Une voix dans la nuit
Lili
À vingt-deux heures quarante, la maison retenait enfin son souffle.
Lili connaissait ce silence par cœur. Ce n'était pas celui, doux, des maisons où tout le monde dort en paix. C'était un silence prudent, comme une trêve. Au sous-sol, la télévision de Lucas grésillait encore, et chaque fois que le volume montait d'un cran, ses épaules à elle se raidissaient toutes seules, sans qu'elle le décide.
Elle passa une dernière fois devant les chambres.
Océane dormait sur le ventre, un bras pendant hors du lit, ses écouteurs encore sur les oreilles. Lili les retira doucement et remonta la couverture. Jason avait laissé la lumière de son bureau allumée sur un devoir de maths à moitié fini. Elle l'éteignit en souriant malgré elle. Dans la dernière chambre, Héléna serrait contre elle son vieux lapin à l'oreille décousue, celui que Lili lui promettait de réparer depuis des mois.
Elle resta un moment dans l'embrasure de la porte. C'est pour eux, pensa-t-elle. Tout ça, c'est pour eux.
Puis elle redescendit sans faire craquer la troisième marche. Elle avait appris à l'éviter.
Dans le salon, elle se laissa tomber sur le canapé, ramena ses jambes sous elle et prit son téléphone. C'était son rituel, son petit morceau de journée à elle. Dix minutes, parfois vingt, à faire défiler des vidéos sans vraiment les regarder, juste pour laisser son esprit dériver ailleurs. Ailleurs que dans ce cabinet où elle écoutait les douleurs des autres toute la journée. Ailleurs que dans cette maison où il fallait peser chaque mot.
Des recettes. Un chat qui tombait d'une étagère. Une publicité. Elle bâilla.
Puis une voix.
Elle n'avait pas monté le son. Pourtant, quelque chose dans cette voix réussit à passer à travers le haut-parleur minuscule et à l'arrêter net. Une voix d'homme, grave et chaude, avec une petite ondulation à la fin des phrases, comme les vieux crooners qu'écoutait son père le dimanche matin, en Belgique.
Lili monta le volume.
La vidéo était simple et belle. Une chanteuse française interprétait une ballade, et des images de mer et de lumière dorée accompagnaient chaque mot avec une justesse étonnante. Mais c'était la deuxième voix, celle de l'homme qui venait doubler le refrain, qui la retenait. Il ne cherchait pas à briller. Il ne poussait pas. Il était là, simplement, comme une main posée dans le dos.
Elle regarda la vidéo jusqu'au bout. Puis elle la relança.
Sous la vidéo, un nom : Jake. Une petite photo de profil, un chapeau sombre, un sourire de côté. Le montage, c'était lui aussi.
— C'est vraiment bien… murmura-t-elle pour elle-même.
En bas, la télévision se tut. Lili retint son souffle et écouta les pas dans l'escalier du sous-sol, la porte de la salle de bain, l'eau qui coulait. Elle connaissait chaque son de cette maison comme on connaît la météo d'une région où les orages éclatent sans prévenir.
— T'es encore sur ton téléphone ? lança Lucas depuis le couloir.
— Je regarde juste des vidéos. Je monte bientôt.
Il ne répondit pas. La porte de la chambre se referma un peu trop fort. Pas assez fort pour qu'on parle de colère, mais assez pour qu'elle le sente.
Lili ferma les yeux. Dans ses écouteurs, la voix de l'inconnu recommençait le refrain.
Elle avait oublié qu'on pouvait chanter comme ça. Avec rien d'autre que la vérité.
Elle pensa à sa propre chaîne YouTube, ce petit coin du monde qu'elle s'était créé sans trop y croire. Elle y déposait ses chansons, enregistrées le soir dans son bureau, quand tout le monde dormait. Une poignée d'abonnés, quelques commentaires gentils. Personne à la maison n'en parlait jamais. C'était à elle. C'était ce qui restait de la jeune fille qui chantait à tue-tête avec sa sœur sur les plages de la mer du Nord, le vent plein les cheveux, sans avoir peur de rien.
Elle hésita, le pouce au-dessus de l'écran.
Qu'est-ce que tu fais, Lili ?
Rien. Un commentaire. Les gens en laissent des milliers chaque jour.
Elle écrivit, effaça, recommença. Finalement :
« Bravo à vous, beau travail, c'est superbe. Venez voir ce que je fais aussi sur ma page YouTube, si vous voulez. »
Elle relut. C'était un peu maladroit, presque trop poli. Elle faillit tout effacer.
Elle appuya sur « Publier ».
Puis elle verrouilla son téléphone et le posa face contre le coussin, comme si elle venait de faire quelque chose de défendu. Son cœur battait un peu trop vite pour un simple commentaire. Elle se trouva ridicule et sourit.
Elle monta se coucher sans faire craquer la troisième marche. Lucas dormait déjà, ou faisait semblant. Elle s'allongea au bord du lit, le plus loin possible, les yeux ouverts dans le noir.
Dans sa tête, la voix chantait encore.
Les jours suivants, elle n'y pensa pas. Elle se le répéta, du moins.
Elle n'y pensa pas le lendemain matin, en préparant les boîtes à lunch. Elle n'y pensa pas en garant sa voiture devant le cabinet, ni entre deux rendez-vous, quand elle reprit machinalement son téléphone pour vérifier ses notifications. Ni le soir, quand Lucas s'emporta parce que le lave-vaisselle n'avait pas été vidé, et qu'elle s'enferma quelques minutes dans son bureau pour respirer.
Elle n'y pensa pas du tout.
Le quatrième soir, alors que la maison retrouvait son silence prudent, son téléphone vibra sur la table du salon.
Une notification. Un message privé.
Elle reconnut la petite photo avant même de lire le nom. Le chapeau sombre. Le sourire de côté.
Son cœur fit un drôle de bond, comme une note qu'on attaque trop haut.
« J'ai écouté vos chansons. Toutes. Wow… Votre voix m'a vraiment touché. Si le cœur vous dit… ça vous dirait un duo ? 🙂 »
Lili resta immobile, le téléphone entre les mains.
En bas, la télévision grésillait. Dehors, la neige commençait à tomber sur Québec, lente et silencieuse, comme si le monde entier se mettait sur pause pour lui laisser le temps de répondre.
Elle ne le savait pas encore.
Mais sa vie venait de changer de tonalité.








