Chapitre 1 : L’Artefact sans prix
La sonnerie du réveil n’avait même pas eu besoin de retentir. Eli avait les yeux ouverts depuis au moins quarante minutes, fixant le plafond fissuré de son deux-pièces avec cette lassitude sourde qui caractérisait ses matins de semaine. Mais aujourd’hui n’était pas un mardi banal passé à scanner des codes-barres dans un magasin de bureautique poussiéreux pour payer son loyer. Aujourd’hui, c’était un dimanche d’automne. Et un dimanche d’automne signifiait une seule et unique chose : le grand vide-grenier annuel de la place Saint-Géry.
Eli s’extirpa de ses draps en froissant son t-shirt arborant une silhouette pixelisée de la borne d’arcade OutRun. En passant devant le miroir de son entrée, il jeta un coup d’œil distrait à son reflet. Rien d’exceptionnel : vingt-trois ans, une taille moyenne, une silhouette mince qui n’avait rien d’athlétique, des cheveux bruns ondulés retombant sur les oreilles par pure flemme de prendre rendez-vous chez le coiffeur, et deux cernes violacés creusés sous les yeux, stigmates d’une session nocturne achevée à trois heures du matin sur un obscur RPG japonais. Le genre d’allure qui se fondait dans n’importe quelle foule sans qu’aucun regard ne s’y attarde. Un PNJ parfait du monde réel.
Il enfila un jean délavé, ses vieilles baskets aux semelles élimées et une veste en toile, avant de jeter un regard circulaire à son appartement. Pour n’importe quel visiteur rationnel, c’était un capharnaüm sans nom. Pour Eli, c’était un sanctuaire. Des étagères entières croulaient sous les cartouches de Megadrive, de Super Nintendo, de Game Boy sous boîtiers de protection, des boîtes de jeux PC grand format des années 90 et des rangées de mangas d’occasion. La table basse disparaissait sous trois manettes à câbles emmêlés et une pile de magazines spécialisés désormais disparus. Le monde réel l’ennuyait prodigieusement, vide d’intensité et saturé de factures ; ici, au milieu de ses trésors, il se sentait enfin respirer.
Une demi-heure plus tard, armé d’un café brûlant dans un gobelet en carton, il arpentait les allées humides du marché aux puces. L’air sentait la feuille morte, le fer rouillé et le café froid. Les étals s’alignaient le long des platanes : vieux bibelots en cuivre, vaisselle ébréchée, vêtements démodés, cartons remplis de DVD sans intérêt… Pour le commun des mortels, ce n’était que du rebut. Mais pour Eli, c’était un donjon rempli de coffres non ouverts. Il avait ce radar particulier, cette vision périphérique forgée par des années de chine intensive, capable de repérer l’angle gris caractéristique d’une cartouche Game Boy au fond d’un cageot de pommes de terre à cinquante mètres.
Pourtant, la matinée avait été maigre. Deux jeux de sport sans valeur sur PlayStation 2, une fausse réplique de montre et des vendeurs qui réclamaient des fortunes pour des consoles jaunies sous prétexte qu’elles étaient « vintage ». Eli soupirait, prêt à battre en retraite pour aller se préparer un plat de nouilles instantanées, lorsqu’il atteignit l’extrémité de la place, là où le goudron laissait place à des graviers boueux.
Un vieux break familial délabré stationnait là, coffre grand ouvert. Devant, sur une bâche bleue posée directement au sol, un homme d’un âge indéfinissable somnolait sur une chaise pliante, bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils. Son bric-à-brac ne ressemblait à rien de cohérent : des fers à repasser en fonte, des outils sans manche, de vieux réveils mécaniques et deux cartons détrempés.
Eli s’approcha, guidé par une pure curiosité mécanique. Il s’accroupit devant le premier carton. Rien. De vieux câbles coaxiaux et des télécommandes d’antenne. Il passa au second, écarta une multiprise graisseuse, et s’arrêta net.
Au fond, reposant sur un chiffon huileux, se trouvait une manette de jeu.
Eli cligna des yeux, penchant la tête pour l’observer sans la toucher immédiatement. En tant qu’encyclopédie vivante du jeu vidéo, capable de dater une révision de carte mère de PC Engine ou de reconnaître à l’aveugle le cliquetis d’un stick Neo Geo, son cerveau tenta immédiatement de catégoriser l’objet. Mais les circuits de sa mémoire tournèrent à vide.
Ce n’était pas une manette ordinaire.
Elle présentait une coque d’une teinte étrange, un gris anthracite mat légèrement nacré qui ne semblait pas être du simple plastique injecté. Sa prise en main semblait inspirée de l’ergonomie galbée d’une Dreamcast ou d’un prototype de manette Saturn 3D, mais ses contours étaient d’une finesse organique troublante. Sur la droite, quatre boutons ronds rappelaient immanquablement la disposition colorée d’une Super Famicom. À gauche, la croix directionnelle ne ressemblait à aucun brevet Nintendo ni Sega : elle était sculptée dans une matière sombre, sertie de micro-gravures géométriques d’une précision chirurgicale, presque végétales. Au centre, aucun logo de constructeur. Pas de sigle Sony, pas de bande bicolore, aucune étiquette de voltage au dos.
Et surtout, le câble. Ce n’était ni un port série à neuf broches, ni une prise propriétaire, ni de l’USB. C’était un cordon épais, tressé dans une maille métallique souple, terminé par un connecteur hybride qui semblait mystérieusement capable de s’adapter à plusieurs fiches en même temps.
Eli tendit la main et la saisit.
La sensation fut immédiate, presque déroutante. La matière n’était pas glacée comme l’aurait été un objet abandonné dans l’humidité matinale. Elle était tiède. D’une tiédeur douce, constante, comme si elle venait de quitter les paumes d’un joueur quelques secondes plus tôt. Son poids était parfaitement équilibré, les gâchettes sous ses index s’enfoncèrent avec un clic feutré, infiniment satisfaisant.
— Vous cherchez quelque chose, jeune homme ? grommela le vendeur en redressant péniblement son bonnet.
Eli réprima un sursaut, reprenant aussitôt son masque impassible de négociateur des brocantes. Règle numéro un : ne jamais montrer d’excitation face à une trouvaille rare.
— C’est… une manette pirate ? demanda-t-il d’une voix faussement détachée. Une manette pour clone chinois ou émulateur ?
Le vieil homme jeta un regard myope vers l’objet, haussa les épaules et agita une main gantée et mitée.
— J’en sais foutre rien. C’était dans un débarras de succession dans une vieille baraque près des marais. Deux euros si vous la prenez. Elle m’encombre.
Eli ne négocia même pas. Il fouilla dans sa poche de veste, sortit une pièce de deux euros qu’il déposa dans la paume calleuse du vieil homme, et glissa l’étrange manette dans son sac à dos. En s’éloignant sur les graviers, il sentait distinctement la tiédeur de l’objet rayonner à travers le tissu de son sac contre son dos. Un frisson d’anticipation, pur et électrique, venait de dissiper instantanément toute sa fatigue.
Le retour en tramway lui parut durer une éternité. Assis près de la vitre, ignorant les conversations banales des usagers autour de lui, Eli gardait les mains calées sur ses genoux, les doigts crispés sur les sangles de son sac à dos. Son esprit tournait à plein régime. Un prototype annulé ? Un projet amateur conçu par un ingénieur fou de hardware ? Une pièce unique de musée sortie d’on ne sait où ? Rien ne collait. Les gravures sur la coque n’avaient aucune justification technique, et cette fichue sensation de chaleur résiduelle persistait.
Dès que la porte de son appartement claqua derrière lui, il jeta sa veste sur le porte-manteau sans même allumer la lumière du couloir. Il traversa son salon encombré à grandes enjambées et s’assit en tailleur sur la moquette, devant son vieux téléviseur cathodique et sa tour de moniteurs.
Il sortit l’artefact et le posa sur la table basse. Sous la lumière crue de sa lampe de bureau, l’objet semblait encore plus incongru. Les motifs le long des poignées ne semblaient pas peints, mais gravés à même la structure, comme des runes d’un circuit imprimé antique.
— Bon… voyons sur quoi tu te branches, murmura Eli pour lui-même.
Il inspecta le connecteur au bout du câble métallique. À sa grande stupeur, les broches semblèrent presque s’ajuster d’elles-mêmes lorsqu’il approcha la prise d’une ancienne station de test multi-consoles qu’il avait modifiée l’année passée. Avec un claquement sec, le câble s’emboîta dans le port manette de sa vieille console de salon rétro.
Pendant deux secondes, rien ne se passa. Le silence de l’appartement n’était troublé que par le bourdonnement lointain de la circulation urbaine.
Puis, une pulsation traversa la manette.
Ce ne fut pas une vibration de moteur de manette ordinaire. C’était un battement régulier, profond, lourd, semblable à un cœur vivant battant sous une cage thoracique de métal et de résine.
— Qu’est-ce que… ? commença Eli.
Le voyant d’alimentation de sa console, d’ordinaire rouge terne, s’embrasa d’un blanc pur et aveuglant. L’écran du téléviseur s’alluma sans qu’il ait touché à l’interrupteur. Pas de signal de neige, pas de logo d’éditeur de jeu, pas de jingle 16-bits joyeux. Une colonne de lumière pure jaillit littéralement du tube cathodique, projetant les ombres des étagères et des boîtes de jeu contre les murs de la pièce avec une violence surnaturelle.
Eli voulut reculer, prendre appui sur ses mains pour s’écarter, mais ses doigts étaient comme soudés aux poignées de la manette. La tiédeur de l’objet était devenue une onde d’énergie vibrante qui lui remonta le long des poignets, bloquant ses muscles.
L’air dans la pièce s’effondra sur lui-même, créant une dépression assourdissante. Les papiers volèrent, les affiches claquèrent contre les cloisons. L’écran ne diffusait plus une simple lumière : il s’était transformé en un vortex d’un blanc laiteux, fractal, sans fond.
Une force colossale l’aspira vers l’avant. Eli ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Sa vision se satura d’un éclat immaculé, ses repères spatiaux volèrent en éclats, et son corps tout entier sembla se dématérialiser en une myriade d’impulsions électriques projetées à travers un tunnel sans fin.
Le silence revint d’un coup. Pas un silence progressif, mais une coupure nette, comme si quelqu’un venait d’appuyer sur la touche Mute de l’univers.
Eli reprit conscience la joue plaquée contre une surface froide et dure. Il cligna des paupières, toussa faiblement et porta une main à sa tempe douloureuse. L’air qu’il inspirait n’avait plus rien à voir avec l’atmosphère poussiéreuse et confinée de son appartement : il était frais, sec, immobile, avec une légère odeur de pierre ancienne et de cire éteinte.
Il se redressa péniblement sur les genoux, secouant la tête pour chasser les étoiles qui dansaient devant ses yeux.
— Bordel… c’était quoi ce court-circuit ? grogna-t-il d’une voix rauque.
Il regarda autour de lui. Ses mots moururent instantanément dans sa gorge.
Il ne se trouvait plus dans son deux-pièces. Il ne se trouvait plus nulle part qu’il puisse reconnaître.
Il était assis sur les dalles de marbre noir d’une pièce monumentale. Les plafonds s’élevaient à plus de sept mètres de haut, soutenus par des colonnes cannelées d’un style gothique austère taillé dans une roche sombre. De hautes fenêtres aux vitres dépolies laissaient filtrer une lueur argentée, spectrale et sans chaleur, qui ne projetait aucune ombre nette sur le sol. Dehors, derrière les carreaux, on ne distinguait ni ciel, ni ville, ni arbres : seulement une brume épaisse, tourbillonnante et infinie.
Au milieu de cet espace immense et presque glacial se dressait un aménagement qui semblait avoir été posé là en défi total aux lois de l’architecture.
Face à lui trônait un immense écran suspendu dans le vide par d’épaisses chaînes d’acier sombre, éteint pour l’instant. Juste devant, posée sur un piédestal de marbre brut, reposait une console massive en pierre polie. Et branchée à cette console, reposant sur un coussin de velours élimé posé sur un vieux canapé en cuir craquelé, se trouvait la manette.
La même manette. La manette du vide-grenier.
Eli se releva d’un bond, son instinct de survie prenant enfin le dessus sur la stupéfaction. Il jeta un regard paniqué vers ses propres mains : ses mains ordinaires, ses ongles un peu courts, ses baskets usées, son t-shirt rétro. Physiquement, il était indemne. Mais tout le reste relevait du cauchemar lucide ou de l’hallucination collective.
Il fit quelques pas en arrière, ses semelles grinçant sur le marbre avec un écho démesuré. Autour du salon central, deux larges corridors s’enfonçaient dans la pénombre du manoir.
Eli s’avança vers l’arche de droite, l’estomac noué. Le couloir semblait s’étendre à l’infini, flanqué de dizaines de portes imposantes. Mais en s’approchant de la première, il comprit qu’aucune d’entre elles n’était ordinaire.
Elle était faite d’un bois pétrifié, barrée de lourdes chaînes de fer forgé et scellée en son centre par un cadenas spectral sans trou de serrure. Au-dessus de l’encadrement, gravé dans la pierre, un symbole grisâtre clignotait faiblement : une icône représentant un cadenas fermé.
Eli marcha le long du corridor. Deuxième porte : scellée par des ronces d’acier. Troisième porte : un blindage de titane riveté, verrouillé par un champ d’énergie translucide. Quatrième, cinquième, dixième… Toutes closes. Toutes interdites.
Le silence était absolu. Aucun courant d’air, pas de bruits de pas, pas de respiration autre que la sienne.
— Du calme… analyse la situation, chuchota-t-il pour briser la chape de plomb du manoir. Réfléchis. Tu es un joueur. Tu as vu ce schéma un millier de fois.
Son cerveau d’encyclopédie du rétrogaming se mit à tourner à plein régime, tissant des liens pour contrer la panique naissante. Un hub central désert. Des portes scellées menant vers d’autres zones. Une musique apaisante ou plutôt, une absence totale de danger immédiat…
— Une Save Room, lâcha-t-il dans un souffle.
Ce lieu n’était pas un donjon de combat. C’était la salle de sauvegarde. L’endroit où les monstres ne peuvent pas entrer, où la musique devient douce et mélancolique dans les jeux d’horreur et de survie, l’unique havre de paix avant de retourner affronter l’enfer extérieur.
Un son cristallin retentit soudain derrière lui, semblable au carillon d’un succès débloqué.
Eli fit volte-face.
L’écran géant suspendu au-dessus du canapé venait de s’illuminer. Une interface épurée, semblable à un menu système d’une modernité absolue contrastant avec le marbre gothique, flottait en lettres lumineuses dans l’air froid :
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TERMINAL DE SAUVEGARDE
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UTILISATEUR DÉTECTÉ : Eli
STATUT : Joueur Actif
LOCALISATION : Le Manoir (Niveau 0 - Hub)
ÉTAT DU MANOIR :
- Salon Central : ACTIF
- Chambres : VERROUILLÉES (0/--)
- Sanitaires : VERROUILLÉS (0/--)
- Réserve de vivres : VERROUILLÉE (0/--)
- Solde actuel : 0 Pièce(s)
PORTES DISPONIBLES : 1 / ??
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Eli s’approcha prudemment du piédestal. La manette reposait toujours sur son coussin, ses gravures pulsant désormais d’un doux halo cyan en parfaite synchronisation avec l’écran.
À peine eut-il posé les yeux sur le texte qu’une seconde notification apparut en dessous :
[ALERTE SYSTÈME]
Afin de stabiliser la dimension et de débloquer
les fonctions vitales du Hub (Repas, Repos, Aménagements),
le Joueur doit compléter la première quête de monde.
PORTE 01 DÉVERROUILLÉE : « Les Collines de Verret »
Difficulté : Découverte / Plateforme & Aventure
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Un claquement lourd et métallique résonna au fond du couloir de gauche, réveillant des échos caverneux dans toute la structure.
Eli tourna la tête. Au bout du corridor, l’une des lourdes portes de pierre venait de perdre ses chaînes, qui s’étaient volatilisées en une poussière de pixels bleutés. Les battants s’étaient entrouverts de quelques centimètres, laissant s’échapper une douce brise tiède, parfumée de senteurs d’herbe coupée, de terre humide et d’ozone. Une lueur dorée, chaleureuse comme le soleil de midi, baignait désormais les dalles sombres devant le seuil.
Eli resta immobile un long moment, son cœur battant à tout rompre contre ses côtes.
Il n’y avait pas de porte de sortie derrière lui. Pas de bouton « Quitter la partie », pas de prise murale à arracher. Il n’y avait qu’un manoir vide, glacial, sans nourriture ni eau, et cette unique porte ouverte sur un horizon inconnu.
Il s’avança vers le piédestal et reprit la manette en main. Cette fois, la chaleur de l’artefact ne lui parut pas menaçante. Elle ressemblait à une promesse.
— Bon, dit-il à voix haute, réajustant les bretelles invisibles de son courage. On ne laisse jamais une zone inexplorée.
Foulant d’un pas ferme le marbre froid, Eli marcha jusqu’à la première porte et en poussa les battants.








