Chapitre 1, Le café
Je prenais mon café comme chaque matin : deux sucres, un lait et bien froid. Jamais sans le vouloir, mais parce que mes obligations me faisaient toujours, systématiquement, oublier de le boire.
Ce qui accompagnait ce café, c'étaient les nouvelles sur la petite télé cathodique qui n'avait pas encore rendu l'âme malgré les prières du patron. J'avais ma tasse en main et j'en prenais quelques gorgées de temps en temps.
— Bonjour, Grandval ! Aujourd'hui, et comme tous les jours, ce sera moi, Herlin, votre fidèle présentateur télé ! annonça l'hérititant animateur.
Lui, au moins, avait l'air heureux de se lever le matin dans cette ville à la justice défaillante. Enfin, ce n'était pas étonnant, vu le nombre de centaines de milliers de dollars qu'on lui payait pour raconter n'importe quoi sur tout le monde.
— Aujourd'hui, nos forces de l'ordre ont découvert une ferme de cannabis appartenant à l'organisation criminelle Les Gris. Vingt personnes ont été arrêtées pour consommation de substances et complicité avec Les Gris. Selon les interrogatoires, la moitié était présente pour s'occuper de la ferme, tandis que l'autre moitié venait remplir des camions afin de distribuer la marchandise à leurs vendeurs. Cet événement s'est déroulé au nord de la ville. Ces informations nous viennent des courageux policiers et enquêteurs qui ont arrêté et interrogé les criminels. C'était tout pour notre page criminelle étonnamment. Passons maintenant à la météo ! conclut le journaliste.
Je déposai lentement mon café, sortis mon cahier d'enquête et notai l'emplacement de la ferme. Avec cette nouvelle information et celles que j'avais récoltées jusqu'à présent, je pourrais cartographier les fermes découvertes et tenter de repérer les prochaines.
Ça faisait deux semaines que j'enquêtais sur l'affaire du Réseau gris. Je n'étais pas le seul à travailler sur cette affaire. Chaque poste avait ses enquêteur chargé charger pour chacune des organisations criminelles. Ici, dans ce poste, j'étais le seul à travailler sur l'enquête des Gris. Je pouvais difficilement communiquer avec les autres enquêteurs. La plupart ne voulaient pas partager leurs informations pour être les seuls à recevoir des éloges. Quelle bande d'égoïstes incapables ! Rien que d'y penser, ça me rendait furieux au point de me faire grincer des dents.
Je finis de prendre mes notes quand le sergent m'appela, me demandant de le rejoindre dans son bureau.
Le sergent Éric avait une posture et un uniforme impeccables, sans la moindre imperfection. Malgré son air condescendant, c'était l'un des seuls enquêteurs qui prenaient leur travail au sérieux.
Se fut un oarcours pour mis rendre. Entre les boite de carton et les pille interminable de papier qui jonchaient le sol. Se fut étonnant quebje ne renverse rien. Quand j'entrai dans la pièce, la différence était flagrante. Là où les enquêteurs travaillaient, tout était en désordre et en piteux état. Son bureau, lui, était propre et bien ordonné. On voyait bien que le sergent prenait soin de son espace de travail.
Il me fit signe de m'asseoir, ce que je fis.
— Comment se passe votre enquête ? demanda-t-il d'une façon professionnelle et intéressée.
Je sortis mon cahier au cas où il me demanderait mes notes, puis respirai un bon coup.
— J'avance avec difficulté. Je perds beaucoup de temps à enquêter sur des parties de l'affaire qui sont finalement rendues publiques pendant mes investigations. Ce serait plus simple si je pouvais communiquer avec les autres enquêteurs qui travaillent sur l'affaire.
Je repris mon souffle et me raclai la gorge.
— Mais à part ces petits problèmes, je travaille à comprendre leur façon d'organiser leurs fermes.
Je me replaçai sur ma chaise, déçu par les piètres explications que je pouvais donner.
Éric me regarda. Je ne pouvais pas savoir si son regard me jugeait ou si c'était simplement son regard normal. Malgré les deux ans que je travaillais ici, je ne savais toujours pas distinguer le jugement des autres émotions. Je haïssais ça du plus profond de mon âme. Ça me rabaissait. C'était mon travail de comprendre les agissements, les signes et les regards des gens, mais je n'arrivais pas à faire mon travail avec cet homme. Je l'admirais, mais je le détestais tout autant.
— D'accord, dit le sergent sans aucune émotion.
D'ACCORD !? C'était tout ce qu'il trouvait à me dire après mon explication ? Ce « d'accord » voulait dire quoi ? Un : « D'accord, tu me déçois. » Un : « D'accord, ça ne me surprend pas. » Ou un : « D'accord, c'est impressionnant. » Il ne pouvait pas en dire un peu plus ?
Comme s'il avait remarqué que sa réponse ne me plaisait pas, il esquissa un petit sourire rapide et sortit des papiers de son bureau.
— Ce sont vos nouveaux papiers d'identité, dit Éric comme si je savais de quoi il parlait.
— Pourquoi une nouvelle identité, monsieur ? demandai-je en essayant de cacher mon incompréhension.
— Vu les difficultés que vous rencontrez dans cette affaire, j'ai réussi à vous obtenir une nouvelle identité pour que vous puissiez infiltrer les Gris.
Je fus surpris. Ça, je ne pus pas le cacher. C'était peut-être une des rares fois où il m'aidait à avancer dans une de mes affaires.
— Je... Je ne sais pas quoi dire, monsieur. Ça me permettra d'avancer plus vite dans l'affaire.
Je souris. Enfin une occasion d'avancer dans l'enquête !
L'homme qui se tenait devant moi se racla la gorge pour me ramener à la réalité.
— Ce n'est pas un cadeau que je vous fais.
Éric était sérieux et sûrement agacé par ma réaction.
— Vous devrez gagner leur confiance. Démanteler leur organisation en trouvant les lieux où leurs activités ont lieu. Ce ne sont pas de petits voyous, mais des criminels organisés. Ils sont dangereux. Vous devrez aussi changer votre mode de vie et votre logement pour qu'ils ne puissent pas faire le lien entre votre nouvelle identité et vous. Sinon, vous serez en grand danger et nous ne pourrons pas assurer votre protection.
Je repris mon sérieux. Cette dernière information me fit réaliser la dangerosité de cette infiltration. Puis, je réalisai autre chose.
— Combien de temps ça va durer ? Comment avez-vous pu obtenir le mandat et la nouvelle identité alors que ça ne fait que deux semaines que je travaille sur l'enquête ? Le juge aurait pu refuser et confier la mission à une personne plus qualifiée.
Je parlais rapidement, sans même m'en rendre compte. Était-ce parce que j'étais excité ou parce que j'avais peur ? Je ne saurais dire lequel des deux.
Mon superviseur sembla ravi de mes questions, sans même le laisser paraître.
— Je lui ai montré des preuves de votre grande implication dans cette affaire. Même si vous n'avez trouvé aucun lieu de vente de cette organisation ou des autres, vous êtes l'enquêteur le plus impliqué dans ce dossier. Que ce soit dans cette affaire ou dans vos autres enquêtes, me dit-il.
Il se mit dans une position plus confortable.
Je me raclai la gorge pour pouvoir mieux parler.
— Merci, mais combien de temps va durer l'infiltration ? Vous ne me l'avez toujours pas dit.
Il me répondit de façon détachée :
— Minimum cinq mois. Vous aurez plus de temps si vous ne réussissez pas. Mais acceptez-vous ou non ?
Je voulais sérieusement le faire. Je pourrais prouver ma valeur et redorer l'image de la police dans cette ville. Mais, comme le sergent Éric venait de me le faire remarquer, ce n'était pas un jeu. Il y avait des risques. Un seul faux pas et ma couverture serait détruite, et ma véritable identité découverte. Si c'était le cas, je finirais sûrement comme tous les autres policiers qui avaient déjà essayé d'infiltrer une organisation criminelle, quelle qu'elle soit.
Mort et enterré.
Ce n'était pas la première fois qu'un confrère mourait dans ces circonstances.
Je regardai mon sergent. Il ne me regardait pas vraiment. Celui-ci avait sorti des documents pour travailler. Je ne savais pas ce qu'il penserait si je refusais, mais ce ne serait sûrement pas une réaction à laquelle on s'attendrait de la part d'une personne capable de ressentir des émotions lorsqu'elle pose cette question.
— J'accepte.
QU'EST-CE QUE J'AI DIT !? Je n'y ai même pas assez réfléchi...
— Bien. Vous avez trois semaines pourvous préparer et déménager dans votre nouvel appartement, où vous habiterez pendant votre infiltration. Tenez, voici vos papiers.
Il me tendit les documents de ma nouvelle identité avec un sourire aux lèvres. Un vrai, enfin, je crois. Vu que je ne l'avais jamais vraiment vu sourire, à part pour se moquer, je ne savais pas si c'était un vrai ou un faux.
J'hésitai. Est-ce que je pouvais encore refuser ou étais-je obligé de prendre les papiers ? Dans le doute, on prend, comme on dit. Ou est-ce le contraire ? Je ne sais plus.
— Merci ?
L'incertitude dans ma voix s'entendait facilement. Je pris les papiers.
Aujourd'hui et pendant les trois prochaines semaines, ce seraient mes derniers jours en tant que Maxime. Pour un long moment.
Ce seraient peut-être aussi mes derniers jours tout court.
... Mais une aventure inoubliable m'attendait si je réussissais.
Si j'échouais... eh bien, c'est moi qui serais oublié.








