Chapter 1
Deux bracelets
La pluie tombait sur Kolwezi depuis le début de la soirée. Elle frappait les tôles de la maternité et faisait briller les rues de terre rouge. À l’intérieur, les femmes parlaient à voix basse, les infirmières passaient d’une chambre à l’autre et, dans un coin, un vieux ventilateur tournait en grinçant.
Élisabeth Kayembe était épuisée. Pourtant, quand l’infirmière déposa un bébé dans chacun de ses bras, toute sa fatigue sembla s’effacer.
Une petite fille. Un petit garçon.
— Ils sont en bonne santé, maman, lui dit l’infirmière avec un sourire.
Élisabeth contempla leurs visages. La fillette remuait les lèvres dans son sommeil. Le garçon, lui, avait les poings serrés.
Son mari, Dieudonné Kayembe, s’approcha du lit. Il posa doucement la main sur le front de sa femme.
— Tu as été courageuse, Élisabeth.
— Nous l’avons été tous les deux, répondit-elle en souriant.
Dieudonné se pencha vers les nouveau-nés.
— Nous avions choisi leurs prénoms, n’est-ce pas ?
Élisabeth hocha la tête.
— Mervedie pour notre fille. Jacques pour notre garçon.
Dieudonné sortit de sa poche deux petits bracelets faits de perles bleues et blanches. Il les avait commandés à un artisan de la ville.
— Un pour chacun, dit-il. Comme ça, même quand ils seront loin l’un de l’autre, ils porteront quelque chose qui les relie.
Élisabeth attacha délicatement un bracelet au poignet de Mervedie et l’autre à celui de Jacques. Les perles semblaient minuscules sur leurs bras.
— Ils grandiront ensemble, murmura-t-elle. Ils ne se quitteront jamais.
Dieudonné sourit, mais son regard se posa sur la fenêtre. Au loin, les lumières de la ville tremblaient dans la pluie.
Il travaillait dans une coopérative minière et connaissait les richesses de leur région : le cuivre et le cobalt, les terres rouges, les marchés animés et les familles qui se levaient avant l’aube pour gagner leur vie. Il savait aussi que ces richesses ne profitaient pas toujours à ceux qui vivaient près des mines.
— J’espère qu’un jour, nos enfants pourront contribuer au développement de leur pays, dit-il. Pas seulement en sortant les minerais du sol. En créant des choses, en étudiant, en aidant les autres.
Élisabeth regarda les bébés.
— Ils feront ce qu’ils voudront. Nous, nous leur apprendrons à rester unis.
Pendant quelques années, la maison des Kayembe fut remplie de rires et de cris d’enfants.
Mervedie aimait suivre sa mère au marché. Elle s’asseyait près de son étal et inventait des histoires à partir des personnes qui passaient. Jacques, lui, préférait jouer dehors. Il revenait souvent couvert de poussière, une petite voiture dans une main et un fruit volé à l’arbre du voisin dans l’autre.
Ils partageaient tout : les repas, les jeux et parfois même les punitions.
— Jacques, tu as encore pris le dernier morceau de manioc ? demandait Élisabeth.
— Non, maman. Mervedie l’a mangé.
— C’est faux ! protestait sa sœur.
Dieudonné faisait semblant de rester sévère, mais il finissait toujours par rire.
Puis la santé de Dieudonné se dégrada. Au début, il continuait à travailler et disait qu’il s’agissait d’une simple fatigue. Mais les semaines passèrent et il dut rester à la maison. Les médicaments coûtaient cher. Élisabeth vendait davantage au marché, mais ses revenus ne suffisaient pas.
Après la mort de son mari, le silence prit la place des rires.
Élisabeth fit de son mieux. Elle travaillait du matin au soir et cachait ses larmes aux enfants. Pourtant, il arrivait qu’elle rentre sans avoir vendu assez de marchandises. Le loyer s’accumulait et les frais de santé pesaient toujours sur elle.
Un jour, sa cousine Béatrice, venue de Likasi, lui proposa une solution.
— Élisabeth, laisse Mervedie venir avec moi quelque temps. Elle pourra aller à l’école là-bas. Tu pourras te remettre sur pied et garder Jacques près de toi.
Élisabeth resta silencieuse. Elle comprenait la proposition. Elle savait que Béatrice voulait aider. Mais l’idée de séparer les jumeaux lui faisait mal.
— Ce ne sera que pour quelques semaines, ajouta sa cousine. Le temps que tu trouves un travail plus stable.
Le soir, après que les enfants furent couchés, Élisabeth s’assit seule près de la porte. Elle regarda les deux bracelets qu’elle avait fabriqués réparer plusieurs fois depuis leur naissance. Elle se demanda si elle faisait le bon choix.
Le matin du départ, elle aida Mervedie à préparer un petit sac. Elle y plaça deux robes, un peigne, une photo de la famille et quelques biscuits.
— Tu vas revenir quand ? demanda Mervedie.
Élisabeth s’accroupit devant elle.
— Dès que je pourrai, ma fille. Tante Béatrice va prendre soin de toi. Et tu m’appelleras souvent.
Jacques ne comprenait pas vraiment. Il s’accrocha à la robe de sa sœur.
— Mervedie reste ici !
— Elle va revenir, mon chéri, lui dit leur mère en le prenant dans ses bras.
Mervedie pleurait. Elle tendit la main vers son frère, et Jacques lui donna sa petite voiture rouge.
— Garde-la. Comme ça, tu penseras à moi.
Elle serra le jouet contre elle.
Le véhicule de Béatrice s’éloigna sous le soleil du matin. Élisabeth resta longtemps devant la maison, Jacques dans les bras, jusqu’à ce que la poussière retombe.
Elle était certaine que la séparation ne durerait que quelques semaines.
Mais les difficultés s’enchaînèrent. Élisabeth changea de logement, perdit son téléphone, puis dut consacrer ses économies aux besoins de Jacques. Les appels se firent rares. Béatrice déménagea avec Mervedie pour son travail et les nouvelles devinrent plus difficiles à obtenir.
Les années passèrent.
À Likasi, Mervedie grandit auprès de sa tante. Elle était sérieuse à l’école et aimait comprendre comment les choses fonctionnaient. Quand ses camarades rêvaient de devenir célèbres, elle imaginait des ateliers, des centres de formation et des entreprises locales.
— Pourquoi tu veux toujours régler les problèmes de tout le monde ? lui demandait Béatrice.
— Parce qu’ils existent, répondait Mervedie. Et parce que les jeunes ici ont des idées. Il leur manque parfois les moyens et les occasions.
Elle gardait la photo de sa famille dans un livre. Elle ne se souvenait que vaguement de Jacques, mais elle conservait son bracelet bleu et blanc dans une petite boîte.
À Kolwezi, Jacques grandit auprès de sa mère. Il l’aidait à porter ses marchandises et connaissait les quartiers où les mineurs prenaient le transport tôt le matin. Il voyait les jeunes chercher du travail et les familles attendre le salaire d’un proche.
— Tu ne peux pas porter tous les problèmes de Kolwezi sur tes épaules, lui disait Élisabeth.
— Je ne veux pas tout régler, maman. Je veux juste faire quelque chose d’utile.
À l’école, il se passionna pour les projets associatifs. Adulte, il contribua à créer Tujenge Lualaba, une petite association qui organisait des formations et des activités pour les jeunes.
Mervedie et Jacques avançaient chacun de leur côté, sans savoir qu’ils partageaient les mêmes rêves.
Des années plus tard, Mervedie revint à Kolwezi pour présenter un projet de formation. Elle voulait aider les jeunes à acquérir des compétences dans la maintenance, l’énergie et la transformation locale des ressources. Elle ne voulait pas que l’avenir de la région se limite à l’extraction du cuivre et du cobalt.
Le jour de la rencontre, la salle était déjà presque pleine. Des étudiants, des responsables d’associations et quelques entrepreneurs s’installaient sur des chaises en plastique. Mervedie vérifia ses feuilles une dernière fois. Elle était nerveuse, mais elle avait travaillé longtemps pour cette présentation.
À la fin de la réunion, elle sortit rapidement, son dossier sous le bras. Dans le couloir, elle heurta un homme qui transportait une pile de chaises.
Ses documents tombèrent au sol.
— Pardon ! dit-elle en se baissant.
— C’est moi qui devrais m’excuser. Je ne regardais pas devant moi.
Ils ramassèrent les feuilles ensemble. L’homme lui tendit la dernière page, sur laquelle on pouvait lire le titre de son projet.
— Vous travaillez sur la formation des jeunes ?
— Oui. Je voudrais qu’ils puissent participer à l’avenir de leur région, pas seulement dépendre des emplois dans les mines.
L’homme acquiesça.
— C’est aussi l’objectif de notre association. Nous essayons de créer des occasions pour les jeunes d’ici.
— Vous travaillez pour Tujenge Lualaba ?
— Oui. Je m’appelle Jacques Kayembe.
Mervedie s’arrêta. Le nom fit surgir une image floue : un petit garçon qui lui tendait une voiture rouge, une voix d’enfant qui l’appelait au moment de son départ.
— Et vous ? demanda Jacques.
— Mervedie Kayembe.
Leurs regards se croisèrent. Le même nom de famille. Le même bracelet bleu et blanc au poignet de Mervedie.
Jacques baissa les yeux vers son propre bracelet, qu’il portait depuis des années sous sa manche. Il le sortit doucement.
— Où avez-vous eu le vôtre ? demanda-t-il.
— Ma mère m’a dit qu’elle me l’avait mis à la naissance.
Jacques regarda les perles, puis le visage de Mervedie.
— Ma mère m’a raconté la même chose.
Autour d’eux, la salle se vidait peu à peu. Quelqu’un riait près de la porte. Des chaises raclaient le sol. Mais les deux jeunes gens restaient immobiles, surpris par cette étrange ressemblance.
— Vous avez connu une Élisabeth Kayembe ? demanda Jacques, la voix plus basse.
Mervedie sentit son cœur battre plus vite.
— C’est le nom de ma mère.
Jacques ne répondit pas tout de suite. Il semblait chercher ses mots.
— Ma mère s’appelle aussi Élisabeth Kayembe.
Pour la première fois, Mervedie et Jacques se regardèrent autrement. Ce n’était plus seulement une rencontre entre deux personnes qui voulaient aider les jeunes du Katanga.
C’était peut-être le début d’une histoire qu’ils avaient perdue sans jamais l’oublier.







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