Chapitre 1 : Bienvenue à Horizon
La MJC Horizon n’avait rien d’un endroit inquiétant. De l’extérieur, difficile même de deviner ce qu’il abritait. Le bâtiment était moderne, entretenu, entouré de quelques arbres et d’un petit jardin parfaitement taillé.
Les murs avaient été repeints récemment. De grandes baies vitrées donnaient sur l’entrée principale.
Tout semblait propre.
Presque chaleureux.
Un endroit où l’on aurait facilement pu imaginer des enfants rire dans les couloirs. Mais cette impression ne dépassait jamais vraiment l’entrée. Plus loin, derrière les couloirs réservés aux visiteurs et aux bureaux, le bâtiment changeait.
Les fenêtres disparaissaient peu à peu.
L’air devenait lourd.
L’hiver, le froid s’infiltrait jusque dans les dortoirs. L’été, la chaleur y restait enfermée pendant des heures. Quand il pleuvait, l’eau trouvait parfois son chemin à travers les vieux plafonds. Et personne ne venait vraiment réparer.
Après tout...
Personne ne venait voir.
À six heures trente, une cloche résonna dans les couloirs.
Une fois.
Puis deux.
— Debout !
Un homme passa devant les dortoirs en frappant contre les portes avec une vieille barre métallique.
— Allez ! On se lève !
Quelques enfants grognèrent sous leurs couvertures. D’autres ne bougèrent même pas. Le surveillant frappa une nouvelle fois.
— J’ai dit debout !
Un garçon d’une dizaine d’années finit par sortir la tête de son lit. Il avait les cheveux complètement en bataille.
— J’ai froid...
Le surveillant le regarda.
— Et alors ?
Le garçon ne répondit pas.
Il savait déjà.
À la MJC Horizon, certaines phrases ne servaient à rien. Le surveillant continua son chemin. Les enfants commencèrent à sortir de leurs lits.
L’un après l’autre.
Certains avaient encore sommeil.
D’autres avaient faim.
Mais personne ne se plaignait vraiment.
Pas devant les adultes.
Ici, les enfants ont appris certaines règles. Elles n’étaient écrites nulle part. Pourtant, tout le monde les connaissait. Ne prends pas la nourriture d’un plus grand. Ne touche pas aux affaires des autres.
Ne fais pas le malin devant les surveillants. Ne balance jamais quelqu’un.
Et surtout...
Ne reste pas seul.
Parce qu’au MJC Horizon, être seul était parfois pire que d’avoir faim. Dans la salle à manger, les enfants s’installèrent autour de longues tables en bois. Le petit-déjeuner était déjà posé.
Un morceau de pain.
Une boisson chaude qui ressemblait vaguement à du lait.
Et parfois...
Un fruit.
Quand il y en avait.
Un garçon regarda son morceau de pain. Puis celui de son voisin. Il avala difficilement sa salive.
Son voisin le remarqua.
— Quoi ?
— Rien.
— Alors regarde pas.
Le garçon détourna les yeux.
Il avait compris.
Quelques secondes plus tard, une main passa rapidement sous la table. Le morceau de pain disparut.
— Hé !
Le propriétaire se leva d’un coup.
— Il m’a volé mon pain !
Tout le monde se tut.
Un surveillant tourna lentement la tête.
— Qui ?
Le garçon pointa du doigt l’autre enfant.
— Lui !
Le surveillant soupira.
— C’est bon.
— Mais il—
— J’ai dit c’est bon.
Le garçon resta debout.
— Mais j’ai faim...
Le surveillant le fixa quelques secondes. Puis haussa les épaules.
— Tout le monde a faim.
Il repartit.
Le silence retomba.
Le garçon récupéra son plateau.
Il ne dit plus rien.
C’était une autre règle. Quand les adultes ne voulaient pas voir quelque chose, il valait mieux apprendre à regarder ailleurs. Si on insistait, les adultes pouvaient se montrer violents.
Dans un coin de la salle, un garçon plus âgé observait la scène. Il devait avoir une douzaine d’années.
Grand pour son âge.
Les cheveux courts.
Le regard calme.
Il avait fini son petit-déjeuner depuis plusieurs minutes, mais son plateau était encore devant lui. À côté, un enfant plus petit s’approcha.
— Billal...
Le garçon leva les yeux.
— Quoi ?
— T’as fini ?
Billal regarda son pain.
Puis le petit.
Il lui tendit le morceau qu’il lui restait.
— Tiens.
Le garçon hésita.
— T’es sûr ?
— Ouais.
Il prit le pain et repartit rapidement. Un autre enfant regarda Billal.
— Pourquoi tu lui donnes ?
Billal haussa les épaules.
— J’ai plus faim.
L’autre regarda son ventre.
— Menteur.
Billal esquissa un sourire.
— Mange ton truc.
Le garçon rit doucement. Billal baissa les yeux vers son plateau vide. Son ventre lui rappelait pourtant qu’il avait menti.
Mais il ne dit rien.
Les matinées se ressemblaient souvent.
Cours.
Récréation.
Repas.
Corvées.
Retour dans les chambres.
Puis recommencer.
Certains enfants avaient arrêté de compter les jours. D’autres comptaient les semaines. Les plus petits comptaient encore les nuits avant que quelqu’un vienne les chercher. Ils finissaient presque tous par arrêter. Parce que personne ne venait.
Dans la cour, les plus grands avaient leurs coins.
Un banc près du mur.
Un bout de terrain derrière le bâtiment. Une vieille structure métallique rouillée. Chaque endroit appartenait à quelqu’un.
Pas officiellement.
Mais tout le monde le savait. Un garçon tenta un jour de s’asseoir sur le banc des plus âgés. Il n’y resta pas longtemps.
— Dégage.
— Mais j’étais là avant.
— J’ai dit dégage.
— Non.
Le plus grand se leva.
Les autres commencèrent à regarder. Personne n’intervint. Le grand envoya un poing dans le ventre du plus jeune. Le garçon se plia avec la douleur et finit par partir se tenant le ventre avec sa main les larmes aux yeux.
Dans cet orphelinat, les enfants avaient leurs propres règles. Et les adultes avaient les leurs. Mais aucune des deux n’était vraiment juste. Vers midi, une voiture entra dans la cour. Les enfants tournèrent la tête. Une femme sortit du véhicule.
Elle avait des cheveux long noir magnifique, certains enfants qui étaient plus proches auraient dit qu’elle sentait la vanille et qu’elle avait un grain de beauté sous l’oeil gauche. Elle parla quelques secondes avec un surveillant.
Puis ils ouvrirent la porte arrière. Un petit garçon descendit. Il avait les cheveux noirs.
Le visage fermé.
Un vieux sac posé sur l’épaule. Il regarda autour de lui.
La cour.
Les bâtiments.
Les enfants.
Les surveillants.
Personne ne lui adressa la parole. La femme s’accroupit devant lui.
— Tu vas rester ici pour le moment, lui dit-elle avec un sourire chaleureux.
Le garçon ne répondit pas.
— Tu m’entends ?
Il hocha simplement la tête.
Elle se releva.
Le surveillant lui prit le bras.
— Allez, viens.
Le garçon regarda une dernière fois la voiture.
Elle repartit.
Il resta immobile.
— Comment tu t’appelles ?
Le garçon regarda le surveillant. Quelques secondes passèrent.
— Maksym.
— Maksym quoi ?
Il baissa légèrement les yeux.
— Je ne sais pas.
Le surveillant soupira.
— Bon.
Il tira légèrement sur son bras.
— Je vais te montrer où tu vas crécher.
Maksym le suivit.
Sans savoir que la MJC Horizon était bien plus qu’un orphelinat, qu’il venait d’entrer dans l’endroit qui allait changer toute sa vie.
Et sans savoir non plus que, dans quelques années, certains des enfants qu’il venait de croiser deviendraient les personnes pour lesquelles il serait prêt à tout.




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