ce qu’elle devait devenir.
C’était très bien ainsi.
Elle n’avait besoin ni de miracle, ni de révélation, ni d’une rencontre destinée à bouleverser ses certitudes.
Et surtout pas en décembre.
Elle poussa la porte des Éditions Beaumont, salua la réceptionniste et se dirigea vers son bureau. Sur son ordinateur, plusieurs courriels attendaient déjà. Éléonore posa son café, retira son manteau et ouvrit le premier dossier de la journée.
Elle ignorait encore qu’avant la fin de la semaine, quelqu’un aurait l’idée parfaitement déraisonnable de l’envoyer travailler dans un village de Laponie où Noël semblait constituer une activité à temps plein.
Elle ignorait également qu’une Finlandaise aux cheveux auburn possédait un talent remarquable pour provoquer les femmes de mauvaise humeur.
Mais pour l’instant, Éléonore n’avait qu’une préoccupation.
Faire retirer de la salle de réunion le minuscule sapin lumineux installé pendant son absence.
Il clignotait. En rouge. En vert. En bleu.
Sans aucune logique apparente.
La jeune femme l’observa longuement. Puis elle prit son téléphone.
— Thomas ?
— Quoi encore ?
— Question sérieuse. Si je fais disparaître un sapin en plastique, est-ce que tu connais un bon avocat ?
Un silence suivit. Puis son ami éclata de rire.
Éléonore, elle, ne plaisantait qu’à moitié.









bon début, super quand on n'aime pas Noël on s'identifie au personnage surtout avec l'humour de celle ci 😅